#urgences 10
par KGM

L’extra en sus de l’ordinaire, extraits de conversations nocturnes

Régulation SAMU en nuit profonde, le 5 avril 2020.

2 h 54.
Je raccroche mon téléphone. J’ai fait le tour des services d’urgence. Toutes les zones CoVid, du département sont blindées. Les espaces « propres » (non-CoVid) sont calmes : les patients « ordinaires » ont tendance à éviter les urgences pour éviter le virus.

3 h 02.
Appel de particulier à domicile (escalier B, étage 3, 74 rue Léon Bouly, Amor-le-laye).
— ARM : Une femme de 72 ans, douleur thoracique
— Régulateur : Modifiée par la respiration ?
— ARM : Non, ni par les mouvements, ni par la pression, idem son infarctus de 2017…
— Régulateur : On y va (on envoie le SMUR et les pompiers, il y a suspicion de syndrome coronaire).
Quand tu fais le 15, c’est un(e) auxiliaire de régulation médicale (ARM) qui décroche et qui t’écoute. ARM, c’est un taf à part, entre opératrice téléphonique et secrétaire médicale polyglotte. Ça jongle avec les appels, lancés sur les postes, mis en suspension, rattrapés. Et ça dissèque les dossiers médicaux, dans la langue de Molière, mais aussi dans celles des infarctus et des aphasies.  L’ARM fait aussi aiguilleur du ciel, contrôle l’état de la flotte, déclenche les départs, fixe l’objectif, guide, annule, détourne, donne l’autorisation de faire pin-pon bleu-bleu pour rentrer. Ça fait un peu psychologue, putain fait chier ce con, oui bien sûr Monsieur, j’ai compris, atroce, ça vous écrase la poitrine, douleur 10 sur 10, mais en même temps, pas vraiment mal, une simple gêne, il est débile ou quoi, je vous passe le médecin, ne quittez pas… L’ARM travaille avec casque et manie à la perfection le statu on-off de son micro.
L’ARM filtre et trie en première ligne, grave pas grave. L’ARM range et fait le ménage. « Eh, la 786, je l’ai sortie du SAMU, je l’ai empilée dans le CoVid. L’ARM renseigne, toutes les 6 heures le paracétamol, oui, 4 fois par jour. En amont du médecin régulateur, l’ARM est sous tension, jus alternatif ou continu selon le moment, c’est le fusible qui chauffe, sauf que moins le courant passe et plus ça fait sauter les plombs. Ne hurlez pas, je vous prie, et restez polie, pétasse. »

3 h 08.
Bilan pompiers/domicile (pavillon, 3 rue des Ragondins, Bannes).
— ARM : J’ai le bilan des pompiers pour l’OAP (œdème aigu du poumon)
— Régulateur : Le type de 86 ans, à Bannes-les-2-écluses ? Il est comment ?
— ARM : Mal. Graillonne. Somnolent. Les pompiers demandent une équipe.
— Régulateur : On y va (d’accord, on fait partir une équipe de SMUR pour rejoindre les pompiers)

3 h 18.
Bilan pompiers/EHPAD L’Espérance (184 rue Olivier Disle, Champierre).
— ARM :Les pompiers veulent l’autorisation de transporter 3 patients CoVid19.
— Régulateur : 3 patients ? Mais ils sont comment ? Il me faut des bilans !
— ARM : Ils disent qu’ils sont pressés, en gros 3 gênes respiratoires de 90 ans…
— Régulateur : Non, non, non. Les transports se discutent au cas par cas.
— ARM : Mais ils sont prêts à partir, tous les 3, installés dans leurs camions !
— Régulateur : Stop ! Et, on y va (nous demandons aux pompiers, de ne pas transporter ces trois patients, nous engageons une équipe SMUR pour évaluer la situation)
Pour arrêter ça, il fallait y aller. J’ai envoyé Daniel, c’était son tour, c’est tombé sur lui. Il est tombé sur les pompiers. Leur a demandé de laisser tomber ces transports et ces patients. Facile avec eux. Ravis, ils étaient. Plus compliqué avec les aides-soignantes de L’Espérance…
Daniel a passé le reste de sa nuit dans cet EHPAD. Une heure pour les trois mourants, délicatement repositionnés dans leur lit et chambre d’origine, avec un pochon de sérum physiologique perché sur une potence, un sédatif, un antalgique et une heure de plus pour expliquer tout ça. Mot à mot, doucement, goutte à goutte, laissez-la s’endormir, il ne souffre pas, passons à la suivante. Quand ? Non, je ne sais pas combien de temps, une heure, cette nuit, demain peut-être. Non, non, je ne pars pas tout de suite, nous allons rester un peu. Nous, parce que l’infirmier et l’ambulancier du SMUR sont avec lui durant tout ce temps et pendant les deux heures suivantes. Ecouter les aides-soignantes. Discuter. Visiter quelques chambres. Poser une perfusion ici, coller un patch de morphine là, chuchoter, fermer délicatement la porte.

3 h 25.
Bilan pompiers/domicile (pavillon, 17 sente de la Gandonnerie, Amor-le-laye).
— ARM : Un refus. Le malaise hypoglycémique… Il a mangé, et s’est réveillé…
— Régulateur : Signe et OK (le patient signe un refus de transport et reste chez lui).

3 h 28.
Message pompiers/incendie (immeuble 7 étages, 59 rue Guillaume Wallut, Amor-le-laye).
— ARM : Un feu dans une résidence. Aucune précision…
— Régulateur : On attend (on n’envoie pas de SMUR, il n’en reste qu’un seul, donc on ne le lâche pas comme ça, on attend le bilan des pompiers).

3 h 33.
Transfert/Réanimation CH Champierre vers Réanimation CHU Léon Bouly.
— Réanimateur : Je l’ai accepté pour une décompensation de son diabète et en faisant un test CoVid pour rassurer la famille. Pas de bol, test positif ! Or, ma réanimation est fléchée propre. Moi, je veux bien le garder. Mais mon administrateur est borné, il m’impose de le transférer vers une réanimation CoVid…
— Régulateur (à l’ARM) : Passe-moi l’administrateur du CH Champierre, s’il te plaît…
— Régulateur (au Réanimateur) : C’est bon, tu peux garder ton patient. J’ai eu ton directeur de garde… Quinze minutes de négociation. Même en nuit profonde, il faut passer du temps à expliquer à nos administratifs que les gens testés positifs ne représentent que la partie émergé de l’iceberg… Merci… Un transfert en moins. Bonne nuit.

3 h 37.
Pré-bilan pompiers/incendie (immeuble, 7 étages, 59 rue Guillaume Wallut, Amor-le-laye).
— ARM : Le feu d’Amor-le-laye. Une victime en arrêt (arrêt cardio-respiratoire)
— Régulateur : Merde. On y va. Envoie 2 équipes (on engage 2 équipes de SMUR)
— ARM : Il ne nous en reste qu’une. Tu veux qu’on demande au SAMU ?
— Régulateur : Oui (oui, on demande au SAMU d’à côté de nous prêter un SMUR, si possible)
Voilà comment on se retrouve à poil, sans aucun SMUR disponible, à 3 h 37. Obligés de solliciter un SAMU limitrophe. Heureusement, dans le cas présent, ils sont aussi proches que nous de l’incendie. (Au final, pas d’arrêt cardiaque, mais un intoxiqué grave, intubé ventilé et amené en réa : plus d’une heure pour lui trouver une place en réanimation à cause du CoVid19 qui en accapare pleins partout.)

3 h 45.
Demande de transport par une aide-soignante de l’EHPAD des Célestins.
— Aide-Soignante : Notre médecin coordinatrice demande que le couple Taillandier soit transporté aux urgences pour avoir le l’oxygène.
— Régulateur : Quel âge ? Quel GIR ? (Le GIR est une échelle de dépendance)
— Aide-Soignante : 87 et 88 ans. Tous les deux GIR2 (dépendance très avancée)
Je creuse un peu en discutant avec l’aide-soignante. Je m’aperçois vite que cet appel est semblable à celui quand j’ai envoyé Daniel, sauf que je n’ai plus de SMUR dans mon département. Autre différence : les résidents sont dans leur chambre, et les sapeurs-pompiers n’ont pas été engagés. Geneviève et Robert Taillandier sont déments et grabataires, cloués au lit depuis des années, mais ils étaient d’humeur joviale avant l’apparition de cette fièvre et de cette toux qu’ils partagent comme le reste. L’aide-soignante finit par me donner le numéro de la coordonnatrice, et celle-ci répond. Elle insiste. Elle veut que le couple Taillandier soit transporté pour avoir le l’oxygène.

3 h 53.
Poursuite de la discussion avec la coordinatrice de l’EHPAD des Célestins.
— Coordinatrice : L’oxygène, c’est important pour leur confort, vous comprenez ? Nous avons deux extracteurs, mais ils ont été utilisés la semaine dernière et ils n’ont pas été décontaminés depuis. Et nous n’avons pas de bouteille…
— Régulateur : Un extracteur, ça expulse l’oxygène dans un tuyau, ça ne se souille pas de l’intérieur, ça se décontamine en 2 minutes avec une lingette. Seul le tuyau est en contact avec le patient, il suffit de le changer. Et les bouteilles d’oxygène, ça se commande…
— Coordinatrice : Notre fournisseur n’en fournit pas. Ou alors ça coûte cher.
Elle me prend la tête la coordinatrice. Elle ne capte rien et se répète. Mais, je reste courtois et patient un long moment. Diplomate. Pédagogue. A la fin, je craque.

4 h 21.
Discussion avec la coordinatrice de l’EHPAD des Célestins, suite et fin.
— Coordinatrice : L’oxygène, confort, important. Nous n’avons pas de bouteille… Ça coûte cher. Fournisseur ne fournit pas. Nos extracteurs pas décontaminés.
— Régulateur : Imaginez. Vous êtes capitaine d’un bateau ancré au port,qui s’apprête à naviguer sur les flots. On vous annonce une tempête. Il vous manque des canots de sauvetage, mais on vous propose d’en rajouter avant de larguer les amarres. C’est vous qui commandez. Vous faites quoi ?
— Coordinatrice : Je ne vois pas le rapport.
— Régulateur : Le bateau, c’est l’EHPAD. Les canots, c’est l’oxygène. Là, il y a eu un petit coup de vent, une bourrasque. La tempête arrive.

4 h 30.
Dans le garage, ça s’agite. Il y a du bruit comme en plein jour. Pour la quatrième fois, notre SAMU-SMUR participe, comme les autres, aux transferts inter-régionaux de patients CoVid19 vers le sud, vers l’ouest, vers… On prend des cas graves intubés dans nos services de réanimation, on les emporte par les airs, le rail ou plus rarement par la route. Cette nuit, mes collègues assurent un relais routier entre un hôpital régional et une gare de TVG. On fait de la place. La météo a dit…

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