Vivre avec la mort

D’aucuns pourraient penser, à tort, que cela fait partie intégrante de la fonction de médecin. En ce qui me concerne, il n’en est rien. La semaine dernière, j’ai eu à déplorer un second — je préfère second à deuxième avec l’espoir que cette spirale infernale s’achève enfin — décès par le covid19. Je m’obstine à le qualifier au masculin ! J’ai quelque peine à penser que le genre féminin puisse « emporter » une de mes patientes le 8 mars, journée internationale des droits des femmes. Tout un symbole.

Son nom était en soi une invitation au voyage ou plutôt à un retour au pays de mes ancêtres, l’Italie, précisément les Abruzzes qui conjuguent, de belle manière, mer et montagne. Des paysages grandioses qui ne font que renforcer ma difficulté à comprendre les motivations qui ont présidé à la décision d’émigrer. Elle se prénommait Clementina « detta Tina », selon cette habitude tout italienne d’attribuer à ceux qu’on aime un diminutif plus intime et empli de tendresse. Elle avait quitté une région d’Italie qui m’est chère, celle de mon père, pour venir en Lorraine, région au climat hostile, à une époque où les Italiens n’étaient pas accueillis les bras ouverts et qui ne constituaient pas, pour certains, « une chance pour la France ».

Elle devait se faire vacciner le jour de son 85e anniversaire, mais par infortune, elle fut contaminée par le virus une semaine auparavant. Dans « le marathon vaccinal », selon les propos du ministre de la Santé, qui avait comparé la campagne de vaccination à une course de fond, elle n’a pas tenu la distance. Je l’ai soignée à domicile, du mieux que j’ai pu avec les moyens dont je disposais y compris l’oxygénothérapie, ce qui n’a pas empêché un épisode de désaturation ayant nécessité son hospitalisation. Les histoires de migrants s’apparentent souvent à des séparations. Elle avait quitté une région d’Italie dont les paysages sont d’une beauté à couper le souffle pour venir mourir en Lorraine, le souffle coupé par le covid19. J’en demeure bouleversé.

En médecine générale, la relation soignant-soigné répond à des spécificités qui lui sont propres ; on a tendance à plus s’intéresser au patient lui-même qu’à l’organe qui dysfonctionne, à le reconnaître dans sa nature même, à savoir un être humain confronté à la maladie avant de le considérer comme un malade. Cela me permet, sans me départir de ma fonction de thérapeute, d’établir avec mes patients, reconnus comme mes alter ego, une relation authentique. Essayer de définir les limites souvent floues, indistinctes, mouvantes et oscillantes entre le professionnel et l’intime me paraît souhaitable ; décoder les implications inconscientes de la relation soignant-soigné et leurs effets sur la qualité des soins représentent pour moi une démarche essentielle. Cette démarche a l’avantage d’offrir une autre approche avec, à la clef, une meilleure compréhension du patient, de ses problèmes physiques, mais aussi de sa souffrance psychologique, morale et spirituelle. Même si cette attitude n’est pas dénuée de dangers, car à « partager » ainsi leur vie, mes patients finissent subrepticement par occuper la mienne. De plus, elle m’incite à m’éloigner de la stricte neutralité définie comme nécessaire à une bonne écoute et à sortir des sentiers de l’empathie pour cheminer sur ceux de la sympathie où s’entrevoient possiblement projections et identifications. Ce fut le cas avec « Tina ».

Ce faisant, cette attitude renforce le rôle du « médecin-médicament » évoqué par Michael Balint*. Et si je perds ainsi, en toute conscience, un peu de mon efficacité, j’acquiers auprès de mes patients une proximité et une confiance qui sont le prélude à un échange différent. Je m’en trouve certes plus vulnérable et je m’expose alors à une certaine fragilité. « Mais, n’est-elle pas l’essence même de la vie ? »**

I’m a poor lonesome doctor

* Michael Balint, Le médecin, son malade et la maladie
**Jacques Fabrizi, Un chemin de croix

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