#urgences 23
par KGM

Avez-vous caressé un dromadaire ?

Mars-avril en quelques mots, le 13 mai 2020.

 

Conversations innocentes entre régulateurs SAMU entre le 1er et le 4e jour du mois de mars 2020 :

— Wuhan. C’est le nom de la ville.
— D’accord, merci. Il faut nécessairement un séjour à Wuhan pour inclure ?
— Oui, si la case Wuhan n’est pas cochée, on n’entre pas dans le questionnaire.

— Ici, tu as des feuilles avec le questionnaire CoVid19 actualisé.
— Merci. Je vais le lire entre deux appels. Tu as déjà eu un cas suspect, toi ?
— Non. Aucun patient avec à la fois fièvre à 38°C, toux et séjour à Wuhan.

— Il n’y a plus, il n’y aura plus de feuille imprimée avec le questionnaire.
— Pourquoi ? Ça change tous les jours ? Je fais comment ?
— C’est sur l’ordi. Je vais te montrer le chemin…

 

C’est vaste un ordinateur. La première fois, je me suis perdu. J’ai pris la bonne autoroute, celle de la veille sanitaire, la sortie des alertes en cours, puis la nationale qui mène à la région des coronavirus. Jusque-là, pas besoin de GPS. Je suis tombé sur le gros panneau MERS-Cov. Ce coronavirus parle la même langue que son cousin le CoVid19, ses maîtres mots sont fièvre, toux et gêne respiratoire… Le questionnaire était clair, l’algorithme simple, les questions discriminantes. « Etes-vous allé à La Mecque ? Avez-vous caressé un dromadaire ? Consommé un plat à base de lait de chamelle cru ? »
Le gonze au téléphone était perché à 40,5°C, il toussait comme une vieille voiture en rade de batterie, et si mon interrogatoire l’a surpris, il ne me l’a pas dit. Avant de raccrocher, j’ai pris la liberté de lui demander s’il était allé en Chine, comme ça, à l’instinct. Il a dit non. En ce temps-là, quand j’étais en régulation au SAMU, je ne m’intéressais ni aux dromadaires ni aux chauves-souris. Le Moyen-Orient et l’Asie étaient loin de mes préoccupations. Les alertes sanitaires exotiques, on en a eu des dizaines, ça a toujours été le cadet de nos soucis. On a assez de détresses vitales en rayon, pas besoin d’en chercher dans le catalogue des objets introuvables.

Conversations entre régulateurs stressés du 5 au 12 mars 2020 :

— L’algorithme informatisé d’hier n’est plus valable. Il faut regarder la carte d’Italie.
— Alors on jongle avec le questionnaire sur l’ordinateur et Google Maps !
— Ne râle pas. Regarde, j’ai imprimé une carte avec la Lombardie et l’Emilie-Romagne.

— C’était avant-hier. Notre premier transport SMUR suspect CoVid.
— Il paraît qu’il y en a eu deux hier, et un ce matin, c’est vrai ?
— Oui, les SAMU voisins c’est pareil : un ou deux chaque jour !

En 2009, lors de grippe H1N1, on semait la terreur dans les petits villages de notre département. Avant de monter dans la voiture du SMUR, je m’habillais avec une sur-tenue de protection, blanche, la mode de l’époque, je m’installais devant. Personne derrière. On partait à deux. L’ambulancier gardait son apparence habituelle. Quand le GPS affichait 4 minutes, c’était le signal, ça voulait dire qu’on serait sur place dans 2 minutes. (Le temps de parcours d’une voiture du SMUR est la moitié de celui calculé par le logiciel de bord.) Quand je voyais ce signal des 4 minutes, je mettais le masque, la charlotte, les sur-lunettes, les sur-chaussons.
Je sortais de la voiture et j’allais seul à la rencontre de celui qui avait été codé « suspect H1N1 ». Je ne sonnais ni ne toquais. Toute seule, une porte s’ouvrait et tout seul, mon patient sortait. Engoncé dans mon déguisement d’apiculteur, visage masqué, je lui tendais ma main gantée de latex pour lui remettre une boite de Tamiflu, ainsi qu’une fiche sur laquelle des consignes étaient notées et je lui parlais à mots couverts. « Ne vous inquiétez-pas, il n’y a rien de grave. Prenez ce traitement, restez chez vous et suivez ces instructions. Rien de grave, vous dis-je, mon accoutrement est un simple principe de précaution. »
L’ambulancier attendait que le patient s’éloigne, que le danger rentre chez lui, qu’il referme sa porte. Alors seulement, l’ambulancier sortait. Devant moi, à un mètre, il posait un carton poubelle. Il enfilait des gants pendant que j’ôtai mes protections, pour les jeter dans la boîte à déchets. J’étais très concentré car le déshabillage est la phase la plus délicate de la procédure. Pendant ce temps, j’entendais des murmures et des grincements de gongs et je croyais voir des ombres de têtes furtives et de troncs courbés. Une fois assis, portière fermée, je regardais les maisons de pierre autour de moi et constatais que, partout, les fenêtres étaient closes et les volets rabattus. Simple principe de précaution.

 

Conversations entre régulateurs fatigués au milieu du mois de mars 2020 :

— Maintenant, c’est 3 transports SMUR CoVid19 chaque jour.
— Les ambulanciers vont s’y coller, on va les former.

— Hier, 20 transports CoVid19 : 5 en SMUR et 15 en ambulance.
— Ils en font plus que nous ! Il faut élargir l’aire de décontamination.

Les alertes infectieuses, ça ressemble à des sonneries d’alarmes incendies. Ҫa se déclenche souvent mais c’est rarement méchant. Parfois, faut voir de près, alors on y va. Ces fumées-là, au début, c’est le SMUR qui les palpe et les ausculte, pour faire le diagnostic. Après, une fois qu’on a collé quelques étiquettes et balisé le parcours, si les foyers se multiplient, on sous-traite une partie du chantier aux pompiers ou aux ambulanciers.
Pour le SRAS-CoV de 2003 (vieux tonton de notre CoVid19 actuel), on n’avait peu délégué. Les cas étaient graves (9% de décès) et, on dirait aujourd’hui, peu nombreux (500 en France, 8 000 dans le monde). J’ai traversé cette aventure et me souviens du voyage. Rien à dire de spécial sur la balade entre nos urgences de banlieue et le service d’infectiologie parisien qui attendait le patient. Vêtu de candeur et de coton blanc, j’étais curieux de découvrir l’équipement de cette unité ultra spécialisée. Arrivé à destination, j’ouvrais grands les yeux pour admirer l’installation, je passais ma main devant le capteur sensitif qui allait déclencher le déverrouillage puis l’ouverture motorisée de la porte du sas d’entrée, je passais ma main devant sans rien toucher évidemment, je passais ma main gantée de latex bleu, trois fois, dix fois, et rien, rien ne se passait. Il fallait toucher. Appuyer sur le bouton qui n’était pas sensitif, pousser sur la porte qui n’était pas motorisée. Et ce n’était que le début. Après, une fois dans l’antichambre, je souillais le bouton suivant et j’étalais du SRAS-CoV03 sur la seconde porte, sans réussir à l’ouvrir. Normal, c’est l’idée du sas. Il fallait fermer un volet pour débloquer l’autre. Sauf que. Le vestibule high-tech ne mesurait que deux mètres et ses battants ne s’ouvraient que vers l’intérieur : il n’était pas conçu pour recevoir un invité couché sur un banal brancard. On a fini par forcer, crac. Depuis ma visite en ces lieux, les modalités d’entrée ont été simplifiées. Désolé d’avoir pris tant de temps pour vous raconter ça. C’est pour vous faire sentir que moi aussi, j’ai passé un long moment dans ce trop court passage.
En 2020, le film a bien commencé. Mes premiers patients CoVid19, je les ai déposés à Paris, dans des grandes chambres bien rangées, dépressurisées. Dès que tu franchis le sas, énorme et automatisé, tu sens la pompe à virus qui aspire l’air pour faire le vide. Tu le sens. Ça le fait. Les suivants, je les ai installés dans des lits de réanimation classiques, et ceux d’après, je les ai plantés dans des décors improvisés pour l’occasion. Les acteurs ont joué leur rôle à la perfection, ils ont sauvé des vies avec les moyens du bord. Mais tu sens qu’ils découvraient le scénario en « live ».

 

Durant la deuxième quinzaine de mars, on bosse, pas le temps de causer :

— 160 transports CoVid19 en 24h
— 5 000 appels en cellules CoVid19

 

Quand l’activité atteint un sommet, après, ça redescend.
Dromadaire ou chameau ? Y aura-t-il une deuxième bosse ? Avril, c’est mars à l’envers, tu rembobines le film. Tu réduis le nombre de salles de crise, l’espace dédié aux zones de décontamination et les effectifs sous les chapiteaux à l’entrée des urgences. Tu réduis mais tu ne supprimes pas. On ne peut pas rembobiner jusqu’à revenir à au point de départ. Retrouverais-je un jour, ce temps d’heureuse insouciance où mon cortex était accaparé par la seule question : « Avez-vous consommé un plat à base de lait de chamelle cru ? »

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