#urgences 13
par KGM

Pourquoi tu ris ? Pourquoi tu pleures ?

Humeurs changeantes au SAMU SMUR, le 18 avril 2020.

En ce moment, nous, urgentistes, sommes d’humeur variable. Mais rarement neutre. Peut-être que nous exprimons plus forts nos sentiments pour qu’ils parviennent à transpercer le masque.

En ce moment, je ris facilement. L’autre jour, alors que j’étais en SMUR, je passe par la régulation et me fais alpaguer : « Viens ! Viens, je n’y comprends rien, il parle polonais ou un truc de l’Est. Tiens, toi qui comprends le tchèque, aide-moi, s’il te plait !! » Pas de panique, regard cynique sur l’écran oblique, je me dis : « Chic, il a un nom en -ić. »

Ci-dessous, le début de la conversation d’origine, en serbo-croate :
— Добро јутро, господине Поповић? Ја сам др Татавио из УАС-а, шта се дешава? Прогутао је хидроалкохолни гел, да ли је то озбиљан доктор? Не , овај производ нема посебан Токсичност, то је као Келн. Ризик је алкохол.

Je suis gentil, je vous présente la traduction intégrale (réalisée par Microsoft Translator) :
— Bonjour. Monsieur Popović ? Je suis le Docteur Tatavić de la SAMU. Que se passe-t-il ?
— La progéniture a avalé du gel hydro-alcoolique. C’est sérieux, docteur ?
— Non, ce produit n’a pas de toxicité spécifique. C’est comme de l’eau de Cologne. L’alcool est danger. L’enfant pèse combien, a bu combien, il a quel âge, boit depuis quel âge ?
— Lui, 1 an, docteur. Il a pris le quart de sa fiole. Elle, 3 ans, un tiers de sa fiole…
— C’est copié. Ils ont chacun leur propre bouteille ? Ce sont des bouteilles de 100 ml ?
— Oui, docteur, 100 ml. Il est rose, l’odeur des fraises. Elle est jaune, ça sent la vanille.
— Tu es sûr qu’ils ont bu tout ce qui manque ? Et depuis combien de temps ?
— Tout, docteur. Pas une miette retrouvée sur la figure ni les habits. Il y a 10 minutes…
— Bon, c’est du 70°, il doit peser 10 kg et elle 15. L’alcoolémie montera vers 1,7 g/l. Ils vont rencontrer le coma éthylique. Il faudra 12 heures pour revenir sur terre. Ils sont comment ?
— Lui, il bascule, docteur. Elle, elle rigole, docteur. Vous l’entendez ? Lui aussi, il se pouffe.
— Oui, haha ! Oui, je les entends rire ! S’ils sommeillent, vous les allongez sur le côté, je vous envoie les pompiers. Il est fondamental de les hospitaliser vers la nuit… Vos gamins.

Sympa, le Serbe. Il me dit « docteur » à chaque fois qu’il peut… Le rire de ses enfants, rigolade en cascade, me contamine vite. Ajouté au côté incongru des gels assaisonnés, j’explose de rire. Depuis, je donne des conseils : « Vous avez des enfants ? Évitez les gels arôme vanille ou fraise, ce sont ceux qu’ils préfèrent. Si, si, ça existe, ce n’est pas moi qui déconne, ce sont les débiles qui les fabriquent. Il y a même plein d’autres parfums… » Je crois savoir pourquoi je ris.

Je me sens pareil
Au premier lourdeau
Qu’encore émerveille
Le chant des oiseaux
Les gens de ma sorte
Il en est beaucoup
Savent-ils qu’ils portent
Une pierre au cou

En ce moment, je pleure facilement. L’autre jour, je parlais avec un réanimateur et un urgentiste qui utilisent tous les deux des tablettes pour que les familles des mourants puissent voir et entendre ce moment ultime. Ils sont nombreux à faire ça, partout en France, aux urgences, en réanimation, dans les EHPAD et dans les maisons de retraite. A faire ça et le refaire parce qu’il y en a beaucoup… Moi, ça me fait la gorge sèche et les yeux mouillés. Juste une minute. Après je peux me bidonner sur une blague débile ou partir avec la voiture du SMUR et ressembler à médecin urgentiste tout ce qui a de plus sérieux. Et je n’ai rien contre ceux qui ne pleurent pas. Bon, je disais qu’ils sont nombreux à faire ces « rencontre du dernier souffle » par écran interposé, à le faire et le refaire, parce qu’en ce moment, il y en a beaucoup qui meurent, seuls… En faisant ça, ils injectent de l’amour et de l’humain dans cette horreur. Et pourtant, il se trouve des gens qui le leur reprochent : ça prend du temps, ça sert à quoi… Ils ne sont pas nombreux ces gens, mais ils existent. Ils ne voient pas l’autre. Ne se voient pas dans l’autre.

Pour eux les miroirs
C’est le plus souvent
Sans même s’y voir
Qu’ils passent devant
Ils n’ont pas le sens
De ce qu’est leur vie
C’est une innocence
Que je leur envie

En ce moment, on nous aime facilement. L’autre jour, j’ai vu des applaudissements qui nous étaient destinés. Destinés. Où est notre liberté ? Nous ne méritons ni ça, ni ça, n’avons choisis ni ça, ni ça. On était dans un petit truc qui nous a mis dans celui-là. On voulait être médecin, infirmier, aide-soignant. Pas soldat.

Tant pour le plaisir
Que la poésie
Je croyais choisir
Et j’étais choisi
Je me croyais libre
Sur un fil d’acier
Quand tout équilibre
Vient du balancier

En ce moment, on est égaré. Quand on ne sait pas où l’on va, on est sûr de se retrouver ailleurs que là où on veut être et sans précisément le savoir. Y a pas plus paumé que ça. On ne sait pas où cette histoire nous mène et combien de temps elle va durer. On se retrouve sans l’avoir décidé, marionnettes malgré nous, au centre d’une arène dont les gradins sont vides. Le zappeur confiné nous observe, par instant, sans savoir lui non plus où ce spectacle le mène et combien de temps il va durer. Qu’on rit, qu’on pleure n’a pas la moindre importance : le spectacle, c’est l’histoire, nous ne sommes que des instruments. Illusion d’être acteurs, mais nous ne jouons pas cette musique, elle se joue de nous, sur et à travers nous. Qu’on rit, qu’on pleure, on est à part et entre nous.

Il m’a fallu naître
Et mourir s’en suit
J’étais fait pour n’être
Que ce que je suis
Une saison d’homme
Entre deux marées
Quelque chose comme
Un chant égaré

Ces mots écrits par Aragon et retouchés par Ferrat qui les a chantés expriment notre état du moment.
Qu’on rit, qu’on pleure, on nous aime bien, mais on nous laisse à part.

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