#urgences 7
par KGM

Souvenirs soulevés par l’imaginaire présent

Le mille-feuilles du 28 mars 2020…
Fiction ou réalité ? En ce moment, on se demande… On est entré dans un irréel hostile et inconnu. CoVid19. On est dedans tout le temps. Sauf quand un furtif souvenir nous distrait.

28 mars 2020, 01 h 08.
Je discute avec Louis, interne, qui ne veut pas lâcher la régulation CoVid :
— Va te coucher Louis… On a dit qu’on bouclait à minuit, tu as vu l’heure ?
— Je préfère continuer encore une heure, le temps de vider cette liste. Il y a une vingtaine de patients à rappeler, et les appels entrants sont très espacés. J’avance vite la nuit, quand cette salle de crise est vide. En milieu de journée, à un moment, on était 14 ! Un record !
— Je n’aime pas les records. C’est bien, quand la salle de crise est vide.

13 novembre 2015, 23 h 44.
Attentat terroriste. Je parle avec Jean-Luc, chef-ambulancier SMUR :
— 16, 17, 18… 20 ! Ils sont 20 dans la salle de crise. Tu fais quoi, Jean-Luc ?
— Je viens d’armer trois véhicules de réserve. Ils sont prêts. Et toi, tu fais quoi ?
— Là, je régule les affaires courantes. Les chefs ont pris la main sur l’attentat. Ils vont gérer les bilans des deux équipes que j’ai envoyées au Bataclan. En lien avec le SAMU 75.
— Ils viennent d’engager une équipe rue Oberkampf où il y a beaucoup de blessés… Moi, je vais partir avec le cadre et un médecin, j’attends qu’on me bipe. Il y a au moins 30 personnes qui sont venues en plus, c’est dingue…

28 mars 2020, 01 h 10.
Je discute encore avec Louis. Il voudrait bien venir avec moi, mais…
— Ton bip ne sonne pas, Louis ? Alors… Attends, je regarde le mien. Non, je pars sur une détresse ventilatoire, avec mon infirmière anesthésiste, mon ambulancier, et c’est tout.
— Merde. Je ne fais presque plus de sortie ! Tu es sûr que…
— CoVid, CoVid… Mon bip sonne à nouveau, et c’est inscrit CoVid. Tu n’as pas le droit de venir, c’est la règle dans le service… Quand c’est suspect CoVid, pas d’interne. A plus.

28 mars 2020, 01 h 11.
Je pars. Dans le garage, je croise une collègue qui rentre d’intervention
— C’était quoi ?
— Douleur thoracique. 32 ans. Angoissé. ECG normal. Laissé sur place. Tu pars sur quoi ?
— Suspicion CoVid en difficulté respiratoire.
— Attends, attends. Tiens, prends ça ! On ne sait jamais… Tu me le ramènes, hein ?
— C’est quoi, ce truc ? Depuis quand on a ça ?
— C’est une visière de protection pour débroussailleuse. BricoMarché. Fourni par une copine qui vend de l’outillage. Si tu dois intuber ton patient, ça peut te servir !
— Système D. Ça me plaît, le système D. Merci.

28 mars 2020, 01 h 28.
Je discute avec Jérémy, un des sapeurs-pompiers, au domicile du patient.
— Venez doc, c’est par ici.
— Je vois ! Il a des signes de lutte et il respire à 45 par minutes. On va l’intuber.
— On l’installe d’abord dans notre camion, doc ? Ce sera plus simple.
— Trop risqué, il est épuisé. Tu t’appelles comment ? Jérémy ? On va faire ça ici, Jérémy.

28 mars 2020, 03 h 17.
Je discute encore avec Jérémy, dans son camion rouge de sapeur-pompier.
— Votre visière, elle est super, doc. C’est nouveau ?
— C’est du système D. Dis-moi, Jérémy, elle est censée fonctionner, cette prise 220 volt ?
— Je crois que oui, doc. Essayez d’appuyer sur l’interrupteur, là. Il vous faut du jus ?
— J’aimerai brancher le respirateur… La batterie est presque vide.
— Désolé doc, ça ne marche pas, même en bidouillant le fusible. On n’a pas de 220. On ne s’en sert jamais… Pourquoi on attend aussi longtemps ? 2 heures ! Un record !
— Les réanimations sont pleines. Même un jeune de 31 ans, c’est dur à caser.
— Dites, doc, il y a une prise dans le hall de la résidence, si je recule mon camion…
— Bravo, Jérémy ! Ça aussi c’est du système D ! C’est bien, parce que, ça peut durer longtemps.

12 juin 1995, 20 h 19.
Une intervention qui dure. Je parle avec Daniel, ambulancier SMUR.
— 14 mètres ? 5 étages ! Non, Daniel, non, il n’est pas mort.
— Tube ?
— Champ stérile. Sous-clavière. Dodo. Et tube. S’il te plaît, Daniel.
— Mais, il pleut… On le rentre dans le camion des pompiers pour se mettre à l’abri ?
— Trop risqué. La pluie, c’est propre. Enfin, je crois, Daniel.

13 juin 1995, 07 h 14.
Je confie mon polytraumatisé à Envel, anesthésiste-réanimateur.
— Si Envel, si, ça fait 11 heures qu’on est avec lui. Un record ! Personne n’en voulait.
— Ton régulateur m’a appelé vers minuit, j’étais plein, j’ai dit non. On a eu un décès, une place s’est libérée… Alors j’ai dit oui. Tu l’as trimbalé où, pendant tout ce temps ?
— J’ai squatté les urgences de la Clinique St Augustin pour brancher mon respirateur. On l’a transfusé. Après, je suis allé à la Pitié faire un scanner corps entier. Il a une vingtaine de fractures des membres inférieurs. Ah, Envel, il pleuvait quand j’ai posé la sous-clavière.
— Ah ? Bon, quand j’enlèverai le cathéter, je l’enverrai en culture…

28 mars 2020, 04 h 47.
Je dis au-revoir à Jérémy, dans le service de réanimation.
— 3 h 30, c’est ton record pour une sortie Jérémy ? Tu vas le battre, et le rebattre.
— Pourquoi ça, doc ?
— Parce que, dans les jours à venir, on va attendre longtemps et on va aller loin.

Les interventions s’enchaînent. à peine rentré, on repart.

28 mars 2020, 05 h 32.
Je suis accueilli par l’aide-soignante désœuvrée d’une maison de retraite.
— 95 ans, coma, détresse respiratoire terminale, c’est bien ça ? Et vous êtes seule ?
— Oui docteur. Une infirmière doit passer vers 11 h 00. Venez, c’est par ici…
— Je vous suis. Ah oui, elle respire… Vous en avez beaucoup comme ça ?
— Un seul CoVid confirmé. 17 considérés comme tel, mais non testés.
— Bien. Vous n’êtes pas obligée de rester, si vous avez des choses à faire…
— J’attends le chariot de surveillance, pour les autres patients, il n’y en a qu’un par étage.
— Prenez-le. Je n’en ai pas besoin…

17 octobre 2005, 10 h 34.
Tremblement de terre au Pakistan. Avec Paul, infirmier, à Muzaffarabad.
— Emile, tu as besoin d’un scope multiparamétrique pour chaque patient ? Pourquoi ?
— Ben, ça dit tout ! La respiration, la tension, la fréquence cardiaque, ça me dit même s’il est mort ou pas, s’il est bien endormi… On ne peut pas faire de morphine sans scope.
— Tu as raison, pour les patients instables et les soins douloureux, c’est mieux. Prends 3 scopes et emmène-les dans ta tente. Mais à midi, tu reviens. Pour fêter la journée mondiale antidouleur, en triant les blessés sur l’hélistation, on va prendre une centaine d’ampoules de morphine pour en faire à tous ceux qui en ont besoin. En sous-cutané. On prendra un scope pour évaluer les plus graves. Mais on va soulager les moins graves aussi.

28 mars 2020, 05 h 48.
Je parle tout seul, et ce que je dis, je le garde pour moi… Elle a esquissé un sourire quand j’ai pris sa main, mais elle n’a pas bougé quand le cathéter est entré dans la veine bleue, étroite et tortueuse, sur la face dorsale de son poignet. J’ai poussé sur une seringue, puis sur l’autre, en alternance. Doucement. J’ai mis du temps, trop peut-être, mais je ne voulais pas faire ça en 15 minutes et laisser à l’aide-soignante l’impression d’un truc rapide et brutal. Dehors, l’ambulancier et l’infirmière remplissaient les papiers. J’étais le seul en tenue de protection, inutile d’en gâcher, on n’en a pas trop. J’étais seul, pour de bon maintenant. Elle ne respirait plus. J’ai coupé l’oxygène. Enlevé la perfusion. Fermé ses paupières, elles étaient closes au départ, mais quand elle est partie, elles se sont ouvertes, ça arrive, je ne sais pas pourquoi, j’ai dû rater un cours à la fac. J’ai baissé le dossier du lit, je l’ai allongée bien à plat. J’ai voulu regarder l’heure. Ma montre était recouverte par ma tenue de protection.

7 mai 1985, 22 h 37.
J’avais 26 ans. Michel, ambulancier SMUR, me faisait la leçon.
— Suffit de vider cette seringue et le cœur s’arrête net.
— T’es sûr Michel, on fait ça, comme ça, d’un coup ?
— Ben oui, il était en arrêt cardiaque à l’arrivée des pompiers. Dépendance totale, fin de vie. Si la famille apprend qu’ils l’ont massé pour le ranimer et que le moulin est repartit, tu imagines la douleur. Faut leur épargner ça. Faut réparer cette erreur…

28 mars 2020, 07 h 05.
Je quitte l’aide-soignante de la maison de retraite.
— J’ai posé le certificat de décès sur le bureau. Au revoir et bon courage.
— Merci. Ma directrice s’en occupera lundi. Au revoir.
J’ai pris mon temps, bien plus qu’en 1985, mais l’aide-soignante a peut-être trouvé ça court.
Au fait, en 1995, mon défénestré de 5 étages sans est sorti et le ciel était propre, le cathéter posé sous la pluie était revenu stérile.
Au Pakistan en 2005, nous avons surtout soigné des traumatisés graves, mais à la date de la journée mondiale antidouleur, le 17 octobre, nous avons aussi regardé les cas « bénins », avec de simples fractures, et avons consommé la morphine sans compter.
Le 13 novembre 2015, on en a tous des séquelles, même ceux qui ne l’ont vécu que par procuration.
Le CoVid19 est un présent qui s’étale et qui fait mal. Un actuel intense, qu’on voudrait voir derrière nous. On regarde dans le rétroviseur. Pas sûr que les souvenirs qu’on y voit nous aident à en sortir.

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