Tranches de fictions extralucides inspirées d’un imaginaire récent

Zone de décontamination CoVid19, samedi 21 mars 2020. Quelque part en France…

Ça bouge, ça se bouscule. Il est plus de 23 h 00, mais ça n’arrête pas. Ici, normalement, c’est chez nous, c’est le SAMU et plus précisément le garage du SMUR. Habituellement, il y a de la place pour ranger nos 10 véhicules à l’intérieur : 3 camions et 4 voitures en pole position, 3 autres véhicules en seconde ligne. En ce moment, c’est impossible. La moitié du garage a été aménagée en zone de décontamination. On se gare où on peut, sur l’aire de livraison de la pharmacie ou parfois encore plus loin. On a deux rallonges de 25 m pour brancher les ambulances de réanimation qui crèchent dehors quand leur emplacement légitime est squatté par les intrus… Circonstances particulières, donc organisation particulière avec partenaires particuliers : c’est la teuf tous les soirs jusqu’au bout de la nuit. Y a de la musique parfois, pour l’ambiance, mais ça gueule pas et personne picole. Ces deux derniers jours, on a eu plus de 60 transports de patients suspects ou confirmés CoVid19. Le SMUR s’occupe des plus graves, les autres sont confiés aux ambulances privées, à la Croix Rouge, aux sapeurs-pompiers.

Nous, (quand je dis « nous », je veux dire SAMU & SMUR,) on n’est plus vraiment chez nous tellement on a d’invités. Sont sympas, mais faut s’en occuper. On les habille quand ils partent chercher un patient et, quand ils ont livré leur colis, on les déshabille et on les aide à décontaminer véhicule et matériel, afin qu’ils puissent repartir. En charger d’autres. Encore et encore. Entre deux, s’ils ont le temps, ils mangent chez nous. Au début, ils n’osaient pas, ils attendaient qu’on les serve ou qu’on les invite à se servir mais, là, c’est fini, ils ont compris qu’il fallait saisir la moindre occasion pour boire et bouffer, pour survivre. Et y a pas photo, ce soir, ils sont six fois plus nombreux que nous, carrément envahissants. Mais sans eux, faut reconnaître, ce serait impossible.

23 h 12.
Michèle, Louis-do et Maxime avec Ambulance Croix Rouge. Objectif décontamination. Déjà de retour ? Vous allez avoir deux autres voyages. Non, ce n’est pas une blague ! Aujourd’hui, on a dépassé les 100 ! Oui, 107 transports CoVid, et si les deux prochains partent comme prévu avant minuit, ça fera 109. Laissez votre ambulance devant la barrière et allez avaler un truc le temps qu’on habille Arcel et Sauveur. Ils ne sont pas rôdés comme vous. Mais, ils aident bien. Ils ont lavé votre brancard tout à l’heure, et plus tôt dans la journée ils ont décontaminé tout le garage en un temps record. Seulement, pour les équiper avec les tenues de protections CoVid, c’est une autre paire de manches… On va faire un dernier essai…

23 h 13.
Arcel et Sauveur, du Service Départemental d’Incendie et de Secours. Habillage. Bon, même si c’est un entraînement, il faut faire un effort les gars ! On fait régulièrement des transports avec des pros de votre caserne et ils font ça très bien ! On a promis à votre chef de corps de vous former aujourd’hui en échange de votre aide, mais ce n’est pas évident. Allez, dernier essai. Sauveur, prends une taille XXXL et garde les bras près du corps, ça fait trois fois que tu déchires ton pyjama ! C’est du papier, c’est fragile ! Et toi, Arcel, t’as tendance à prendre trop grand, mais ce n’est pas le problème ! Qu’est-ce tu as fait comme faute ? Toujours la même ! Tu ne t’en rends même pas compte ? J’abandonne. Cinq fois de suite, c’est trop ! Tu le fais exprès, ce n’est pas possible. Dès que tu as les gants sur les mains et le masque sur la figure, tu te mets un doigt dans le nez et tu te grattes le cul avec l’autre main…

23 h 15.
Eric et Jean-Marie des Ambulance St Paul. Objectif Départ. Nickel, bravo les mecs ! Préparation super-rapide. Bon courage, votre inter va durer au moins deux heures. Environ 240 km en tout. Trois départements à traverser. Heureusement qu’il fait nuit et que tout le monde est en confinement, sinon ça prendrait une heure de plus… Allez, bonne route et prenez soin de vous !

23 h 18.
V.S.A.B 2 Bannes du Service Départemental d’Incendie et de Secours. Décontamination. Parti pour une chute sur la voie publique et en fait c’est une suspicion de CoVid ? Venez, venez, je vais vous aider à vous déshabiller. Je sais que vous êtes bien au point, mais ça va vous gagner du temps. Oui, avec Arcel et Sauveur, ça va, ça va, ça finira par aller. Ah, vous aussi, ils vous rendent dingue ? Ils sont partis manger, ça leur fait une pause et à nous aussi… Vous voulez qu’on les appelle pour qu’ils décontaminent votre camion ? Ah, ce sera plus rapide et mieux fait sans eux ? C’est possible.

23 h 23.
Vecteur « Bilan Mobile » Croix Rouge. Décontamination. Alors ? T’as demandé un SMUR, carrément ? Dingue ! Tourne-toi, je détache ta sur-blouse… Voilà. Non, non, les lunettes de protection, on ne les jette plus ! On va en manquer si on les balance. Depuis cet après-midi, on les décontamine et on les réutilise. Dans le bac, ici, merci. Quel âge, ton patient ? 78 ? La Régulation CoVid hésitait à le laisser sur place, parce que sa femme le trouvait prostré au lit ? Eh ben, pas cons ces bilans rapides avec un petit appareil de saturation. On repêche pas mal de patients qui se laissent aller, ils ne luttent même pas pour respirer, ils sont bleus, en sueur et ont tendance à dormir… C’est sûr, c’est sûr, sans ce bilan mobile, il serait mort dans la nuit… Allez, bonne nuit, à demain et prenez soin de vous !

23 h 27.
Michèle, Louis-do et Maxime avec Ambulance Croix Rouge. Objectif Départ. Déjà dîné ? Votre ambulance est prête à repartir. Elle a été décontaminée par Arcel et Sauveur. Non, ça, pas de problème, ils le font super bien. Bon, c’est mouillé et ça pique un peu, parce qu’ils en mettent trop, mais côté protection c’est bon, et je préfère ça que le contraire. Malgré tout ce qu’on fait, on a tout de même au moins 6 testés positifs dans le personnel, et j’suis pas forcément au jus pour tout. Oui, à ma connaissance, il n’y en a qu’un seul qui est hospitalisé. Bon, allez, prenez soin de vous !

23 h 29.
VL SMUR 04 & AR SMUR 03. Objectif Départ. Un accouchement ? Arcel, tu peux m’aider à dégager la voie ? Il faut libérer le passage pour la voiture marquée VL04 et le camion AR03. Oui, c’est ça, celui dans lequel on est en train de mettre la couveuse. Eh oui, la vie routinière du SMUR a l’air un peu en retrait dans cette ambiance CVoVid, mais les grossesses se terminent comme avant, les bébés naissent, et cette crise n’a pas vraiment fait diminuer les accouchements à domicile…

23 h 30.
VL SMUR 02. Objectif Départ. Bravo Arcel, la vitesse à laquelle tu déplaces les véhicules en marche arrière est impressionnante ! Je n’ai jamais vu ça, et pourtant ici on a des as. Grâce à toi, VL02 a pu sortir sans manœuvre. Ils partent sur un arrêt cardiaque. 55 ans, douleur thoracique depuis plusieurs heures apparemment… Bon, nos trois équipes SMUR sont dehors ! Et aucune n’est sur un CoVid, ça faisait longtemps. On va peut-être en profiter pour rapprocher les ambulances Croix Rouge. Ce sera plus simple pour la décontamination…

Ce n’est pas qu’une impression. Les interventions SMUR de base (Hors CoVid) sont sensiblement moins nombreuses que d’habitude. De nombreux patients hésitent à nous solliciter. Peur de nous déranger. Peur d’être transportés à l’hôpital. Ils attendent la dernière minute, ou pire, certains appels nous parviennent bien après la dernière minute…

Les sorties de base sont aussi plus longues à gérer. Les critères et conditions d’admission en hospitalisation se durcissent. Les soins dédiés aux patients laissés à domicile sont difficiles à organiser. Et on perd des appels ! On a augmenté les effectifs partout, y compris à notre standard SAMU-15, plus d’auxiliaires de régulation médicale, plus de secrétaires, plus de médecins, on fait participer les infirmiers, les internes et malgré ça, le décroché est souvent au-delà de 5 minutes. Y a une partie qu’on contrôle, et une partie qui nous échappe.

Pareil côté protection. Les ambulanciers privés, les sapeurs-pompiers, les Croix Rouge nous surprennent tous les jours par leur endurance, leur volonté, leur engagement, ils n’arrêtent pas. En zone de décontamination, ils sont de plus en plus rapides et efficaces. Mais sur intervention, on est loin, très loin du risque zéro. Combien d’entre nous ont choppé ce virus ? Les tests avec le coton-tige dans les narines sont rarement pratiqués, et ils ne servent qu’à dépister la présence d’agents infectants dans les crottes de nez, c’est-à-dire les patients les plus contagieux. C’est déjà bien, ça permet de les écarter. Mais les négatifs au test peuvent avoir été contaminés, certains d’entre eux peuvent même être contaminants, c’est donc faussement rassurant.

La zone de décontamination est indispensable. Mais c’est comme le reste. Y a une partie qu’on contrôle et une partie qui nous échappe. Prenez soin de vous.

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