#urgences 21
par KGM

Ayer. Hoy / Hier. Aujourd’hui

En ce temps-là, la nostalgie n’existait pas, le 6 mai 2020

Aujourd’hui, mercredi 6 mai.
Lever 6 h 00. Lombaires soudées. Petits pas de vieux vers la salle de bains. Dix flexions du tronc pour dérouiller la colonne verticale. Mes mains restent à 30 cm du sol. Rasoir électrique. Dix flexions encore, pas mieux. Cent pompes, ça, ça va. Descente d’escalier en tenant la rampe, dos de tortue. Dans la cuisine, vitamines C et E, Zinc, jus d’orange. En refermant mon frigo, je zieute la liste de garde aimantée dessus. Mon doigt glisse sur la ligne du jour, colonne régulation, et s’arrête sur le nom imprimé sur la case nuit, à côté du mien. Fribourg. Cette édition du 11 mars ne m’aidera pas à savoir qui sera mon partenaire ce soir.

Hier, mardi 5 mai, Verneuil.
Nous étions plus de trente, blottis dans cette bande. Pas tous habillés de blanc, mais quatre d’entre nous étions en tenue de SMUR et trois voitures du SAMU étaient entrées dans le cimetière… Nous ne pouvions pas t’enterrer discrètement, pas de ça entre nous. Avec ce violon qui a appartenu à ta mère, Valentin Afanasssiev a joué de belles notes. Il t’a dédié un beau tableau. Avec ce souvenir de banderole à la gloire du peuple polonais, Christian Lehmann n’a pas séché nos larmes mais nous a fait rire. Il a écrit un très bel article sur toi, dans Libération. Avec la présence de ton frère, loin physiquement mais si près qu’il nous touche. Avec l’amour infini dans les yeux de Saskia et des deux trésors qu’elle a créés avec toi, Helena et Rebecca. Avec et grâce à tous les autres aussi, tu étais là.

Aujourd’hui, mercredi 6 mai.
6 h 40, je monte sur mon VTT, je me dirige vers la forêt défendue. Je ne sais toujours pas qui sera mon partenaire en régulation ce soir. Je contourne le ruban rouge et blanc qui matérialise l’entrée en zone interdite. Je refuse de passer par la route. J’ai plus peur des camions que des gendarmes. Je pense à toi. Je pense à la garde du 13 mars dernier, la dernière fois qu’on s’est parlé devant la porterie du SAMU. Sueurs, fièvre. Tu m’as dit : « T’inquiètes, c’est rien. » Et tu es parti à minuit.

Hier. Corazón grande, fuerte y frágil.
Il était une fois, un urgentiste à l’écoute de l’autre. A l’écoute de l’autre au point qu’il n’entend pas sa propre douleur. Un altruiste qui regarde au cœur de l’autre au point qu’il ne voit pas qu’il est en train de faire un infarctus. Un médecin debout qui fait le tour de son service d’urgence, en se tenant la poitrine, sans prêter attention à l’infirmière qui fait le tour de son bras avec un garrot pour lui soutirer un peu de sang. Un médecin qui s’assoit pour interpréter les examens qu’il a prescrits et qui demande à l’infirmière de faire un électro à un patient qu’il ne se souvient pas avoir examiné et dont il ne lit pas le nom. « Sa troponine est élevée et il n’a pas eu de tracé ! Comment ça se fait ? C’est qui, où est-il, a-t-il été examiné ? » Un médecin qui s’allonge enfin quand il apprend que ce résultat biologique qui l’a interpellé est celui d’un certain Jacques Fribourg.
Je raconte ce qu’on m’a raconté, je n’y étais pas. Quand je lui en ai parlé, il n’a pas démenti, il s’est cherché des excuses : « La salle d’attente était pleine. » Il a fait comme si… « Tout le monde aurait fait pareil. » Pris dans le feu de l’action, rien ne devait interrompre son travail d’urgentiste. Il a fini par se faire soigner parce qu’en tant que médecin, il a vu une souffrance cardiaque sur un compte-rendu biologique et prescrit un tracé ECG en urgence à un patient X, sans savoir qu’il s’agissait de lui. Non, tout le monde n’aurait pas fait pareil. Cette vieille histoire sonne faux ? Un médecin qui se fait ponctionner au pli du coude par l’infirmière qui le bouscule dans le couloir alors qu’il court d’un box à l’autre, ce n’est pas crédible. Tant mieux si ça fait fiction, personne ne dira que je trahis le secret professionnel en imaginant cet acte d’héroïsme improbable qui remonte à de nombreuses années.

Aujourd’hui, mercredi 6 mai.
7 h 22, arrivée au SAMU. Lombaires dérouillées, ça va mieux. « Bonjour Julien ! » L’interne me répond en enlevant son casque et en rangeant sa moto. Une douche, je cherche une douche. J’arpente les couloirs en quête de porte ouverte.
7 h 45. Propre, tout en blanc, je dévale l’escalier. Avaler un truc avant d’entamer la matinée de régulation. Je recroise l’interne. « Bonjour Kolia ! » En guise de réponse, je signale à Julien que le cycliste qui a salué le motard il y a 20 minutes, c’était moi et c’était lui, mais l’habit habille si bien le personnage qu’il le personnifie en profondeur. Ces dernières années, quand Jacques travaillait chez nous au SAMU, il ne sortait plus en SMUR, il était posté en régulation. Mais dès qu’il arrivait, il enfilait une saharienne ou une blouse. Je ne sais toujours pas qui sera mon partenaire ce soir.

Hier, la préhistoire (juste une mise au point sur les plus belles images).
Jacques Fribourg a existé, je l’ai rencontré. C’était en 1985. Les hôpitaux vivaient comme des familles. Le 15 n’était pas né. Les internats n’étaient pas morts. Christian Lehmann raconte ça bien, je le dis au présent à dessein, son livre La Tribu n’a pas pris une ride, je vous le recommande.
Les internats étaient grands et forts, permissifs et bruyants, mais ils cachaient mal notre fragile sagesse. Les mouvements de l’esprit n’obéissent pas aux lois de la gravité d’Isaac Newton. La légèreté de l’être est souvent pesante. Les pensées lourdes de raison et chargées d’émotion remontent toujours à la surface. Oui, parfois, en ces lieux et ces années, ça gueulait sérieux et ça déménageait grave. Mais c’était pour faire taire la conscience et reposer les méninges. Pas de « c’était mieux avant » dans mon propos du jour, surtout pas. D’ailleurs, je m’en souviens très bien, en ce temps-là la nostalgie n’existait pas. Juste un focus (une mise au point) sur ces années 1980, sur ce qui fut pour moi et d’autres une entrée en conscience, plus qu’en matière, une aire d’envol plus qu’un point de départ, une invitation à faire la fête avec les grands de ce petit monde.
Jacques Fribourg a existé, c’est là que je l’ai rencontré. C’est dans ces années-là qu’il m’a présenté Saskia, la femme de sa vie, et que je lui ai présenté Frédérique, celle de la mienne. C’est dans ces années-là, dans un lit de cet internat, que nous avons conçu Mary, Frédérique et moi, et dans cet hôpital-là que Saskia, sage-femme, a aidé Frédérique à accoucher de Mary. Juste une mise au point pour dire que la vida se trata de encuentros (la vie, c’est des rencontres).

Aujourd’hui, mercredi 6 mai.
17 h 22. Je sais maintenant qui sera avec moi en régulation cette nuit. Laurence Berton. Elle est en face de moi et me demande comment on va alterner les créneaux (première et seconde ligne, chacun son tour) jusqu’à demain 8 h 00. Laurence a travaillé dans le service d’urgence que Jacques Fribourg dirigeait à la clinique de Trappes, elle l’a très bien connu. Oui, l’histoire de l’urgentiste altruiste qui laisse nécroser son myocarde, parce qu’il se laisse distraire par la douleur de ces patients, c’est une légende. Cette légende porte un nom : Jacques Fribourg. Nous l’avons rencontré.

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