Âmes fragile

Le 17 juillet 2020.

 

Si le film se termine mal, oublie.
Oublie, la dernière image.

La violence confinée pendant des mois, finie par éclater quand même.
Les âmes fragiles craquent, elles décompensent, tour à tour.
Parfois ensemble d’un coup, c’était le cas l’autre jour.
C’était un jour à thème, un thème à qui je ne dirais pas je t’aime.

Dure, dure la garde de 24 h qui va commencer.
6 h 40. Je pars travailler, à vélo, en passant par la forêt. A mi-parcours, je croise des marcassins. Trois, quatre… A quelques minutes de l’arrivée, un gros lapin. Pas de chevreuil aujourd’hui.

 

La revue de dossiers du matin : comme si j’y étais, dans la peau du conteur.
8 h 00, c’est l’instant de jactance au SAMU. Ceux qui sortent de garde, affalés décoiffés, exposent à l’assemblée les 24 heures qu’ils viennent de traverser. Ceux qui arrivent, nets, frais, tenue repassée, blanc immaculé, sont assis bien droit, rien dans les mains. Une à une, les fiches cartonnées empilées sur les genoux des pantalons froissés sont dépliées, les empreintes carbonées sont caressées d’un regard oblique et les écritures sèches reprennent vie, comme dans une salle de projection. Chaque exposé est un virage important dans le parcours d’un être humain qui tient malgré lui le premier rôle dans le court métrage. Tournant bien négocié ou sortie de route mortelle dans la courbe, on joue gros sur la scène de soins. Quand on raconte ça, le lendemain matin, ça dure deux à cinq minutes, soupirs et suspens compris, et une seconde après, on passe à la suite. Si pas de question, pas de transition. Ces tranches de vie passent comme les wagons d’un TGV, mais les spectateurs immobiles, happés par le souffle, se laissent portés par l’histoire et emportés dans le voyage. Très vite, des images apparaissent et s’animent sur la bande son qui défile.
Nous sommes partis pour une tentative d’autolyse au domicile d’une jeune femme de 31 ans. Son voisin du dessous avait crié parce qu’une lame d’eau provenant du dessous de sa porte d’entrée dévalait une à une les marches de l’escalier. Les appels en cascade qui en découlent, gardien, plombier, gendarmes, représentant du syndic, pompiers, ajoutent à la confusion. Le courant est coupé, la porte défoncée, le robinet fermé, la bonde enlevée et l’eau du bain évacuée. A notre arrivée, il fait nuit. Les volets sont clos, à commande électrique et sans manivelle, on est donc dans le noir. Les halogènes autonomes des secouristes qui balayent les volumes s’arrêtent sur l’essentiel, c’est-à-dire sur elle. L’appartement est inondé, mais elle, elle est au sec, enrobée de serviettes, allongée dans sa baignoire vide, un masque à oxygène sur le visage. Ses cheveux sont mouillés, ses poumons aussi. Quand j’en fait le tour, avec mon Littmann Cardio® couleur rouge sang modèle 1985, ça crépite de haut en bas, devant les omoplates, sous les clavicules et dans l’espace restreint entre ses seins.
Les blisters vides de tranquillisants et d’antidépresseurs, empilés par ordre alphabétique et par les soldats du feu, disent qu’elle a avalé 200 comprimés. Elle est consciente mais très ralentie, Glasgow 9. Froide, cyanosée. Nous la perfusons et l’intubons rapidement. L’aspiration trachéale est claire. En vidant l’estomac, nous ramenons pas mal d’amas bleus et roses qui confirment la prise massive de médicaments. Nous avons besoin de la ventiler avec 80% d’oxygène, mais à part ça, tout se passe bien jusqu’à l’arrivée en réa. Sans le cri du voisin, elle en serait restée à ce qu’elle avait prévu.
Je ne connais pas ses raisons, je ne connais pas le trajet qui l’a conduit à préméditer l’extinction des feux. Pour consoler une solitude ? Pour espérer sortir du désespoir ?

 

SMUR l’après-midi : je suis dans le dur pour de bon.
Le message défilant sur l’écran de mon bip indique « Trauma Défenestré » sans préciser qu’il s’agit du 3e étage et « F 24 » pour dire que c’est une elle, et qu’elle a 24 ans. Lorsque j’arrive, elle est déjà dans le camion rouge des pompiers. Je ne reste qu’une minute, le temps de dire oui à l’infirmier anesthésiste qui n’a pas attendu que je le dise pour poser un garrot sur l’avant-bras, le temps de dégainer une ampoule de morphine pour la tendre à l’ambulancier qui prépare la perfusion, le temps de dire : « Bonjour, je m’appelle Milo, je reviens tout de suite, Djamila… » C’est son prénom à elle, il est écrit sur la fiche des pompiers, en une minute on fait des tas de choses.
Les trois gendarmes et un des pompiers me suivent spontanément, mais mon interne semble hésiter. Je suis obligé de lui expliquer que l’aventure médicale commence là où le truc a commencé. Je veux voir où, savoir comment et si possible comprendre pourquoi elle est tombée. Dans la cour, au bas de l’unique fenêtre angulaire de son studio mansardé, il y a des morceaux de verres. Je lève la tête. La vitre cassée est au 1er étage, la gouttière en zinc est décrochée au niveau 2.
Que disent les voisins ? Quand on insiste, ils parlent. Ils racontent. Ils disent qu’un type est venu. Il a fracassé sa porte d’entrée. Elle a crié, s’est jetée de sa fenêtre, s’est accrochée à la gouttière, a cassé un carreau avec le pied, et finalement n’est pas tombée de 10 mètres. Le type est redescendu par les escaliers et il s’est jeté sur elle au moment où elle se relevait. Il a hurlé qu’il allait la tuer. Deux chiens sont arrivés. Le type est parti en courant.
Les gendarmes se lâchent enfin. Ce n’est pas la première fois. Ils le connaissent. Djamila se tait. Elle refuse de déposer plainte. Je suis à ses côtés maintenant, je parle, je parle, elle ne dit rien. Sur le plan somatique, rien de grave. Une entorse de cheville, due à sa chute. Une contusion sur une pommette, le coup de poing qu’elle vient de prendre. Une petite entaille sur le bras, avec quelques perles de sang coagulé, la gouttière, c’est la gouttière qui a fait ça. Les autres hématomes, bleu, vert, jaune, sont de couleurs différentes et d’horodatages différés, tabassage de 3 jours, 5 jours, 8 jours.
C’est bien ça, n’est-ce pas ? Djamila grimace et se tait. Après la morphine, je passe au gaz hilarant, et ça fonctionne. Elle sourit et consent à parler, pour dire merci, parce qu’elle n’a plus mal. Pour dire qu’elle voulait se tuer, pour ne pas que ce soit lui. Parce qu’il va recommencer. Elle parle et répète qu’elle voulait vraiment mourir, mais que, mue par un instinct archaïque, elle s’est agrippée à la gouttière et à la vie, réduisant la hauteur de sa chute à celle de son intention.
Je connais un peu ses raisons mais n’ai pas parcouru le trajet menant au précipice dans lequel elle s’est balancée, de façon précipitée… Pour zapper la fin d’une histoire qui tourne mal ? Pour échapper à une fuite sans fin ?

 

Régulation la nuit : fauteuil, casque, micro. Dur par procuration.
Je reçois et transmets des bilans, j’engage des moyens. Pendant quatre heures cette affaire sera le fil rouge de notre standard téléphonique. Des voix, des paroles, des humeurs, des émotions, partagées. Arnault. 38 Kg pour 1 m 78. 17 ans. Anorexique. Pendant le confinement, il a perdu le moral et ce qui lui restait d’appétit. Son service de pédopsychiatrie fonctionnait en mode dégradé. Hôpital de jour fermé, unité courts séjours amputée d’une aile. De nombreux psychotiques chroniques se sentent abandonnés. Cet après-midi, le rendez-vous de consultation du frêle ado s’est terminé d’une façon banale. « Au revoir Arnault, à la semaine prochaine. »
Il rentre chez lui. L’appartement est au 4e étage. Le temps passe. Ses parents le surveillent. Le soleil se couche. Ils ne le quittent pas. Le ciel est noir, ils dorment chacun son tour pour ne pas perdre le bruit de son souffle. Il le voit entrer dans les toilettes, elle entend la chasse d’eau, ils n’attendent pas une minute pour défoncer la porte. Il a fait vite. Il est passé par la fenêtre.
Quand le SMUR arrive, Arnault est mort. Les pompiers pratiquent les gestes habituels. Massage thoracique, insufflation d’oxygène et écoute attentive du défibrillateur semi-automatique qui donne ses avis et consignes, avec sa voix monocorde. « Mouvement détecté. Ecartez-vous du patient. Pas d’activité cardiaque en cours. Choc non conseillé. »
Les lésions apparentes et le commentaire de la machine indiquent que la situation est irréversible, mais cela ne casse pas l’élan de l’équipe du SMUR qui je jette à perdre haleine dans une ressuscitation compassionnelle et médicotechnique, et qui abandonne 20 minutes après…
Murie ou pas, la décision par laquelle il s’est condamné entraîne la mère, le père, le frère et la sœur d’Arnault, dans un vide sidéral. Nous, SAMU-SMUR, pompiers, psychiatres, tous, avons mal pour eux.

La garde de 24 h est finie. Enfin, je crois…
8 h 20. Je rentre chez moi, à vélo, en passant par la forêt. A deux minutes de l’arrivée, là, à ma gauche, entre les arbres, il y a des gendarmes. Et sur la route, à ma droite, pimpon, bleu-bleu-bleu, j’entends le deuton, je vois les gyrophares qui tournent sur le toit du camion rouge. Je fais signe aux pompiers en m’approchant de la barrière en bois, je pointe du doigt l’endroit où les forces de l’ordre sont amassées pour masser le pendu qui a été dépendu. Je pose mon VTT, j’enlève mon casque, je mets un masque. Je demande des gants. « Taille L, merci ! »
Le petit jeune rigole, le conducteur me regarde bizarrement, mais le troisième pompier me reconnaît avant que je me présente. Sitôt servi, je pars en courant. Pas de pouls carotidien. Mâchoire rigide. Voile cornéen sous les paupières. Sillon antérieur creusé, nœud postérieur. « Vous pouvez tout arrêter. Il est mort entre 5 h 00 et 7 h 00. »
Je laisse cette mort en suspension. Je reprends mon VTT et le cours de ma vie.

Le suicide est la réponse aveugle à une question muette.

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