#urgences 20
par KGM

Les internes

Changement d’internes SAMU, partout en France, le 4 mai 2020

Lundi 4 mai 2020, un jour pas comme les autres.
C’est un rituel. Le temps qu’il fait n’y peut rien changer. Ni un soleil d’automne qui prolonge une journée censée rétrécir. Ni une grêle printanière qui écourte un jour en pleine croissance. Ils arrivent le premier lundi du mois de mai et le premier lundi du mois de novembre. Dans tous les services et tous les hôpitaux de France. Les internes sont formatés pour changer de stage tous les 6 mois. C’est comme ça, ce manège tourne ainsi depuis près de 40 ans. Ces cycles semestriels sont implantés dans nos horloges biologiques, et bien au-delà, comme en témoigne la suite.
Ce matin, je les ai vus, ils étaient devant moi quand c’est arrivé. Louis et Julien étaient avec moi, devant leur porte, devant la porte de leur bureau. Au moment où je leur faisais la réflexion « alors, votre stage se prolonge ? », ils frottaient leur badge sur la gâche électronique de leur local. C’est resté fermé. Je n’ai pas pu les aider. Ma clé magnétique à moi me permet d’accéder à pas mal d’endroit au SAMU et ailleurs dans mon hôpital, mais pas partout. Je ne peux visiter ni les bureaux des autres, ni les douches des infirmières (je reconnais avoir essayé).
La porte du bureau des internes est restée fermée, parce que la péremption semestrielle est implantée dans les horloges des ordinateurs qui commandent les badges et les gâches électroniques. Mais, pourquoi ont-ils tenté d’entrer ? Parce que, pour Louis et Julien, pour nos autres internes, pour les internes de tous les hôpitaux de France, le stage est prolongé à cause du virus CoVid19. Ce qui change, ce lundi 4 mai 2020, c’est que pour la toute première fois les internes ne changent pas, on les garde encore un peu. Le choix et le début des stages ont été décalés d’un mois.
Avec la complicité de Julien (présent durant la journée), Louis nous présente un compte-rendu de sa garde de 24 heures. Je l’ai à peine relooké, je livre ce témoignage brut de décoffrage.

 

Les 24 heures de l’interne de garde.
6 h 30.
C’est tôt pour un réveil en confinement. Alors que Paris dort encore, je prends ma douche. Un coup de peigne, casque sur la tête et c’est parti pour la garde au SAMU.
Je suis interne en spécialité « Urgence ». Mon stage hospitalier du moment est en pré-hospitalier. Aujourd’hui, lundi 4 mai 2020, j’ai le plaisir de faire 24 heures d’affilé. Pas le temps d’avaler un petit-déjeuner. Ma Suzuki d’occasion m’emporte à 100km/h vers de nouvelles aventures.
La tempête actuelle n’a pas épargnée le service où je bosse. Je prends ça comme un truc en plus : du boulot en supplément et de la plus-value dans le vécu. C’est pour moi l’occasion d’exercer mon rôle d’interne à fond, de m’émanciper brutalement, de brûler des étapes dans la route qui m’amène à l’accomplissement de ma vocation. J’ai l’impression d’être entraîné dans un TGV qui traverse une contrée irréelle, un climat inhabituel, une crise sans précédent et d’issue inconnue.
Revenons sur l’asphalte. Après le périphérique parisien, l’autoroute puis la sortie et pour finir un bout de chemin sur des routes départementales. Me voilà sur le parking de l’hôpital.
Déjà, le ballet des véhicules sanitaires commence. C’est la même chose chaque jour. Un flot continu d’ambulances venant déposer aux urgences des patients étiquetés Covid19. Après la livraison, elles se reposent un moment chez nous au SAMU. Elles approchent une à une, en marche arrière, entrent leur cul dans notre garage, pour une toilette minutieuse avant de repartir sur une nouvelle mission. Ici, le virus n’a pas le choix, il doit disparaître sous le désinfectant. C’est la zone de décontamination. Dans l’espace comme dans temps, ça occupe bien le SAMU.
Je me glisse entre deux ambulances, je file à droite, direction buanderie. Je prends des fringues, ma tenue de travail. Ici, je suis nourri blanchi. Pantalon, polo, sweat, veste type saharienne avec des poches partout, très pratique pour y glisser le matériel dont j’ai besoin, du stéthoscope au carnet, en passant par les stylos, les réserves de gants et de masques… L’ensemble des fringues est blanc maculé, avec partout des sigles SAMU couleur bleu roi. Je monte en régulation pour avoir mon bip à la ceinture et mon nom sur le tableau plasma, et je prends ma place en cellule de régulation CoVid19 : le poste qui m’est attribué pour la matinée.
Avec la pandémie, il a fallu faire face au nombre croissant d’appels téléphoniques (jusqu’à 12 000 par jour). Deux salles de crise de régulation CoVid19 ont été mises en place pour tarir l’hémorragie des appels. « Allô Madame, quels sont vos symptômes ? » « Avez-vous la sensation d’être gêné(e) pour respirer ? » « Avez-vous été en contact avec un patient Covid ? » « Ne bougez-pas, on vous fait parvenir les secours. » Pour certains cas, je sollicite mon médecin senior pour avis. C’était fréquent au début, c’est rare aujourd’hui, je suis un peu habitué…
14 h 20.
Après 30 appels CoVid19 gérés et une rapide collation pas encore digérée, je suis maintenant dans un camion du SAMU. Pour être exact, je suis dans une ambulance de réanimation du SMUR. Au cours de l’après-midi et de la soirée, les interventions s’enchaînent. Il y a de tout, mais pas de Covid19. Malgré le confinement, beaucoup d’accidents de jardinage et de bricolage. Dîner tard. Pas de pizza ce soir ? Burger, j’achète ! On a du fast-food offert en renfort, pour faire bouffer le sureffectif, et moi, j’adore. Niveau santé c’est nul, mais moi, le super-salé méga-calorique, je kiffe. C’est le seul endroit où on tombe le masque : on mange, on cause, on respire.
0 h 30.
Je passe une heure en régulation pour traiter quelques bilans d’ambulances CoVid19, ça fait partie de nos fonctions, quand on est là, pour soulager le médecin régulateur. Il y a 3 semaines, on avait plus de 100 transports CoVid19 par jour, avec, chaque fois une destination à trouver… Bon, là, ça s’est calmé, on est à 40 par 24 heures, dont 10 la nuit. A 1 h 55, je suis dans ma chambre de garde.
3 h 19.
Sonnerie. Départ. Un patient suspect Covid19 qui va m’occuper jusqu’au matin. Un appel pour une montée de température accompagnant une gêne respiratoire. Dans ce contexte printanier toute fièvre pourrait être due à n’importe quel virus. Mais la pandémie nous oblige à considérer que toute suspicion Covid19 est un Covid19 jusqu’à preuve du contraire. Là, commence l’habillage type bloc opératoire. Charlotte, masque FFP2, sur-blouse, gants, chaussons. Je suis entièrement recouvert. Seules mes pommettes sont à l’air libre. Le virus n’a pas son mot à dire, tout est mis en place pour le contrer. Vers 7 h 30 je rentre à la base avec le reste de l’équipe. Le temps de réarmer, désinfecter le véhicule et me changer.
8 h 00.
Non, je n’assiste pas au staff de 8 h 00. Quand j’arrive à 8 h 20, la salle est vide. Ma garde s’achève. Ma Suzuki me ramène chez moi, à 80km/h, épuisé. Il est 10 h 00. Dormir, un peu mais pas trop. Il faut que j’arrive à me coucher tôt ce soir et que je fasse une vraie nuit. Je me lèverai à 6 h 30, pour une journée de travail, une simple journée. La garde de 24 heures de demain, ce sera Julien, chacun son tour.

 

Un semestre pas comme les autres : merci à nos internes, on les garde encore un mois.
Pas seulement parce qu’il a été dur et duré 7 mois. Parce qu’on a demandé plus à nos 9 internes et parce qu’ils ont donné grave. Chez nous, ils ont tout fait. Y en a une, Laure, qui est partie en réanimation, il y a 2 mois, pour les aider un jour ou deux, ils viennent de la relâcher, on a payé la rançon. Ils ont tout fait, la régulation CoVid19 avec et sans nous, parfois mieux que nous. Tout fait, je vous dis. Et je leur dis merci, merci pour tout. Pour le SMUR extra-CoVid19, le SMUR CoVid19 devenu ordinaire et, par-dessus tout, pour ces transferts inter-régions de patients de réanimation, en convois route et rail. Nos internes en étaient. Ces interventions-là, on peut les qualifier d’extraordinaires parce qu’inédites. De grandes pour la distance. D’énormes compte tenu des effectifs. De lourdes pour parler de la gravité. Et de belles : belles, parce des wagons de vie ont été sauvés et parce que c’est beau, oui, c’est beau, la vie.

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