#urgences 12
par KGM

Très malades, très âgés, très dépendants

Le 15 avril 2020.

 

I. Régulation SAMU : l’étiquette GIR1/GIR2.

Madeleine Loup-Vannier, infirmière de l’EHPAD L’Espérance (184 rue Olivier Disle, Champierre).
— Tout ça, parce qu’il est GIR1 ? Vous refusez de m’envoyer une ambulance pour l’amener aux urgences ? Il va rester ici et crever comme un chien, sans personne, sans famille… C’est inhumain. Vous nous avez abandonnées. Je suis l’unique infirmière et je n’ai que trois aides-soignantes au lieu de cinq. Pourquoi voulez-vous me rappeler ? Si c’est pour me redire la même chose, ça ne sert à rien… J’ai besoin d’aide concrète sur place, pour ceux qui restent et pour Monsieur Ferradini, je voudrais quand même qu’on l’emmène, je ne veux pas qu’il meurt ici…

J’ai laissé parler Madeleine et ça m’a fait mal. Sentiment d’impuissance. Où va une civilisation qui oublie ses anciens ? J’étais d’accord avec Madeleine, mais… Les très âgés très dépendants n’ont rien à faire en réa, même en temps normal. L’objectif des soins intensifs est de sauver la qualité de vie, pas de s’acharner sur ceux qui l’ont déjà perdue. Les urgences, ça se discute. Parfois, un cliché de poumon, une analyse d’urines, ça aide à initier un traitement. Mais l’aller-retour en ambulance et l’attente interminable sur un brancard, les très âgés très dépendants n’aiment pas. Bref, ça arrange l’EHPAD, ça n’arrange pas les GIR1/GIR2.

GIR1/GIR2 : ça désigne les très âgés très dépendants. L’étiquette qui les protège et les condamne. Ҫa ne veut pas dire ne pas réanimer, mais ça y fait penser. C’est censé protéger de l’acharnement, faire accepter l’irréversible, respecter le dernier souffle. Avec les secouristes, ça ne fonctionne pas : ils sont formatés pour agir, pas pour méditer. S’ils sont appelés pour un arrêt cardiaque, ils massent, ils ventilent… Sauf si le défunt est raide ou si un médecin est là pour arrêter le match. GIR1/GIR2, ça condamne si l’étiquette est collée par erreur. C’est ce qui se dit parfois, mais chez nous, non, franchement non, je crois qu’on fait gaffe à ça. On regarde sous l’étiquette.

— Ecoutez-moi, Madeleine. Monsieur Ferradini, il ne sort pas de son lit fluidisé et il dort sur ses escarres 18 heures par jour… C’est vous qui me dites ça, Madeleine, en plus du GIR noté classe 1 sur son dossier, je n’invente rien… Mais, je vais tenter de joindre votre médecin coordonnateur.

En régulation SAMU, j’ai le casque avec les écouteurs et le micro. Le masque. Et les lunettes avec la buée à cause du masque. Je pianote sur le clavier, et je n’y vois pas grand-chose. A cause des reflets de lumière sur ce putain de cellophane imbibé de désinfectant. Je me plante de touches, ça me fait méga chier, pareil avec cette merde de téléphone : « Désolé Sandra, je voulais Lucy. Pardon, Lucy s’il te plaît, je veux le réanimateur de la clinique St Augustin, pour la crise d’asthme, oui. Et après, s’il te plaît Lucy, trouve-moi le médecin coordonnateur de l’EHPAD L’Espérance. Oui, j’ai noté deux numéros, mais pas dans le champ des coordonnées. Je les ai mis avec le texte libre dans l’onglet médical, merci. Oui, le cardiologue, Sandra. Passe, passe, je suis dispo… Merde, il a raccroché… » En régulation SAMU, je ne suis pas le plus doué, pas le plus rapide, mais je suis du genre accrocheur qui va au bout.
— Madame Loup-Vannier ? C’est vous ? Oui, Madeleine, à nouveau Docteur Cagem à l’appareil… J’ai mis le temps, mais j’ai réussi à convaincre votre médecin coordonnateur. Elle m’a promis qu’elle allait vous appeler très vite et qu’elle allait passer voir Monsieur Ferradini dans l’après-midi…

En régulation SAMU, c’est lourd de gérer les GIR1/GIR2. Rien, bien sûr, par rapport à la souffrance flanquée sur les épaules des soignants des EHPAD. Mais ça pèse son poids, parce qu’on a sans cesse des cacahuètes plus urgentes à gérer, et ça nous oblige à saucissonner le morceau… Quand t’as un bon jambon cru, les tranches très fines, tu savoures. Mais quand le truc te donne envie de gerber, pour abréger, il vaut mieux avaler d’un coup. Le goût amer, le poids insupportable, je crois que ce n’est pas la fin de vie en elle-même. C’est la façon dont on la traite, et je nous mets tous dans ce « on ». Je m’y mets. J’y mets la pauvre Madeleine. J’y mets son médecin coordonnateur. Surtout, dans la part principale du « on », il y a des absents, ceux qui traitent ça de loin, de haut, ceux qu’on ne voit pas.

 

II. L’après-midi côté Cellule CoVid : la lame de fond.

On en parle depuis longtemps. Ça y est, c’est aujourd’hui. On descend d’un cran, on ferme la cellule de régulation annexe n°2 qu’on avait montée dans notre salle de réunion qui jouxte mon bureau. On ne garde que la cellule n°1, celle de la salle de crise. Il y a tout de même huit postes, avec téléphone et ordinateur. Largement de quoi absorber le flux continu et les vagues d’appels qui échouent sur cette île volcanique qui a surgit de nulle-part, cette île étiquetée CoVid19 par un onglet gris, ajouté pour la circonstance sur le menu déroulant identifiant les zones de régulation.

Il y a l’onglet « SAMU ». C’est le mode d’entrée pour des dossiers « urgents » adressés aux régulateurs SAMU, priorité des priorités expédiés en territoire blanc ou rouge selon le moyen engagé, ambulance ou pompiers, voire en zone bleu pour le graal, les rares appels suivis de l’envoi d’un SMUR.

Il y a l’onglet « RPS » (régulation de la permanence des soins) pour les appels de « médecine générale » qui aboutissent à de simples conseils, à des visites de médecins ou à l’engagement d’ambulances ou de pompiers (renvoie en zone blanche ou rouge).

Il y a l’onglet « Toutes Zones ». Quand on clique dessus, tous les dossiers en cours apparaissent. Au début, en février, les appels CoVid19 s’y perdaient. Petit à petit, ces appels CoVid19 ont envahi l’écran, on leur a fait un onglet à part, un îlot, un pays, un continent. Un continent avec des volcans.

Les CoVid19 graves profond, ça tombe en zone SAMU, boum, réponse immédiate : « Elle est cyanosée ? On engage un SMUR ! » Les entre-deux-eaux sont pris dans les filets RPS de la médecine générale : « Votre médecin traitant est joignable ? » Pour le surnageant, y a un temps de flottement, ça se laisse porter par le courant et ça s’amasse sur le nouveau continent, baptisé CoVid19. Il y en a plein, trop pour qu’on réponde en direct… Ces appels échouent dans l’écume ou sur le sable. On les ramasse un par un, en rappelant les gens, 30 minutes ou 2 heures après : « Allô, Monsieur Douget, racontez-moi, qu’est-ce qui vous arrive ? Bon, ça a l’air d’aller… Pas de quoi s’inquiéter. »

Voilà ce qu’on fait, depuis deux mois, ici et dans tous les SAMU de France, en plus du boulot de base. En mars, activité monstrueuse, des milliers de rappels par jour. Parfois, « Allô ? Quoi, votre femme compte jusqu’à deux ? On arrive ! » Parfois, grâce à ces rappels, on récupère in extremis des cas graves transportés aux urgences voire en réanimation.

Depuis quelques jours, ouf, la tempête est finie. Mer calme. Quelques vaguelettes par moment, la marée de 13 h 00 et celle de 20 h 00, oui, ça, c’est la télé, les infos, le stress. C’est rien. On a moins, beaucoup moins d’appels sur le continent CoVid. Mais on se méfie de l’eau qui dort. Quand la mer ne moutonne pas en surface, il reste les EHPAD. Les EHPAD dont le personnel et les résidents s’apprêtent à toucher le fond. Le temps d’écoute qui leur est consacré permet de limiter les envois d’équipes SMUR sur place.

Amie de Martine, aide-soignante de l’EHPAD des Célestin (19 rue Guillaume Wallut, Amor-le-laye). Conversation interminable en cellule CoVid, coupée par des appels plus urgents.
— Quand allez-vous mettre en place le dépistage dont a parlé le ministre de la Santé la semaine dernière ? Si ce n’est pas le SAMU qui s’en occupe, je suppose que vous savez qui c’est, non ? Si, si, ça va permettre de connaître exactement le nombre de Covid-19 parmi nos résidents et de les isoler. On va créer des zones étanches. Le niveau 4, pour les GIR1/GIR2 malades et confinés jusqu’à la fin. Pour les autres malades, ça pourrait être le niveau 3. Oui, je ne raccroche pas…
—  …
— Je disais, ça va être un sacré déménagement. Bon, le côté positif, c’est que ceux qui sont négatifs au test pourront être en sécurité aux niveaux 1 et 2 et dans les parties communes du rez-de-chaussée. Ça va leur remonter le moral de retrouver le réfectoire, le salon et la terrasse, peut-être de revoir leur famille si les visites sont autorisées. Mais.. Oui, je ne quitte pas…
— …
— Oui, je disais : qui va travailler où ? Il va falloir nous tester aussi… Oui, mais moi, par exemple, je suis la première aide-soignante trouvée positive, il y a plus d’un mois… Et donc, ça veut dire que je dois aller travailler en haut ? Je ne risque pas de refaire la maladie sous une forme grave, comme Martine ? Oui, ma collègue Martine, elle a été malade début mars en même temps que moi, mais carrément mal : rétamée 15 jours, fièvre à 39,5°C, courbatures bronchite, perte d’odorat, mais test négatif. Arrêtée 4 semaines, elle vient de reprendre mais elle tousse. Oui, je ne raccroche pas…
— …
— Je disais, Martine, forme grave mais test négatif. Ça veut dire qu’elle va travailler en bas ? La chance… Mais ce test, il est fiable ? Martine, négative, mais elle a été malade… Oui, je ne quitte pas…
— …
— Et il y a un truc que je voudrais vous dire, puisque vous avez l’air de m’écouter. Moi, les GIR1/GIR2, je ne peux pas… Les voir partir comme ça, de jour en jour, et de cette façon, je ne peux pas ! Je suis la plus robuste de l’EHPAD. Mais si me retrouve seule avec eux en haut, je raccroche mon tablier, je quitte tout ! Je raccroche. Je quitte.

Besoins de parler. L’amie de Martine avait besoin de parler, d’être écoutée plus que d’obtenir des conseils. Elle a bien accepté les courtes coupures, imposées par les interruptions, les questions qu’on me posait et auxquelles je devais répondre. Elle reprenait chaque fois le fil, jusqu’au déroulement final, me faisant comprendre qu’elle y était presque, pas tout à fait mais presque : au bout du rouleau.

 

III. Sur l’Ile de Beauté : le FaceTime du dernier souffle et les larmes de Marie.

Changement de décors, partons dans le Sud. Elle s’appelle Marie. Elle est infirmière dans une EHPAD. Son père me raconte son histoire, et je vous la raconte. Lui, c’est un ami, il a été moniteur de secourisme, ambulancier au SAMU et plus… Ensemble, nous avons beaucoup traversé, notamment un passage à niveau fermé, le train a sifflé, nous étions pressés, une vie à sauver peut-être, j’ai oublié, je ne me rappelle que de la trajectoire en baïonnette, du dérapage contrôlé sur les rails… Nous étions jeunes, l’âge qu’a aujourd’hui Marie, Marie qui pleure. Qui pleure au téléphone quand elle raconte à son père ce que je vais maintenant vous raconter. Mais qui sèche ses larmes et prend une grande inspiration quand elle prend le dossier de Madame Michèle Bartillon, 87 ans GIR1, ou celui de Pierre Grandin, 84 ans GIR2.

Marie qui teste sa voix, avant de composer le numéro de téléphone de la nièce de Michèle ou du fils de Pierre pour lui annoncer que c’est la fin. Qui teste sa voix pour être sûre qu’elle ne pleure pas, ou bien qu’elle pleure mais que ça ne s’entend pas.

Marie qui pleure. Ça ne s’entend pas, ça ne se voit pas, ça ne passe pas dans le wifi quand elle fait le FaceTime avec son téléphone personnel. Marie qui leur permet de se voir à défaut de se toucher, de vivre ensemble ce dernier souffle, et qui retient le sien, pour tenir. Pour tenir dix minutes, vingt peut-être, le temps que dure ce face-à-face ultime qui passe par son petit écran. Tenir, tenir l’iPhone sans trembler, tenir, ne pas craquer.

Marie qui éclate en sanglots. Et j’ai des larmes aussi, je vous jure que j’ai des larmes en l’écrivant. Marie qui éclate en sanglots en refermant ces sacs, ces housses à fermeture éclair… Et j’en ai refermés, des sacs comme ça, « ton père aussi en a fermés, tu sais, Marie. On en a zippés ensemble… Et ce motard, sur la nationale, il n’avait que 20 ans. Et elles, dans la Mini sur l’autoroute, elles en avaient 24… Beaucoup en tout, oui… Mais pas autant que toi, Marie. Pas autant de sacs en si peu de temps… Marie. Marie… Pleure, c’est normal. T’as le droit de pleurer en le racontant à ta mère et à ton père. Et si j’en parle, si je le raconte à mon tour, c’est pour que ça se raconte et qu’on en parle, bien sûr. Mais c’est surtout pour te dire, Marie, pour te le dire à toi : c’est beau, Marie, c’est beau ce que tu fais. »

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