Electrochoc

Tout va bien, le 25 mai 2020.

Tout va bien, Marie ne pète plus les plombs en faisant le fusible pour permettre au courant de passer, entre deux êtres qui se disent Adieu.

Pour vendredi, tout va bien.
Tout va bien, Vendredi est rentré à la maison. Ce surnom de SAMU-SMUR vient du fait qu’il travaille chez nous le vendredi, presque tous les vendredis, rarement un autre jour que vendredi. Quand je suis allé le chercher chez lui avec l’ambulance de réanimation, il était épuisé. Ce n’était pas à moi de sortir, mais c’est mon bip qui a sonné. On se connaît depuis 35 ans. Nous avons débuté ensemble aux urgences où je suis resté 10 ans et à SOS Médecins où il a fait carrière.
Quand je suis arrivé chez lui, il m’attendait sur le lit qu’il avait installé dans son bureau, pour s’isoler de sa famille et la protéger. Il a levé le doigt, pour me montrer son capteur de saturomètre et a tourné la tête vers le petit écran qui indiquait 97%. « Tu vois, je respire bien. »
Les fins crépitants dans ses bases pulmonaires n’étaient audibles qu’en auscultant prudemment le bas du dos. J’avais l’impression de me parler à moi-même. « C’était discret, mais j’entends des trucs. Viens. Je t’embarque. »
C’était comme si, ce patient, c’était moi. Nous n’avons pas la même tête, mais on a le même profil, même âge, même taille, même poids, on a roulé nos bosses aux mêmes endroits. C’est peut-être pour ça. Et peut-être pas, ces sensations ne s’expliquent pas. J’ai cru aussi qu’en me regardant poser le garrot au milieu de son avant-bras, lui se voyait en moi, il observait le cathéter, poussé par la pulpe de mon index, glisser dans la veine de son poignet, il appréciait le jet puissant du sang qui remplissait les tubes, un à un, comme un soignant habitué et satisfait, non comme un patient inquiet. Quand la sonnerie de haute fréquence respiratoire a sifflé, j’ai froncé les sourcils, et c’est Vendredi qui a pressé le bouton stop-alarme pour arrêter le bruit « T’inquiète, c’est les chaos de la route. »
Le scanner thoracique a confirmé l’atteinte pulmonaire par le CoVid19. Huit jours en pneumologie. Oxygène crescendo, un, deux, trois antibiotiques pour effacer la surinfection, oxygène decrescendo et après, retour à la maison avec un petit appel rassurant sur mon téléphone portable. « Huit kilos en moins, mais ça va, je suis sorti. Tout va bien. »

Pour Marie, tout va bien.
Tout va bien, Marie ne pleure plus. Elle zippe un sac mortuaire, de temps en temps, mais beaucoup moins qu’il y a deux mois. Elle ne tient plus son iPhone en tremblant pour partager via FaceTime la mort d’un mourant avec un proche tenu à distance. Elle n’est plus frappée à bout touchant par cette foudre transfixiante. Elle ne s’interpose plus corps et âme entre deux êtres qui s’aiment et se quittent à jamais, elle ne pète plus les plombs en faisant encore une fois le fusible pour permettre au courant de passer, une dernière fois. Non, elle ne fait plus ça, puisque ça y est : les visites sont à nouveau autorisées dans les maisons de retraites et les EHPAD. Tout va bien.

Pour Anna, tout va bien.
Tout va bien, Anna, élève-infirmière en deuxième année, ne pleure plus. Fini le chirurgien qui plante un couteau au-dessus de la fourchette sternale pour trancher une gorge annelée et brancher le tuyau annelé du respirateur. Anna n’est plus obligée de l’assister : « Vous voulez le mandrin obturateur, Docteur ? ». Anna n’est plus obligée d’assister à cette horreur. Tout va bien, ce n’était pas horrible, c’était juste un soin, un acte ordinaire à haute fréquence à cause des circonstances… Anna a fini par comprendre : « Mais non, la canule externe ! Vous suivez ou vous pensez à autre chose ? »
Elle s’en est bien sortie. Elle a beaucoup appris. Tout va bien.

Mais.
Tout va bien, mais. Tout va bien, mais Vendredi ne viendra plus au SAMU, fini l’hôpital. Il a dit que c’était l’occasion pour lui de ralentir son activité libérale, de prolonger ses week-ends, d’interrompre plus tôt que prévu sa participation aux gardes du vendredi.
Tout va bien, mais Marie a dit non, pas maintenant. Le médecin et la surveillante n’ont pas compris. Pour la première fois, Marie a dit qu’elle était trop occupée pour accueillir une entrée. Elle a dit qu’elle aimait s’occuper de ses patients, bien et jusqu’au bout, et qu’elle venait d’apprendre un truc. « Tout va bien, simplement, maintenant, je sais dire non. »
Tout va bien, Anna sera reçue en troisième année, mais c’était trop violent trop douloureux tout ça. Pour sa vie, Anna pense à autre chose, elle ne sera pas infirmière.
Moi, tout va bien. Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ?

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