#urgences 8
par KGM

24 heures de garde

Un dimanche dans le calme, le 12 avril 2020.

06 h 29. Je monte sur mon VTT, je pars au travail. La forêt est calme. Y-a que moi.

07 h 17. Arrivée au SAMU. 15 km en 48 mn. Je prends mon bip T1 et ma pochette de morphiniques. Je suis encore habillé en cycliste, mais je m’adresse à l’ARM (auxiliaire de régulation médicale) en parlant à travers un masque. « Bonjour, je suis prêt dans 4 minutes… » (La garde commence à 8 h 00, mais quand on peut, on arrive avant pour libérer les collègues.)

07 h 35. Petit déjeuner en équipe, ceux du jour croisent ceux de la nuit. Quoi de neuf ? Combien de transports CoVid ces dernières 24 heures ? 80 seulement ? Incroyable, c’est moins que les 150 d’il y a quelques jours… Une vraie baisse. Qui est avec moi aujourd’hui ? Naomi lève la tête, elle est infirmière. Karl, ambulancier, pose son bol de café pour me dire quels sont nos véhicules du jour. On a 03 et 08. J’y vais… Garage, pharmacie, garage. Je vérifie le matériel médical de ma voiture et de mon camion.

9 h 10. Matinée calme. Je fais un tour dans les deux cellules CoVid. Mes collègues s’appliquent à rappeler des patients catalogués « non urgents » par la Régulation SAMU. Calme. On était à 5 000 dossiers il y a trois semaines, 2 000 la semaine dernière, autour de 1000 par jour maintenant. Pareil dans tous les SAMU d’Ile de France.

9 h 25. Je m’installe dans mon bureau. Mails. Depuis six semaines, les mails se sont accumulés, j’en ai reçu des milliers. Beaucoup d’activités ont été annulées ou reportées. Pas tout. La recherche sur le CoVid19 est active. Depuis 20 ans, je suis membre d’un CPP, (comité de protection des personnes) et dans les situations d’urgence sanitaire, nous sommes très sollicités. Nous nous sommes déjà réunis quatre fois (vidéo-conférence), en séance extraordinaire, pour discuter de projets CoVid19. Je regarde ces mails et SMS en priorité. Pour le congrès « urgences » de juin prochain, j’ai des « powerpoint » à préparer, huit courtes communications mais, maintenu pas maintenu, on n’en sait rien. Les autres activités programmées, c’est comme partout : hibernation, placard, poubelle.

11 h 02. Primaire à domicile. Motif : Douleur Thoracique. Rien à voir avec le CoVid19. Côté cœur, on fait le tour, tout va bien, on la laisse sur place sans arrière-pensée. Retour à la base et fin d’intervention à 12 h 29.

12 h 40. Déjeuner. On est nombreux. Les bip ne sonnent pas. C’est la première occasion qu’on a, hors réunion dédiée CoVid19, de parler librement. On ne sait pas parler d’autre chose. On reprend tout depuis le début. Comment est-il arrivé chez nous ce virus ? Direct de Chine ? Via l’Italie ? Le début, c’était fin mars ? Je pars au quart de tour…

Comment est-il arrivé ? Direct de Chine ou en passant par la Lorraine ou bien par l’Italie ?

Première hypothèse, direct de Chine par un vol Air France Wuhan – Paris. C’est sûr. Il est venu comme ça, embarqué par un touriste aux yeux bridé qui a pris le vol AF 0139 du 23 janvier 2020.
Deuxième hypothèse, en passant par l’Italie. Moi, je n’écarte pas l’histoire de cet écrivain Français qui est allé en Italie et l’a ramené de Rimini.

 

1. Il est arrivé par le der des ders entre Wuhan et Paname, le Vol AF 0139 du 23/01/2020.
23 janvier 04 h 14 (heure de Paris, 11 h 14 heure locale) un Airbus A330-200, d’une capacité de 224 sièges, décolle de Wuhan à destination de Roissy-Charles-de-Gaulle. Les accès de l’aéroport de Wuhan sont fermés depuis une heure, mais l’enregistrement du vol AF 0139 a été bouclé bien avant. La seule issue autorisée pour les voyageurs entrés en zone d’embarquement, c’est la passerelle qui les mène à cet avion. Cet Airbus est à moitié vide, mais il est chargé de SARS-CoV-2, virus responsable de la maladie baptisée CoVid-19. Les passagers sont masqués et nombre d’entre eux ont masqué leur fièvre en se gavant d’aspirine ou de paracétamol.
En cabine, majorité de Français, ouf, contents de rentrer, c’était maintenant ou jamais. Côté chinois, nombreux désistements, pourra peut-être pas revenir de sitôt… Parmi les téméraires qui prennent le risque, un tousseur courbatu de 80 ans dont les narines coulantes n’humeront plus jamais le doux parfum de la pivoine, symbole de son pays. Je n’ai pas interrogé mon pote Thomas, chef de service de Médecine Interne à Bichat (aurait-il su et voulu me le dire ?) pour savoir si le vieil homme avait ou non été frappé d’anosmie, avant de mourir en réanimation dans cet hôpital le 14 février. Ce chinois de 80 ans fit partie des trois premiers cas dépistés positifs de coronavirus SARS-CoV-2 en France, lors d’un dépistage pratiqué le 24 janvier (lendemain de son arrivée chez nous). Première fatale victime reconnue, ce touriste d’Asie est un des symboles de l’importation du virus dans notre pays.
C’est lui, c’est lui, c’est ce chinois qui nous a ramené ce virus !!

2. Il est arrivé via une séance de dédicace à Rimini, en Italie fin janvier 2020.
Et si ce n’était pas le vieux touriste chinois qui avait importé le SARS-CoV-2 ? Et si le virus avait transité par l’Italie ? Pourquoi accuser un étranger, alors que le véritable responsable est de chez nous, d’origine Corse, certes, mais Français tout de même. Il s’agit d’un écrivain renommé, acteur à ses heures. Je ne le nommerai pas de peur qu’il refuse d’endosser ce rôle de bouc-émissaire que je lui cède ici et qui lui sied si bien. Après s’être donné, théâtralement, en spectacle dans une ville d’Italie, le comédien redevenu romancier se rend dans une autre pour rencontrer des admirateurs et leur signer des autographes.
Je n’ai pas de preuve, mais les épidémies ont toutes un début, et je ne vois rien de plus sûr qu’un couronnement sous forme de séance de dédicace, pour recevoir les postillons et félicitations de ses lecteurs, pour empoigner des mains tendues et des virus couronnés eux aussi, tout ça avec un sourire candide, authentique, sans masque. A lui, je dédie ce poème fiction, car, si à Rimini, il y avait un coronavirus dans la salle, qu’on se le dise, c’était écrit : il est pour lui, il est pour lui.

En file indienne, ils viennent vers lui. Il les attend, il est assis.
Ils tendent la main, en approchant. Il est assis, il les attend.
Y a des malades en Italie. Il les attend, il est assis.
Y en a qui toussent en se penchant. Il est assis, il les attend.
Y a des virus à Rimini. Il les attend, il est assis.
Ils viennent sur lui, là, maintenant. Il est assis, il les attend.

Il est arrivé fin janvier ? On ne connaîtra pas le rôle exact joué par cet écrivain français, par ce touriste chinois, ni par le pasteur évangélique de Mulhouse… Le dernier vol Wuhan-Paris n’est surement pas le premier avion à avoir transporté des virus. La France était touchée avant, bien avant l’inauguration officielle datée du 24 janvier. Ces PCR dans les crottes de nez ou dans la gorge, au fond, c’est comme si on comptait les poissons de l’océan en regardant les vagues. « Là, regarde, il y en a un, je l’ai vu ! Note l’heure. »

 

De 13 h 30 à 20 h 30 : Calme plat. Je n’ai pas connu de journée aussi tranquille depuis le mois d’août dernier. Durant tout l’après-midi, l’écran matérialisant l’activité des SMUR du département reste plutôt vert. Bon, d’accord, une ou deux bandes rouges ou orange (intervention en cours ou équipe en route vers la base) viennent rompre cette continuité deux heures par-ci, deux heures par-là… Mais ça n’a rien à voir avec les tableaux couleur feu qu’on a pris l’habitude de voir depuis le mois de mars. Les deux médecins régulateurs du SAMU (urgences vitales) sont détendus. Même ambiance du côté de la régulation de la permanence des soins (RPS) : les cinq médecins qui gèrent les appels relatifs aux urgences relatives et à la médecine générale, prennent régulièrement des pauses de 30 minutes. Pause, tu te souviens ? Pause, ça faisait longtemps. Dans les cellules CoVid, idem et pareil à ce matin. Aux urgences, aussi, calme. Ces derniers temps, on était débordé et on se relayait pour se soulager. « Tu veux bien prendre mon SMUR ? Je suis épuisé ! Je préfère m’assoir, même si ça dégueule d’appels en régulation. Merci ! » Mais là, trop calme. Partout où je propose mon aide c’est « Non, non là ça va, merci, il n’y a pas grand-chose, on n’est pas débordé. » Pas débordé… T’y crois, toi ? On a le temps de se parler vraiment, rare ça, et comme on est plongé dans le CoVid19 profond depuis deux mois, qu’on n’enlève pas nos masques, qu’on ne voit qu’eux et qu’on respire dedans, à travers eux, on ne parle que de ça, que de ça, que de ça…

20 h 42 : Une sortie primaire SMUR. Douleur abdominale. Pas CoVid19. Je passe, rien de grave. Fin d’intervention et retour à la base à 22 h 55.

Lundi 13 avril, 5 h 42 : Un transfert SMUR. Transfert, ça veut dire boîte blanche (camion ambulance de réanimation) pour transporter un patient d’un hôpital à un autre. Occlusion en état de choc. Pas CoVid19. On se contente de surveiller les écrans et les tuyaux. Retour base à 8 h 25. Je n’ai fait que trois sorties en 24 heures ?!!

Me changer, passer dans mon bureau, je serais sur mon VTT à 9 h 15 et chez moi à 10 h 00. La forêt sera verte et calme. Calme comme cette garde de 24 h. J’ai envie d’y croire. Verte comme tous les écrans, toutes les activités. Même en réanimation, c’est moins tendu, l’ordi montre quelques cases vertes. Dans les EHPAD, l’horreur n’en est qu’au début, on le sait, mais on les a tellement briffés qu’ils ne nous appellent plus 50 fois par jour. N’y pensons pas. Savourons le moment. Ce n’est pas forcément l’œil du cyclone, c’est peut-être vraiment l’amorce d’un tournant vers le vert. En se badigeonnant les mains de gel hydro-alcoolique, on se regarde, on se regarde encore pour s’en convaincre, et on le voie très bien, là derrière le masque, un sourire.

1 réponse
  1. lefebvre dit :

    Merci de nous faire partager ces tranches de vie,cela nous entraine dans la vie terrifiante des soignants et des malades atteints de ce terrible virus.
    Je pense que le partage massif de ces textes doit nous permettre de réinterroger les évidences et ainsi reconstruire un service de Santé public, disposant de tous les moyens, que tous les acteurs soient reconnus et rémunérer à leurs justes valeurs.
    Bravo et merci encore.
    François

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