#urgences 31
par KGM

Ambulancier

Le 3 juillet 2020.

« Passe-moi la purée. » Quand j’ai rencontré Bernardo, en 1985, il avait 44 ans, moi 26, je le trouvais vieux. Ce jour-là, il ne s’adressait pas à moi. Le plat sur lequel il louchait était en bout de table, devant l’économe qui la présidait. Notre « chef de la tribu des internes », au mépris des traditions, discutait médecine (à l’internat, c’est très mal vu, mais l’économe est intouchable). Il parlait fort, il s’écoutait, nous écoutions aussi, on n’entendait que lui. Il racontait à la tablée la céphalée du patient qu’il venait d’examiner. Bernardo soufflait en lui demandant de faire vite « Grouille ! ».

Le parleur ralentissait sa diction pour décrire le déficit du bras gauche, il mimait l’asymétrie faciale et imitait la paralysie oculaire en bloquant son regard vers la droite, ravi que ceux des autres soient braqués sur lui. Bernardo s’impatientait. « Envoie le plat bordel, ton client a un truc pas net dans le territoire superficiel de l’hémisphère droit ! » Epaté par cette précision, notre économe a marqué un temps d’arrêt et s’est servi une louche de patates. Puis, il a demandé respectueusement à son interlocuteur s’il était neurologue ou radiologue. « Je ne suis pas toubib, je suis le chauffeur du SMUR et je flaire que ton gus va gagner un ticket pour un scanner à Paris ! Alors j’aimerai bien bouffer avant de le charger dans mon camion ! Grouille-toi. Passe-moi la purée !!! »

Il y a des trous dans l’enseignement de la faculté de médecine. J’ai beaucoup appris aux côtés des ambulanciers en général et avec ceux du SMUR en particulier. En 1985, on découvrait la tomodensitométrie assistée par ordinateur, technique rare et révolutionnaire, qui utilise des rayons X pour saucissonner le corps et présenter des images en tranches, identiques aux coupes dessinées sur les bottins d’anatomie. L’appareil qui analyse les données s’appelle un scanner. Ce nom est resté. Au début, noblesse oblige, le cerveau était prioritaire, et priorité était donnée aux sujets souffrant de cet organe vital. Certains avaient le crâne fracassé, d’autres un hémicorps impotent à cause d’un hémisphère malade, d’autres un œil paresseux, une pupille dilatée… Magique. Enfin, on a le polaroïd qui fait les clichés des boyaux de la tête ! Les neurochirurgiens retroussent les manches, bistouri entre les dents, prêts à opérer, mais avant d’ouvrir la boîte crânienne du patient, ils veulent l’examiner et voir ce qu’il a dans le ciboulot. En Ile-de-France, 6 services de neurochirurgie se relayent pour assurer une garde qui fonctionne H24. Jour et nuit, les patients arrivent, en SMUR, en ambulance, avec les pompiers, ils viennent pour avoir un scanner. Embouteillage modeste certains jours, monstre d’autres nuits, la queue peut atteindre 100 mètres. Les ambulances sont dépassées par les pompiers, eux-mêmes doublés par les SAMU-SMUR, toujours prioritaires, plus grave, plus urgent. Mais, dans la DS Break « Denis Secours », dans la 504 réhaussée « Ambulance Amor-le-Laye » qui attendent depuis 4 heures, il n’y a pas de médecin urgentiste. Il y a une dame qui enchaîne les crises d’épilepsie, il y a un homme dans le coma dont le cœur vient de cesser de battre. Les ambulanciers sont seuls pour affronter ça. Alors, je vais voir… Elle, on la transforme en patiente SMUR : anesthésie générale, intubation, et une fois installée derrière nous, elle est prioritaire, la DS gagne huit places. Lui, non, après examen de son dossier médical et de ses pupilles, je signe un certificat de décès et on demande à la 504 de faire demi-tour…

La grande majorité des transports sanitaires sont assurés par de simples ambulances (sans SMUR). Les patients concernés sont stables, à faible risque de complication à court terme. Mais, sur les dizaines de milliers d’ambulances qui chaque jour tracent les routes de campagne ou s’agglutinent dans les agglomérations, il y en a toujours quelques-unes dans lesquels des destins se jouent parce que l’évènement improbable a choisi ce moment-là pour se produire. Ce monsieur, trimbalé deux fois par semaine en radiothérapie, qui dort à l’aller et raconte sa vie au retour, eh ben, il ne se réveillera pas à l’arrivée et il ne racontera plus jamais rien. L’accouchement s’est fait sur le brancard, dans le hall de la résidence, heureusement la gardienne était là…

La formation de l’ambulancier est rudimentaire : 2 mois de cours théoriques, 5 semaines de stage. Pas besoin d’exécuter un double axel ou un triple lutz pour rentrer à l’école. Les figures imposées sont à la portée du premier venu : permis de conduire, certificat de vaccination, point bar. 90 à 100% de réussite à l’examen, pour se ramasser faut faire exprès. C’est après que ça fait mal. Une fois le certificat obtenu, 3 diplômés sur 4 abandonnent le métier dans les 2 ans… Le taf s’apprend sur le tas. On devient ambulancier pour de vrai en accumulant les accidents, de la circulation coronaire ou des vaisseaux cérébraux, en parcourant les routes de France et les couloirs des hôpitaux, en faisant pin-pon pour être à l’heure à la chimio, en se faisant engueuler par les patients et leur famille, en se faisant souffler dans les bronches par son patron et par les médecins, en se faisant verbaliser par les gendarmes parce que pin-pon pour un rendez-vous de chimio, ça ne passe pas, même si ce motif est médicalement justifié, plus, bien plus que l’entorse de cheville que les pompiers paramilitaires charrient vers les urgences en réveillant la moitié du centre-ville.

Le taf s’apprend sur le tas. Elle a 27 ans, et si elle n’est pas morte d’une épistaxis, c’est grâce à eux. Elle était blanche et froide, exsangue, assise et penchée en avant, narines comprimées, le saignement de nez était contrôlé. C’est déjà bien. Quand elle s’est redressée, quand elle a mis les mains sur son cou, quand elle a ouvert grand les yeux en essayant de parler, ils ont vu qu’elle étouffait. Et quand elle s’est effondrée, inconsciente, chiffe-molle, ils ne l’ont pas mis en position latérale de sécurité. Ils l’ont ceinturée et comprimée (manœuvre de Heimlich), le gros caillot de sang coincé entre ses cordes vocales est sorti. Quand je suis arrivé avec le SMUR, elle avait repris connaissance, elle était déjà sauvée. Grâce à eux.

Le taf s’apprend sur le tas. A force de transporter des anémies et des cyanoses, d’aspirer des glaires vertes ou jaunes, d’essuyer des sueurs grises et de voir apparaître des rougeurs ou des marbrures sur la peau de leurs patients, les ambulanciers finissent par connaître les couleurs de la médecine. Pareil pour les bruits, à force, ils comprennent le langage de l’œdème du poumon et celui de l’asthme, ils entendent le silence annonçant l’asphyxie. La perception du risque vital, c’est un truc global qui intègre les connaissances, le vécu et la communication instinctive avec l’animal qui est en face de nous. Qui est de la même espèce que nous. Qui est nous.

L’autre, c’est toi. L’ambulancier, le vrai, se reconnaît à son aptitude à se reconnaître en l’autre, à son envie de donner, de s’abandonner au service de ceux qui sont fragilisés par la maladie ou par un accident. Mal payé, sous-traité, sacrifié, il ne peut survivre dans ce métier que s’il est motivé par la vocation et la passion. Durant la crise du CoVid19, on les a appelés et ils sont venus. Ils sont venus au SAMU pour qu’on les habille en schtroumpfs bleus, pour qu’on désinfecte leurs ambulances et qu’on les déshabille proprement. Ils ont transporté des milliers de patients CoVid19. Ils ont su repéré les anoxies cachées sous les masques, oubliées sous les draps, sacrifiées sous divers prétextes… Ils se sont battus, ils en ont sauvés. Beaucoup d’entre eux sont tombés malades en se battant.

L’ambulancier donne beaucoup et reçoit peu. Ses plannings sont chargés, son salaire est maigre. Sa formation de base est sommaire, mais j’en apprends tous les jours à ses côtés. Pour mieux servir l’autre, il conquiert la culture et l’expérience en respirant l’odeur de l’hôpital, en portant les malades à bout de bras, en écoutant leurs soupirs et en les regardant mourir. Son taf s’apprend sur le tas.

0 réponses

Répondre

Participez-vous à la discussion?
N'hésitez pas à contribuer!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.