#urgences 16
par KGM

Jacques Fribourg

Schtroumpfs qui pleurent, partout en France, le 25 avril 2020

Partout en France, il y a des urgentistes, des réanimateurs, des radiologues, des infectiologues, déguisés en Schtroumfs à lunettes (sur-tunique bleue, coiffe blanche, masque, sur-lunettes) qui, conjuguent, tour à tour, à tous les temps et tous les rangs de personne, au singulier comme au pluriel, le même verbe. Des ambulanciers, sapeurs-pompiers, aides-soignants, infirmiers, qui pleurent la mort d’un collègue, victime de sa profession et du virus, conjugués.

Souvenirs. Juin 1985. Mon bip de SMUR sonne. Palpitations, sueurs. J’appelle le standard.

Quel sera le motif de cette intervention ? Je n’oublierai pas le message de la standardiste,  ton blasé : « Le chien de Monsieur le Docteur Jacques Fribourg vient de franchir les limites de l’établissement. » Puis, criant : « Vous êtes médecin du SMUR et vous ne connaissez pas le chien de Monsieur le Docteur Jacques Fribourg ? Il vient de franchir les limites de l’établissement, alors courrez ! » Je sors de l’internat, une voiture me fonce dessus, portière ouverte. « Monte, grouille-toi ! » Gyrophare, sirène. Là, sur la Nationale 13 ! C’est le chien. Il nous entend, il vient vers nous, il saute dans la voiture et nous fait la fête. Nous le ramenons à l’hôpital.

Ma rencontre avec Jacques Fribourg, qui allait devenir un maître pour moi aussi, a commencé par celle de son chien. Jacques partageait son temps sur trois SMUR, trois hôpitaux, trois villes. Quinze à vingt gardes par mois, vie de dingue, épuisante pour lui et pour son chien qui parcourait un triangle en courant d’un site à l’autre, jusqu’à ce qu’il trouve son maître ou jusqu’à ce qu’il soit récupéré par un taxi blanc avec sirène et gyrophare. Il y a eu Whisky, un berger allemand. Gin, un setter irlandais avec les mêmes cheveux noirs bouclés que ceux de Jacques.

Suivant les traces de Jacques, j’ai assuré des gardes d’hémodialyse, dans un hôpital où il en a laissé beaucoup. Je n’oublierai pas ces nuits, où, perdu dans les innombrables tuyaux de l’énorme rein artificiel, je cherchais ma route. J’en branchais un dans le bras et l’autre sous la clavicule du patient, en espérant m’y retrouver. Je chassais les bulles, je tournais les vannes, cherchant ma direction. Pour m’orienter, en guise de guide, il existait un classeur avec des schémas et des explications frappées à la machine. Malgré ces textes, j’errai, égaré. Mais, Jacques était là, devant, il me faisait signe. Il était passé par le même chemin, il avait laissé sa marque. Partout, à toutes les pages, sur chaque figure, entre les paragraphes et autour des mots, Jacques avait marqué l’arrêt, mis des couleurs, dessiné une flèche, barré, biffé, corrigé. Ces gribouillis barbouillés à différentes dates, avec divers stylos, c’était l’écriture de Jacques, je la comprenais, c’était la voie que m’indiquait Jacques, je la suivais et je la suis toujours aujourd’hui. Des notes, une voie. Merci Jacques.

Aujourd’hui, nous pleurons Jacques Fribourg qui nous a quittés le samedi 25 avril terrassé par le CoVid. Nous pensons à sa femme, ses filles, sa famille, ses amis. Je sens l’odeur d’une pipe. J’entends une guitare. La música de la américa del sud. Des notes, une voix. Gracias, hombre.

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