Projections fictives extralucides inspirées d’une actualité masquée

Cinétique d’évolution CoVid19 partout en France, vendredi 3 avril 2020.

Monologue de Paquita, dans le couloir.

C’était quand ? Trois jours déjà ? Tu voulais me parler de l’EHPAD ? Je t’écoute, vas-y raconte. Avant-hier je ne pouvais pas, je me suis occupée des transferts de nos patients de réanimation vers l’ouest. Nous en avons emmené 4 à Montparnasse. Mis dans le TGV pour Brest. Et le soir, on a fait un convoi par la route, pour 5 patients, destination Rouen. Tous graves, moyenne d’âge 65 ans…
Non, les jeunes, ce n’est pas le même pronostic. D’ailleurs, j’ai une bonne nouvelle pour toi. Le jeune de 31 ans que tu as intubé et déposé en réanimation vendredi dernier. Eh ben, extubé en 3 jours : guéri, rentré chez lui ! On en a quelques-uns comme ça, jeunes, qui s’en sortent vite. Les sexa comme nous, quand ils vont en réa, ce n’est pas le même film…
Mais oui, je parle, je parle, mais ton EHPAD, dis-moi… Attends, d’abord, laisse-moi te dire : hier, moi aussi, je suis allé dans une EHPAD et…
Bon, mon histoire, la sienne. La même.

Le point du jour, dans la salle de l’équipe dite « salle de staff ».

En écoutant, mon regard se promène sur les visages masqués. Tout le monde en porte un. Ça diminue la propagation du virus mais ça ne cache pas les grimaces. Au contraire, ça met bien en évidence les inspirations profondes et les grands découragements. Des yeux, avec ces masques, nous sommes tous des yeux, des yeux qui voient des yeux, qui écoutent et parlent aux autres yeux. Qui se scrutent en entendant la voix qui dit « … notamment les affaires. En nombre d’affaires médicales codées CoVid19, ces derniers jours, la courbe a tendance à stagner ou à s’infléchir un peu. Ce n’est pas suffisant pour être rassuré, mais… » Les clignements de paupières sont ralentis. Le temps suspendu. Enfin un atome de bonne nouvelle. Suivi par un deuxième atome. « …à ce point positif s’ajoute la sensible diminution de transports CoVid19 vers les hôpitaux de notre département. On repasse en dessous de 200 par jour. » Tout ça, vite effacé par la suite.
« Le point préoccupant, ce sont les EHPAD et les maisons de retraite. Les cas des particuliers diminuent un peu, mais dans les EHPAD, ça augmente beaucoup. Cela ne fait pas exploser les transports puisqu’on s’arrange pour limiter les arrivées aux urgences, vous l’avez compris, l’objectif n’est pas de ramener tout le monde en réanimation… Oui, parce que, vous vous en êtes toutes et tous rendu compte, les cas bénins diminuent un peu, mais, les graves, ça augmente beaucoup… Des questions ? »

Monologue de Paquita, dans mon bureau, bas les masques, partie I.

Ce n’est qu’une image. En vrai, on les garde, même quand on se lâche, en parlant de nos collègues.
— Tu sais pour Pierre ? Eh ben, lui aussi, il a été hospitalisé.
— Et Pierre, tu as des nouvelles de Pierre ? Et Pierre, et Pierre ?
— Pierre, toujours en réanimation, intubé, mais un peu mieux. Pierre, ça va, rentré chez lui. Quant à Pierre, lui, il est fatigué, il reste à la maison, mais tout va bien.
— Moi, j’ai vu Pierre, Pierre, Pierre et Pierre. Ils sont tous les six de retour au boulot, tout va bien.
— Déjà ? Pour Pierre et Pierre, ça ne fait que 5 jours de repos confiné, c’est peu.
— C’est vrai, mais Pierre et Pierre, eux, ils ne se sont pas arrêtés, ils n’ont jamais été testés. L’infectiologue a dit que c’était inutile, tableau évident avec les courbatures et l’anosmie…
— Et avec Pierre et Pierre en plus, en tout, ça fait…
Désolé, en vrai, ce n’est pas Pierre. En vrai, il est plusieurs. Et, une fois sur deux, il s’agit d’une femme, je ne livre pas les identités, je suis fatigué, je n’ai pas assez d’imagination pour inventer des prénoms.

Dialogue avec Paquita, dans mon bureau, partie II.

En parlant des EHPAD…
— Tu sais, le combat des EHPAD, il est perdu d’avance.
— En partie, oui. Trop tard pour empêcher complètement la propagation chez eux, mais…
— Il y a un décalage. L’onde de choc des graves qui vont en réanimation, c’est forcément 2 à 4 semaines après la première vague des malades tout venant dans la population générale…
— Et le tsunami des morts dans les EHPAD, c’est quand ? 4 à 8 semaines après ? Il faut combien de temps pour que leurs certificats de décès arrivent à BFM et LCI ? Souviens-toi en 2003, la canicule…
— Perdu d’avance.
— Mais pour les pauvres infirmières et aides-soignantes, on pourrait peut-être…
— Oui, c’est vrai qu’il y a en plus le risque pour les soignants exposés… Mais que faire ?
— Demander que toutes celles et tous ceux qui ont 50 ans ou plus soient mis à l’abri, parce que passé un certain âge, le danger n’est probablement pas le même…
— Bon. Vaut mieux ne pas trop y penser. Faut avancer. Eh, ton masque est en train de tomber !

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