Papy fait du SMUR

On n’y voit rien. Le 1er juillet 2020.

Préambule (lis-le sinon tu pigeras que dalle de la suite)…

Le mouvement le plus vif dans l’univers animal, est celui de la langue de notre ami Léon, gentil petit caméléon dont le véritable nom est Rhampholeon spinosus. De tous les poissons, reptiles, oiseaux ou mammifères, Léon est celui qui produit la plus forte accélération : son organe de chasse atteint 95 Km/h en moins d’un centième de seconde.
1. Ma fille aînée vient d’accoucher, il s’appelle Alexandre.
2. Mes bras sont trop court, je n’arrive pas à lire les messages qui défilent sur mon bip de SMUR.
3. Il m’arrive de faire référence à la série télévisée Starsky et Hutch.
4. Quand j’interviens dans un EHPAD ou une RPA, je ne m’éloigne pas de mes co-équipiers, pour être sûr qu’on me laisse sortir.
5. Je n’entends pas les dialogues, j’oublie l’histoire au fur et à mesure, je ne comprends rien à l’intrigue, mais je sais comment ça se termine.
6. On respecte mes cheveux blancs.
7. Je suis un sage.
8. On se moque de mes cheveux blancs.
9. Je suis un has been.
10. J’en suis où ? J’ai perdu le fil de ce que je disais. Je coche ces 10 cases, c’est tout bon, je suis un Papy !

1er juillet 2020 – C’est trop rapide. On n’y voit rien.
P ou S ? Primaire ou secondaire ? Quand mon bip sonne, je le décroche de ma ceinture en pressant le bouton jaune pour lui clouer le bec, je fixe l’écran pour répondre à cette première question, et, aussi vive (ou presque) que la langue de Léon, ma main capture mes lunettes dans la poche revolver en cuir qui pend sur ma hanche droite. Personne ne voit ! Quand je dégaine, je suis plus rapide que mon ombre. Il faudrait filmer la séquence à 3000 images/seconde pour saisir le truc.
S pour Secondaire veut dire transfert inter-hospitalier : je marche tranquillement vers la régulation pour en savoir plus. Les points de retrait et de dépôt de la marchandise sont affichés sur le bip, ça me donne une idée de la distance que nous allons parcourir avec le camion blanc. Mais, il m’en faut plus. Quel est l’état de mon patient, conscient ou intubé ? Quels appareils doit-on prendre ?
P pour Primaire : je cours au garage. La scène de soins est à l’extérieur de l’hôpital : un défenestré au pied de son immeuble, une parturiente qui accouche dans un taxi, un détenu qui fait un infarctus dans la cour de la prison, un simple malaise, un canular, je n’en sais rien… Le bip ne dit pas grand-chose, adresse, âge, sexe, un mot clé pour le motif, c’est parti. La rampe projette déjà ses éclats bleus sur le volet roulant qui s’enroule pour nous laisser sortir, le pare-brise frôle la barrière à tranches rouges et blanches qui se lève au poil près, un jour je vais me la prendre dans la gueule, la sirène américaine siffle dès qu’on sort de l’hôpital, on choisit la musique qu’on veut, moi ma version préférée c’est Starsky et Hutch. Chouette, un nouvel épisode, une nouvelle aventure, des secousses, des crissements de gomme sur l’asphalte, un radar nous prend en photo, cheese.

25 mai 1985 – 04 h 00 : erreur de jeunesse en réanimation
Fausse manip. En arrachant une tubulure de transfusion sous une poche à pression gonflée à 30 mmHg, au-dessus de ma tête exactement, je prends une douche de culots globulaires. Le sang concentré s’abat sur mon crâne, il dégouline sur mes épaules, lentement, et coagule très vite pour épargner mon pantalon. Je suis figé. Je ferme la bouche, je retiens mon souffle et je fais le tour de la pièce avec mes yeux, balayant la ligne d’horizon virtuelle, histoire de voir si c’est vrai ou pas, histoire de réaliser où et qui je suis, cherchant la réponse dans le regard des infirmières qui m’observent en riant au travers de la vitre séparant les chambres du service de réanimation.
J’ai 26 ans, erreur de jeunesse. Je m’enroule dans un drap, je change mes gants en latex et je termine la séance de dialyse de mon patient comme si rien ne s’était passé. 15 minutes pour laver le sol, 45 pour le rein artificiel, 4 champoings pour décoller les caillots. Toute ma bouteille Garnier à la camomille y passe. J’enfile ma tenue de SMUR. Rasoir, yaourt, bol de café, tartines. Il est 7 h 20 quand j’arrive dans le garage. Ma garde de 24 heures débute dans 40 minutes. Je suis en avance.
Dix minutes après, la Simca 1100 Break démarre en trombe. Le pilote-ambulancier me pose deux questions. Je réponds aisément à la première. « Facile. Autoroute A13, sens Paris-Province. L’accident sera sur notre route. » Je zigzague un peu pour aborder la seconde. « J’ai les cheveux roux ? C’est une erreur de jeunesse… »

11 novembre 1987 – 19 h 00 : excès de zèle, bâtiment Emile, Résidence Zola
Il est alcoolique. Il a 38 ans. Il est allongé sur le lino collant cloqué craquelé du couloir non éclairé d’un HLM. Pas de tension. Pouls filant. Inconscient. Les pompiers nous ont attendus longtemps et sont étonnés de nous voir débarquer avec deux équipes SMUR.
Nous étions loin. Avons répondu tous deux à l’appel radio. Nous arrivons ensemble au bas de l’immeuble. Dans l’escalier sombre et sale, mon collègue Alain est devant moi. Avec la lourde glacière du centre de transfusion sanguine qui pend au bout de son bras, il me barre la route. Je parviens à le dépasser sur le palier du niveau 3. Nous arrivons ensemble au 4e étage.
Dans le brouillard obscur, la silhouette d’une femme enceinte est masquée par celles de ses trois enfants qui lui demandent en pleurant si papa va bien, mais leurs sanglots murmurés sont couverts par ses cris déchirants à elle « Mais ouiii, mais ouiii… » qui veulent dire le contraire.
Papa ne va pas bien. Je me mets à genoux, Alain aussi. J’ausculte le poumon gauche, je pose un brassard à tension, je cherche une veine pour perfuser. Alain tout pareil à droite. Tension à 6 des deux côtés, fréquence cardiaque 160. Il a l’air pâle. On n’y voit rien. Anémie, choc hémorragique ! Zélés, on fait la course contre la montre et l’un contre l’autre. On décide de poser deux voies sous-clavières, une chacun. La lampe torche du pompier fait apparaître dans l’obscurité un rond blanc centré sur un torse décharné. On ne voit que ça. Je m’en contente, Alain aussi.
Les veines sous-clavières sont bien cachées, mais sans imagination, derrière les clavicules. Quand on les trouve, on y insère un gros cathéter et on le pousse jusqu’au cœur. Ҫa permet d’envoyer la sauce à haut débit. Deux d’un coup, ça ne se fait pas. Il y a un risque de percer le poumon, donc si on trou les deux, on est mal. Il y a aussi le danger que les deux cathéters se nouent dans le ventricule.
Le cœur ralenti, un peu, beaucoup. Du coup nous, on s’active. En 30 secondes nos aiguilles à tricoter sont plantées, une à gauche, une à droite, les globules et le plasma coulent à flot. Le pouls disparait. On casse des ampoules d’adrénaline et on se prépare à masser. La silhouette enceinte sort du brouillard, glisse entre les pompiers, supplie. « Philou, mon Philou ! Reste avec nous Philou ! ».
Philou n’a eu besoin ni du massage cardiaque, ni des ampoules adrénaline, sa tension est remontée, il s’est réveillé, il a guéri. Le réanimateur nous a fait un petit laïus sur l’excès de zèle, sur le risque des deux sous-clavières simultanées, sur la transfusion qui était superflue. Philou n’avait pas été anémié. Nous l’avions trouvé pâle parce que dans le noir, on n’y voit rien.
Philou n’a pas eu besoin d’adrénaline en injection intraveineuse, mais il a bénéficié de celle que nos surrénales ont secrétée. On a donné l’impression de garder la tête froide, mais on a chauffé grave pour lui et sa petite famille. Peut-être bien que notre excès de zèle a été utile. Foncer, foncer même quand on n’y voit rien ou pas grand-chose, se fonder sur un raisonnement probabiliste, décider et agir vite. Le SMUR qui sauve des vies, ça ressemble à ça.

1656. Velázquez, Les Ménines. On n’y voit rien.
Beau tableau, beau tout plein, on a beau regarder… On n’y voit rien. Daniel Arasse a donné ce titre à un livre qui nous ouvre grands les yeux sur la peinture, sur l’art tout court et sur celui de vivre si on regarde au-delà. Artistiques ou résultats mathématiques du mouvement des corps, les compositions sont tant chargées de sens, qu’on n’en capte qu’une infime partie. Avec le temps, on s’y fait, on devient amnésique, sourd et presbyte, mais on apprend à voir et entendre l’interaction entre les composants. On développe un flair global.
La temporalité du SMUR impose la vitesse, l’action sans visibilité totale, la prise de risques : tant que des vies seront en jeu, les erreurs et le zèle en feront partie (l’excès de jeunesse n’existe pas).
Les scènes théâtrales de la médecine d’urgence pré-hospitalières sont pareilles aux tableaux des maîtres. Au premier coup d’œil, on n’y voit rien. Il faut s’introduire dans la toile, pénétrer l’histoire, en deviner la triste issue et vite, le plus vite possible, tenter de renverser le cours des choses pour peindre une fin heureuse. Voilà ce que pense le papy qui fait du SMUR.

Les papys du SMUR (par KGM et Charles Baudelaire)

En volant au secours de vitales urgences,
Des papys urgentistes, oiseaux rares et fragiles,
Embarqués malgré eux dans de blanches ambulances,
Prétendent ressembler à des soignant agiles.

Mais à peine sont-ils déposés sur la scène,
Que ces ex-rois du SMUR, malvoyants et boiteux,
Se révèlent amnésiques, déments et schizophrènes,
A la fois brillants fiers et maladroits honteux.

Ces médecins zélés, comme ils sont gauches et veules !
Auparavant si beaux, qu’ils sont comiques et laids !
Naguère tel l’albatros, ils avaient de la gueule,
Ils piaillent aujourd’hui comme de vulgaires bisets.

Le papy est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rie de l’archer.
Son sonotone éteint, ses lunettes embuées,
Ses vertèbres soudées, l’empêchent de marcher.

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