#urgences 3
par KGM

Tranches de fictions extralucides inspirées d’un imaginaire récent

Cluster CoVid19 dans un EHPAD nommé L’Espérance, mardi 31 mars 2020.

Depuis quelques jours, certaines ambulances des sapeurs-pompiers étaient équipées de détecteurs d’oxyde de carbone avec thermomètre incorporé. Intéressant, parce que, pas de clim dans ces boîtes rouges. Cela m’a permis de savoir que le 11 août 2003, à 15 h 42, la température dans la cellule arrière du camion-ambulance des pompiers, était de 65°5 C. Je n’exagère pas : 65°5 C. Pas le choix. La voiture SMUR avec laquelle j’étais venu n’était pas faite pour transporter un patient. Le problème, c’est que le motif de mon intervention à l’Espérance était « Hyperthermie ».
Rien d’original, ce message-code, quasi inconnu il y a peu, venait de s’installer dans le top 5 des motifs de départ de SMUR. Et pas qu’ici. Épidémie nationale. Épidémie d’hyperthermie parce que pas de clim dans les EHPAD (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes). La température de Madame Bernadette Antone avait été mesurée à 43°1 C par l’aide-soignante qui nous avait appelés pour un état de coma. A mon arrivée, la patiente respirait, elle était inconsciente et sans réaction. Son cœur battait vite, mais il n’a pas supporté la chaleur étouffante du four dans lequel l’avons installé. 65°5 C. Chaleur mortelle.

Bernadette Antone, femme, 88 ans. RDC, chambre 17.
– État de base : tumeur cérébrale opérée, encéphalopathie convulsivante, hémiplégie.
– Lit médicalisé. Grabataire. Peu communicante.
– Début des symptômes : 10 août (fièvre rebelle).
– Aggravation : 11 août (coma).
– Cause du décès : Hyperthermie.

Les EHPAD sont des hôpitaux long séjours dédiés à des personnes à la fois âgées et dépendantes. Ils ont parfois des jolis noms : L’Espérance, c’est beau. En pratique, les faibles moyens alloués à ces structures les font ressembler à des maisons de retraites (médicalisées à minima) qui hébergent des pensionnaires souvent très âgés, très dépendants et cumulant de très nombreuses comorbidités. En 2003, la catastrophe sanitaire s’appelait Canicule. Elle a exterminé nombre de résidents et lessivé le moral du personnel des EHPAD. En 2020, elle s’appelle CoVid19.

Alfred Dumesnil, homme, 81 ans. RDC, chambre 42.
– État de base : démence Korsakoff (post-alcoolisme), aphasie complète post-AVC.
– Se déplace seul au rez-de-chaussée. Non communicant.
– Début des symptômes : 14 mars (fièvre, toux).
– Aggravation : 28 mars (ne mange plus, somnole, nécessite mise sous O2).
– Cause du décès : CoVid19.

Camille Pellissier, femme, 84 ans. RDC, chambre 46.
– État de base : démence, obésité, bronchite chronique, syndrome d’apnée du sommeil.
– Lit, fauteuil. Communication correcte.
– Début des symptômes : 17 mars (gêne respiratoire – mise sous O2 24h/24h).
– Aggravation : 29 mars (nécessite l’appareil d’apnée du sommeil 24h/24h).
– Cause du décès : CoVid19.

Andrée Georget, femme, 87 ans. Niveau 3, chambre 327.
– État de base : psychose, polyarthrite, asthme, chutes à répétition, pacemaker.
– Se déplace avec aide, ou seule avec déambulateur. Communication très limitée.
– Début des symptômes : 18 mars (somnolence imposant l’arrêt des sédatifs).
– Aggravation : 28 mars (fièvre 40°, tachycardie, cyanose, sueurs, bruits respiratoire).
– Cause du décès : CoVid19.

Claude Gendre, homme, 96 ans. Niveau 4, chambre 436.
– État de base : cécité, insuffisance cardiaque, sous O2 au long court.
– Lit, fauteuil. Communication orale normale. Jusqu’à hier…
– Début des symptômes : 30 mars (fièvre, toux, signes de lutte respiratoire).
– Aggravation : 31 mars (coma, marbrures, tension artérielle imprenable).
– Cause du décès : CoVid19.

31 mars 2020, 12 h 15.
Je m’applique à compléter le certificat de décès du vieil homme aveugle. (Claude Gendre n’est pas son vrai nom, en réalité il s’agissait d’une femme, je ne livre pas les identités, et je change quelques détails, en restant fidèle à ce que je ressens). Gendre. Claude. Né le 27 avril 1923. Ah oui, ça lui faisait presque 97 ans… Décédé le 31 mars 2020. En bas, à la case cause, je suis précisément en train d’inscrire « CoVid19 » lorsque j’entends ma voix débile poser maladroitement la rituelle question : « Vous en avez beaucoup, des comme ça ? »

L’infirmière regarde les deux aides-soignantes en serrant ses lèvres. Elle prend une profonde inspiration avant de se lancer :

« C’est le quatrième décès CoVid de la journée. Ça a commencé par Monsieur Dumesnil. Une heure après, c’était Madame Pelissier. J’ai appelé le Docteur Truchot pour le certificat de décès, car cette dame est une des seules résidentes à avoir un médecin traitant et lui, il se déplace, en plus. Il est venu deux heures après. Du coup, il a fait les trois papiers. Trois, parce qu’entretemps, Madame Georget était morte. Donc là, avec Monsieur Gendre, ça fait quatre. »

Je lui demande de m’esquisser le profil de ces quatre victimes et leur fin de parcours (illustrés par les 4 petites strophes présentées en hors-d’œuvre ci-dessus). Puis, je lâche ma rituelle question : « Vous en avez beaucoup, des vivants comme ça ? Vivants CoVid dans cet EHPAD ? »

En passant mon bilan SMUR à ma régulatrice SAMU, je passe vite sur le cas de Monsieur Gendre. « Allô ? Oui, 96 ans. Non, il avait encore un pouls à mon arrivée, je l’ai perfusé pour… Oui, deux fois cinq gammas, et il est parti. J’ai autre chose à te dire… Ici, c’est un nid. Un vrai cluster. Ce décès est le quatrième pour motif CoVid19. Non, pas depuis le début : le quatrième de la journée ! Ils ont une vingtaine d’autres cas très suspects, aucun testé. Le médecin de cet EHPAD est en arrêt maladie pour CoVid19 avéré. Les infirmières et aides-soignantes sont débordées, éreintées… Oui, oui, d’accord, on en reparlera… »

Ma régulatrice SAMU, Paquita, n’est du genre à écarter la discussion mais, en ce moment, elle régule, et il n’y a pas la place pour ça, là, maintenant. Paquita me le dit après, plus tard.

Alors à qui je dis comment travaillent les infirmières et aides-soignantes à l’Espérance et dans des milliers d’EHPAD en France ? Sans gants, passant d’un résident à l’autre, d’une chambre à l’autre, d’un étage à l’autre… Ici, aujourd’hui, 168 résidents : 172 – 4 = 168. Sur ces 168 résidents, 20 environ avec des signes d’infection, éparpillés partout, il y en a à chaque aile, à chaque niveau. Non pas confinés dans une zone de l’Espérance, parce que non identifiés. Il y a les parkinson hémiplégiques,qui toussent cloués au lit. Les alzheimer fébriles qui vagabondent dans les couloirs et les escaliers. Et les autres, la grande majorité pour l’instant, tous les autres. Tristes, et encore plus tristes parce qu’ils ne voient plus leur famille. Malades, oui, presque tous malades de quelque chose, mais pas encore de ça.

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