Voyage au-delà de la fiction. Place pour ceux qui vont arriver

Transferts inter-régions, le 10 avril 2020.

Robert Berthelot est boulanger. 52 ans. Marié. 3 enfants. Petite grippouille fin février, trois jours de fièvre peut-être, rien de méchant. Il n’a pas compté, pas mesuré. Un nez qui coule, oui, une toux qui traîne et la perte de l’appétit puis de l’odorat. Sa femme, Pauline, se souvient de la chronologie. Lui, non, travail, travail, pas prêté attention à ça. Fatigué, essoufflé depuis quelques jours ? Possible. Le 22 mars, boum, c’est l’explosion. 3 h 00, il ne se lève pas. 5 h 00, SAMU. 8 h 00, réanimation. 14 h 00, ventilation artificielle, anesthésie générale.

Jeudi 9 avril 2020, 17 h 18.
« Vous êtes bien Mme Pauline Berthelot ? Re-Bonjour. Je vous rappelle pour vous confirmer que votre mari va bien être transféré à Bordeaux, demain matin très tôt. Oui, le train part à 11 h 00, mais l’équipe du SAMU viendra le chercher en réanimation vers 5 h 30… »
La conversation est courte. Dans la matinée, c’était plus compliquée, les questions étaient chargées d’émotion. Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi Bordeaux ?
« Parce que, en Aquitaine, il y a moins de malades et plus de places en réanimation, les transferts inter-régions s’organisent à l’échelle nationale, et là c’est Bordeaux. Et c’est maintenant, parce que le train de Bordeaux, il part demain. Lui, votre mari, il va mieux c’est vrai, mais les réanimateurs estiment qu’il va avoir besoin de rester sous respirateur artificiel pendant 2 ou 3 semaines encore… Oui, bien sûr, ils ne savent pas exactement. Si, si, il y a de nets progrès, depuis quelques jours votre mari supporte bien d’être sur le dos, sa tension artérielle est stable même sans noradrénaline… S’il ne s’était pas amélioré, on ne pourrait envisager ce transport. Et là-bas, il sera très bien soigné. Non, il n’y aura pas d’autre transfert dans une autre réanimation… Voilà. Au revoir Madame. »

Vendredi 10 avril 2020, 4 h 38.
Départ du SAMU prévu à 5 h 30. Patrick et Sandrine sont déjà là. Patrick, c’est notre cadre infirmier-anesthésiste. Sandrine notre logisticienne. Lui, il tourne, bureau/standard/garage, consulte ses notes, passe des appels, fait déplacer les véhicules. « Non, pas ici votre ambulance, reculez-là, reculez-là, jusqu’à un mètre de la table, ah, Paul-Emile, tu tombes bien ! Occupes-toi de la circulation en zone de décontamination s’il te plaît. Je ne veux pas voir plus d’un véhicule ! Un par un, jusqu’à ce qu’on parte. Après dès qu’on sera parti, ils pourront reprendre le circuit habituel. » Sandrine, elle, elle déplace des boîtes, garage/réserve, réserve/garage. « Paul-Emile, tu peux m’aider à empiler ces cartons contre le mur s’il te plaît, en hauteur pour prendre moins de place ? Après, tu iras chercher les radios, et les valises à énergie, et les glacières et… » Paul-Emile, est un des ambulanciers SMUR de garde cette nuit. Il ne partira pas avec le convoi mais il contribue activement à rendre tout ça possible. Patrick le remercie. « Super Paul-Emile ! Bon, tout est prêt, tout est bien. Tu peux faire du café et presser des oranges pour Sandrine ? Oui, elle part, et jusqu’au bout, jusqu’à Bordeaux. Moi, je me contente de les accompagner jusqu’à la Gare d’Austerlitz… Oui, elle part avec un logisticien d’un autre SAMU, ils seront deux. Deux logisticiens, c’est rien en trop… »

Mercredi 12 octobre 2005, 10 h 00.
Muzaffarabad, Pakistan. Sans eux, sans les logisticiens, on serait encore plus dans la merde. On ne dit pas ça pour les chiottes de fortune qu’ils ont fabriquées. L’odeur est épouvantable, quoi qu’on fasse et où qu’on aille. La senteur âcre de la mort s’immisce dans les pores de notre peau et envahit notre cerveau. Ça pue moins quand on est actif et constructif. Alors, on obéit aux ordres de nos McGyver. Ils sont architectes. Grâce à eux, on se fabrique un hôpital à l’endroit où celui de Muzaffarabad s’est effondré, il y a 4 jours. Ici, la salle d’opération, à côté de la réanimation. Ils sont électriciens. En déroulant les câbles, ils nous disent qu’il y aura deux services d’urgences, dont un actif toute la nuit. Ils sont plombiers aussi. Pour se laver les mains, c’est là, et dans deux jours, il y aura des douches. L’eau sera fraîche le matin, et s’il y a du soleil dans la journée, elle sera tiède le soir. Ils sont jardiniers, campeurs, mécaniciens, aide-soignants, bricoleurs, intendants. Dans certaines situations, ils sont indispensables. Sans eux, sans les logisticiens, lors du tremblement de terre au Pakistan en 2005, on aurait été dedans, et on ne s’en serait pas sortis. J’étais de ce voyage, et je n’oublierai pas.

Vendredi 10 avril 2020, 5 h 32.
Départ du convoi de notre SAMU. Paul-Emile salue Sandrine, Patrick et les autres. Il y a aussi… Il y a de tout, notre chef de service, des ambulanciers, internes, infirmiers, médecins… Et ça part, pareil comme ça, de tous les SAMU d’Ile-de-France. Partout, il y a des Paul-Emile qui ont passé la nuit debout juste pour préparer ce voyage organisé, sans partir avec, il y a des Patrick qui font la noria SAMU-Réanimation-Gare d’Austerlitz et qui rentrent après, et il y a des Sandrine qui vont jusqu’à Poitiers ou jusqu’à Bordeaux.

5 h 56.
Pauline Berthelot est total réveillée, raide debout dans sa cuisine, regard figé vers la casserole, café en ébullition, cerveau pareil, main crispée sur son téléphone portable qui va sonner. Robert, lui, est tranquille, absent, bien endormi par les drogues. Et tant mieux parce qu’il est curarisé, alors s’il se réveillait, ce ne serait pas facile à voir, la paralysie thérapeutique destinée à faciliter sa ventilation est générale. S’il se réveillait, il ne pourrait pas vraiment bouger. Mais là, tout va bien pour lui. Les indicateurs de son moniteur multiparamétriques sont tous dans le vert.

6 h 18.
Sonnerie. Pauline Berthelot appuie. « Merde, c’est la télécommande de la télé ! Où est ce putain de portable ? Oui ? » « Tout va bien pour Robert. Le SAMU est là. Oui, tout est dans le vert. »

6 h 58.
Dans l’ambulance de réanimation, on attend. On démarrera quand tous les camions blancs seront prêts à partir. C’est long. Mais à part ça, quand c’est parti, ça se passe comme un transport normal. Normal pour un patient endormi et ventilé. L’ambulancier est au volant. Devant, il voit une boîte blanche comme celle qu’il conduit. Dans ses rétros, pareil. Dans la cellule arrière, Robert Berthelot est saucissonné dans le matelas coquille. Pour le surveiller et intervenir si besoin, il y a une infirmière-anesthésiste et un interne, tous les deux emmitouflés dans les tenues de protection. « Rien à signaler durant le voyage jusqu’à la Gare d’Austerlitz. Un pochon de perfusion remplacé. L’oxygène, ça va, ça descend vite mais ça tiendra sans problème. »

8 h 03.
Les deux trains sont l’un derrière l’autre, sur le même quai. Départ prévu à 11 h 00. « Dis, Sandrine, tu dois savoir toi, Bordeaux, c’est celui de devant ou celui de derrière ? Les deux rames sont sur le même quai, celui XXL qui est en bordure, parce que les ambulances de réanimation, les boîtes blanches, circulent le long du train, pour s’approcher au maximum du bon wagon. Avance encore ! Ta voiture, la n° 8 est par là-bas ! »

9 h 24.
Robert Berthelot est installé dans son wagon, avec tout son attirail et deux autres compagnons de voyage tout comme lui. Il en manque un. Il est prévu de disposer les patients en longueur, l’un derrière l’autre en laissant un espace respectable, et d’en mettre quatre par voiture. Le train se remplit. Avant de partir, Patrick fait un tour complet, vérifie que tout va bien, salue.

11 h 00.
Le train bouge imperceptiblement. Il part. Le démarrage est lent. C’est fragile, là-dedans. Il devait y avoir 24 patients par rame. 48 en tout. Il en manque un. Baisse de fréquence cardiaque et de tension à l’instant où les déménageurs arrivent, déménagement annulé… Ces 47 victimes du CoVid19 sont tous des Robert Berthelot, des femmes, des hommes, de 40 à 65 ans, sous anesthésie générale et respirateur artificiel depuis combien ? 8 jours, 15 jours, 22 le mien, 22 jours. Tous ces Robert Berthelot ont un genre, un âge, un poids, oui, la masse embarquée c’est un truc qui compte, en général quand on voyage, surtout pour ceux qui vont prendre un hélico en sortant du train à Poitiers. Ils ont ça, ils ont des chiffres et des courbes qui s’affichent sur les écrans du monitoring et sur les ventilateurs, et quoi d’autre… Ils ont une couleur de peau et des pupilles qu’on regarde de temps en temps, un thorax qu’on écoute au stéthoscope pour dire bonjour, un tuyau trachéal qu’on ramone avec une paille d’aspiration en guise d’au revoir, et c’est à peu près tout. Il ne s’appelle plus Robert, n’est plus ni marié ni boulanger. Des chiffres et des courbes. Chacun de ces patients a au minimum deux, voire trois anges gardiens, médecin, interne, infirmier… Il faut ça pour inspecter les écrans, les fils, tubulures et autres tuyaux, pour tourner les mollettes et les boutons, pour adapter les débits des seringues électriques, changer la batterie du scope, transmettre des bilans évolutifs au coordinateur médical de la rame. Au niveau technique, c’est top.

Vendredi 14 octobre 2005, 9h00.
Muzaffarabad, Pakistan. Dans cette tente, on fait du parage en profondeur, on décape, on nettoie des blessures étendues et infectées. Dans ces 70 mètres carrés, on installe 18 patients qu’on est souvent obligé d’enjamber… Il ne faut pas qu’ils bougent, pas qu’ils douillent. Il faut les endormir à fond, morphine et kétamine sans modération, pour récurer tout ce qui est jaune, sale et suintant, et arriver jusqu’aux belles chaires roses qui saignent propre. Bon, vous avez compris, il y a de l’oxygène et des ballons d’insufflation pour tout le monde, mais on n’a que trois scopes. Alors vous les gardez 3 minutes au moment où vous poussez la sédation analgésie, et après vous passez… Vous surveillez votre patient à l’ancienne, avec les yeux, les mains, l’oreille.

Vendredi 10 avril 2020, 12 h 12.
Nous sommes habitués au langage des appareils, formatés à traduire les chiffres et les courbes. Nous sommes sensibles aux alarmes qui sonnent ou clignotent. Nous ne savons pas qu’il est marié et qu’il a trois enfants, mais quand Robert a le cœur qui palpite ou le poumon qui siffle, on le sait, on s’active, et nos surrénales en prennent un coup. C’est épuisant. On s’accroche aux chiffres et aux courbes en surveillant cette vie fragile, on s’y attache grave. Pour nous, ces diodes et ces tracés, c’est un être avec lequel on est en lien intime, l’espace d’une promenade, même si on ne sait pas que Robert est boulanger. J’invente tout ça bien sûr. Je ne suis pas de ce voyage. Je passe ma journée en régulation.

17 h 02.
Pascal vient me voir en régulation. J’y vais, je vais les chercher. Nos équipes sont sur le retour, notre chef de service, Sandrine et les autres vont arriver à la Gare d’Austerlitz… « J’ai pris une escorte de motards, OK. Mais oui, je suis OK. Pas question de les faire attendre. »
Je ne suis pas de ce voyage. Je suis à la fois content d’y avoir échappé (je suis un peu fatigué ces derniers temps) et à la fois envieux, jaloux de ne pas en avoir été, ça nous fait ça à tous je crois. A la seconde où je fini d’écrire, ils rentrent. Comme d’habitude, je truque les noms. Pour le reste, la moelle de l’os, c’est le jus d’origine. Je n’ai pas bougé mon cul de la régulation aujourd’hui, 10 avril. Je n’étais pas de ce voyage, mais d’ici avec tous les Paul-Emile du SAMU, je l’ai vécu.

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