Schtroumpfs à lunettes

Limiter les contacts, le 20 avril 2020.

Schtroumpfs à lunettes… Au début, fièvre toux essoufflement, ça ne suffisait pas, il fallait Wuhan ou Lombardie, un contact avec un cas confirmé par Bichat, enfin un truc exotique, pour qu’on s’emballe. En ces temps-là, le CoVid19 était un oiseau rare. Pour qu’on s’emballe entièrement, de la tête aux pieds, pour qu’on se déguise en Schtroumpf. L’infection virale devait être ergotée par des références écrites. Puis, ces références ont été revisitées de jour en jour : Wuhan, l’Asie, la Terre… L’ergotage a donné lieu à des combats de coqs : essoufflement ou toux ? Fièvre ou fébrilité ? Bec et ongle, ils s’affrontent encore, les tests, les traitements… Quels masques, pour limiter les contacts ? Le truc exotique pour qu’on s’emballe, c’était avant. Maintenant, un petit éternuement suffit pour que toute l’équipe du SMUR s’enveloppe de bleu pour limiter les contacts. On se déguise tous pareil, tous portrait masqué, binocles obligatoires, tous des Schtroumpfs sérieux à lunettes. Pas de rieurs, pas de pleureurs, pas d’émotion : limiter les contacts.

Début mars. Jean-Jean, 50 ans, 200 kg, couché dans son lit. Partie 1.
Jean-Jean avait composé le 18 pour expliquer qu’il avait mal au crâne et qu’il se sentait fébrile. Il n’avait pas parlé d’essoufflement, mais il avait soufflé en parlant. En signalant ce départ au SAMU, les pompiers avaient donc précisé qu’ils s’habillaient, parce que « Fièvre + Gêne respiratoire = CoVid19. » Nous, hum, pas de détresse évidente, on a décidé d’attendre. D’attendre le bilan des pompiers… Mais en voyant Jean-Jean, les pompiers nous ont demandés de venir. On y va. Devant l’entrée de l’immeuble, deux hommes sont là. L’un est en tenue de sapeur-pompier. L’autre est en Schtroumpf, emballé dans du papier bleu, coiffé d’une charlotte blanche et ganté de latex. Son masque cache bien son visage mais ses sur-lunettes descendent trop bas. La monture, en plastique vert, barre ses lunettes de vue. Il me cherche des yeux, bougeant la tête dans tous les sens, tout en me parlant : « Je résume, pendant que vous enfilez les sur-tenues… Fièvre depuis ce midi et un peu mal à la tête, il n’a pas mesuré. Nous, on a trouvé 39,5°C. Il respire à 36 par minute, mais ça ne l’inquiète pas. Il dit qu’il pèse 185 Kg, il n’exagère pas, c’est plus… »

Début avril. Madeleine, 87 ans, assise sur la chaise. Partie 1.
Parfois, nous partons seuls, sans les pompiers, mais ce n’est pas fréquent. C’était pourtant le cas, ici, pour Madeleine. La simple évocation de la difficulté respiratoire nous fait appliquer les procédures de protection. Pendant qu’on s’habille en Schtroumpf, le mari de Madeleine nous parle. Quand on traverse la résidence, il parle. Il parle jusqu’à ce qu’on arrive à l’endroit où Madeleine s’est assise : « Elle était essoufflée, docteur. Ce matin, quand je lui ai demandé de compter, elle n’a pas pu aller au-delà de quatre. Je l’ai assise. Mais je n’ai pas pu l’amener dans la salle à manger. Elle a eu bien du mal à se lever et à faire trois mètres pour atteindre le couloir. Là, elle s’est tenue sur le dossier de la chaise devant la salle de bain. Ici, elle m’a dit, je m’arrête ici, enlève ça… J’ai compris trop tard. Elle voulait que je retire la serviette de bain. Ce n’est pas grave, elle s’est assise dessus, dos bien droit. Sa respiration s’est améliorée, les râles ont cessé et son visage s’est détendu. Elle ne fait plus de bruit. Ici, ici, le couloir à gauche, par ici… »

Avant-hier : Robert, 72 ans, debout sur son balcon. Partie 1.
Pour Robert, grave évident, nous avions été engagés à l’appel, en même temps que les pompiers, et nous étions arrivés quelques minutes après eux. La femme de Robert est arrivée vers nous, en marchant vite, pour nous résumer la situation : « Il est toujours essoufflé. Surtout le matin, avec sa bronchite chronique. Parfois la nuit, à cause du cœur et de l’eau dans les poumons. Mais depuis hier, ça empire, il a eu des sueurs. Les pompiers sont arrivés il y a 5 minutes. Il leur a dit qu’il voulait prendre l’air sur le balcon. “Je vous attendais”, qu’il leur a dit. “Je vous attendais parce que je n’y arrive pas tout seul. Aidez-moi, aidez-moi à me lever. Aidez-moi à marcher”, qu’il leur a dit. “Tenez-moi, jusqu’à ce que je m’agrippe à la rambarde, ici. Ah, de l’air… Non, je ne veux pas de votre masque, je ne veux pas m’asseoir, je ne veux pas rentrer à l’intérieur. Ici”, qu’il leur a dit. “Je veux rester ici.” »

Jean-Jean, suite et fin.
Je suis mal à l’aise face à Jean-Jean, inconfortable, maladroit. Avec ces lunettes et sur-lunettes, difficile d’accrocher son regard. Avec ce masque et cette cagoule en papier, difficile d’accrocher mon stéthoscope à mes oreilles. Difficile d’écouter ce que dit l’homme, ce que dit son poumon. L’habit de Schtroumpf, c’est sûr, ça limite les contacts. Rien de grave. Une fièvre, c’est tout. 200 kg ? Double dose de paracétamol. Essoufflé ? Pas plus que d’habitude. 200 kg… Je vérifie tout deux fois. Double dose de précautions. Il peut rester chez lui. Je répète « rien de grave » aux pompiers inquiets. 200 kg : double dose d’explications.

Madeleine et Robert, suite et fin.
Madeleine avait décidé de s’arrêter et de s’asseoir sur sa chaise. Robert voulait respirer l’air frais sur son balcon. A mon arrivée, Madeleine est assise, dos bien droit, jambes pendantes, en raideur cadavérique. Le mari seul et perdu n’a rien vu. J’inscrits « CoVid19 » sur le certificat.
A mon arrivée, Robert est sur son balcon, soutenu par les pompiers, il ne porte plus son corps. Sa bouche ouverte fait la carpe, mouvement réflexe, son cœur ne bat plus. Les secouristes n’ont rien vu. Ils n’ont rien vu parce qu’ils sont drapés de peur et de papier, qu’ils ont la vue masquée par le danger du virus et la buée sur les sur-lunettes. Parce qu’ils sont, comme nous au SMUR, formatés pour limiter les contacts. Nos tentatives de réanimation sont vaines. Sur le certificat de Robert, à la case cause, je note « œdème du poumon ». Rien à voir avec la pandémie.

Post-Mortem.
Mourir assis, mourir debout, Covid19 ici, œdème du poumon là… Suppositions tout ça. Peut-on se fier à ce qu’on lit sur les certificats de décès en sachant que, par les temps qui courent, la majorité d’entre eux sont complétés par des Schtroumpf à lunettes ? Dernier détail avant de clôturer le sujet, et le certificat de décès, dépourvu d’intérêt et de bord autoadhésif : depuis quelques semaines je ne lèche plus la bande de gomme arabique qui l’encadre. Je refuse de passer ma langue dessus. Pour limiter les contacts.

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