Télé-médecine & Vidéo-consultations

Une image, un écho de la médecine de ville, le 2 mai 2020

Quand on arrive en ville
En France, la santé publique, ça marche avec deux jambes : la médecine générale et les urgences. Il y a des milliers d’autres membres, organes et tissus essentiels dans le corps médical. Mais, les jambes, c’est la partie du corps qui se dépense le plus et qui fait avancer le reste.
Depuis le début cette crise, on parle plus de l’hôpital que de la ville. Aujourd’hui, samedi 2 mai 2020, 4 000 médecins libéraux sont en arrêt maladie à cause de symptômes attribués au CoVid19, et l’on dénombre à ce jour 21 médecins généralistes tués par ce virus dans l’exercice de leur métier. L’ordi, bof, mais c’est mieux que rien. Si les consultations par écran interposé constituent un mode dégradé d’examen médical, elles protègent le soignant, le soigné, et donc le soin tout court.

Samedi 2 mai 2020, Lucille et son apothicaire
Alors que j’assiste à une cérémonie au SAMU pour honorer la mémoire d’un collègue et ami qui a succombé au CoVid19 il y a 7 jours, Lucille, médecin généraliste, se rend à « sa pharmacie » pour y retirer « sa boîte de masques » hebdomadaire. Pour ça, et aussi pour déposer quelques papiers. Lucille ne reste pas longtemps dans la longue file d’attente qui serpente sur le trottoir. Derrière son comptoir, l’homme en blouse la repère. Il lui fait signe. Elle ne le voit pas. Le pharmacien finit de servir son client et sort la chercher. « Bonjour Docteur. Bonjour Docteur. Bien, et vous ? Également, merci. Ah, Madame, il faut que je vous dise, je n’ai plus aucun masque, désolé, même pour vous, je ne peux fournir aucun des cabinets référencés chez nous. Oui, je sais, la dernière fois que je vous en ai donnés, Madame, c’était il y a 15 jours. Désolé. Oui, donnez-moi ça, je prends ces ordonnances et ces arrêts de travail. Pas de problème, ça ne me dérange pas. Oui, c’est pratique pour les personnes qui n’impriment pas, je prépare tout, et c’est pratique pour moi aussi. Bien, bon courage avec vos vidéo-consultations. A la semaine prochaine, Madame ! » Sympa, l’apothicaire. Il aide Lucille et ses patients. Enfin, ceux qui peinent avec le monde virtuel… Pour eux, il est le sauveur et l’obligé, puisque sa pharmacie est le relais salutaire et obligatoire. C’est très pratique, mais, désolé, plus de masque, au-revoir Madame…

Lundi 9 mars 2020, le patient de Jules
Téléphone. C’est Jules. « Tu es au SAMU ? Je peux de parler ? » Ça fait plusieurs fois qu’il essaye. Là, je reviens d’une intervention SMUR, c’est bon. « Je t’écoute… » Pour me rafraîchir la mémoire, Jules me résume le feuilleton commencé il y a 15 jours. L’histoire d’un homme de 65 ans qu’il a été voir et revoir en visite à domicile. Il me rappelle le parcours de cet homme, d’hôpital en clinique et de service en service. La façon dont le virus les a tous baladés : fatigue, pneumonie en bas à droite, va bien, va mal, tout le poumon droit, va bien, toujours rien à gauche, va mal, les deux poumons, et, depuis hier, essoufflement important.
J’écoute Jules. Je suis dans mon bureau. Un collègue passe devant ma porte ouverte, il marche vite, son bip sonne. Le prochain départ sera donc pour moi. Jules se tait. Je le rassure. « Tu peux continuer, il y a un SMUR qui sort, mais ce n’est pas moi, je t’écoute. » Depuis hier, essoufflement important, et à l’instant, le résultat du test PCR fait à Bichat est tombé : positif, c’est un CoVid19. Jules se demande s’il a fait une erreur quelque part. Fiches en main, je lui dis non. Passant d’une feuille à l’autre, je lui affirme que son patient a été géré, jour par jour, de façon conforme aux recommandations du moment. L’homme a possiblement disséminé le virus un peu partout, car il a de lui-même pris l’initiative de consulter plusieurs services d’urgence qui l’ont relâché, chaque fois. Sauf hier. Hier, essoufflement, ils l’ont gardé. Chaque fois, la décision a été conforme à l’algorithme du moment. Du moment.
Jules me fait remarquer que ces guidelines, édités de jour en jour par l’agence de santé, ont toujours un métro de retard sur le virus, mais qu’on est bien obligé de les appliquer. Et que donc, on n’a pas grand-chose à se reprocher. Ce n’est pas l’avis de la directrice de notre établissement, qui parle un peu fort dans la salle de crise : « Il y a un trou dans la raquette ! Un trou dans la raquette ! » Quand Jules me demande des explications sur ce qu’il croit avoir entendu, je ne peux pas démentir. « Oui, Jules, il me semble qu’en ce moment même, on parle de ton cas… J’y vais, je te rappelle. »
Crise dans la salle de crise. Pas contente, la directrice. « Il y a un trou dans la raquette ! » Les visages autour d’elle sont étonnés, soumis, compatissants, désolés. Sans masque, ni au propre ni au figuré, on n’est que le 9 mars. Je prends un air bien blasé pour dire que je suis bien au courant, que c’est bien dommage, mais bien atypique, et que tout le monde a bien fait, que tout le monde a bien suivi les recommandations au jour le jour. Tout le monde, à part le virus et son patient, bien entendu.
Je parle trop. On me dit qu’on va transporter le patient à Bichat. On, c’est nous. Mon bip sonne. Un transfert CoVid19 pour Bichat. Non, ce n’est pas lui. Une chinoise de 30 ans, symptômes typiques. Je m’habille en Schtroumpf (sur-tenue bleue, bonnet blanc) et je la prends aux urgences. En ce temps-là (on est le 9 mars), les transferts CoVid19, étaient tous fait par nous. Nous, SAMU-SMUR. J’enfile une deuxième paire de gants pour prendre mon téléphone sans le souiller. « Jules, mets-toi en quarantaine. Tu as vu ton patient 4 fois en 15 jours ? Je vais te prendre un rendez-vous pour un test. Je suis occupé, là, j’emmène une patiente à Bichat. Le tiens, c’est le prochain. »
Le 9 mars, c’est loin… Fin mars, on avait 100 transports CoVid19 par jour dans notre département et on ne rigolait pas, sauf quand on disait en rigolant : « Un trou dans la raquette ! »

Samedi 2 mai, Jules et les vidéo-consultations
Jules préfère voir son patient en vrai qu’au travers de WhatsApp. Tignasse drue, dominante noire bordée de gris, Jules ne fait pas son âge. D’habitude, il est élancé, grave élégant, costard impec avec le cordon de l’ordre du mérite, cravate et tout. En ce moment, l’air du temps, il s’habille comme un sac, se couvrant de ridicule et de papier bleu (tenues réservées aux hospitaliers) pour rendre visite à ses chers douloureux chroniques.
J’ai oublié de vous dire : Jules a créé les premières « consultations douleurs » au sein de son cabinet et de l’hôpital pour des patients qui ont encore et toujours mal alors que les autres soignants ont du mal à les soulager. Il a créé et dirigé un centre d’évaluation et de traitement de la douleur. Retraité de l’hôpital, il ne lâche pas son activité libérale. Jules a 73 ans. Il a compris que le virus ne plaisantait pas avec les gens de son âge. Alors ses masques FFP2 et ses sur-tenues, comme il n’en a pas beaucoup, il les économise, il les réserve aux douleurs les plus intenses, rebelles aux conseils téléphoniques et réfractaires aux écrans d’ordinateurs. Il n’est pas fan, mais il s’adapte, il fait des vidéo-consultations. Il empile les ordonnances qu’il rédige au stylo à encre, il ferme les enveloppes et il les classe par adresse. Le soir, il ne dîne pas au restaurant, il fait la tournée des boîtes. Il passe chez ses patients et dépose les enveloppes une par une.
Depuis le 9 mars, Jules est prudent. Sur mon téléphone, une image pour l’attester : Jules, masqué et revêtu de la tenue bleue, penché sur un de ses patients. Il m’envoie cette photo sans commentaire, mais le message est clair : « Tu vois, je me protège, maintenant. »

Lundi 11 mai, déconfinement
Que feront Lucille et Jules le lundi 11 mai ? Retour au cabinet comme avant ? Lucille a 60 ans, Jules 73. Je les connais bien. Lucille est mon épouse, Jules mon ami. Ce ne sont pas leurs vrais prénoms, mais le reste est cash. Alors, pour la question du retour au cabinet, je crois qu’il y aura du oui et du non. Je crois que plus rien ne sera comme avant. Lucille a perdu des collègues dans cette tempête. Jules aussi. Il n’a pas assez de matériel de protection pour travailler sereinement en toute sécurité, tous les jours. Elle non plus. Comme l’hôpital, les cabinets ont été, sont et seront dans les semaines à venir encore, des nids à CoVid19.
Ils et elles seront probablement nombreux à reprendre le chemin du cabinet, pas à pas et cas par cas, pour voir et entendre en vrai leurs patientes et leurs patients, pour les ausculter, pour les palper. C’est comme ça qu’ils aiment exercer leur métier. Mais malgré ça, ils et elles seront nombreux aussi à continuer la télémédecine et les vidéo-consultations. Oui, elle et lui reprendront le chemin d’avant. Mais, pas comme avant.

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