Tranches de fictions extralucides inspirées d’un imaginaire récent

Cellule de régulation CoVid19, mercredi 18 mars 2020. Quelque part en France…

08 h 08. Gordana Stambak, inspecteur de police.
— Non, il n’est pas trop tôt, et vous ne me dérangez pas, inspecteur. Je suis ici pour évaluer les cas et proposer des solutions… Combien de vos fonctionnaires sont concernés ? 17 ? Facile à retenir. Ah, plus votre adjoint qui est hospitalisé et qui a été testé… Vous avez son nom ? La date du prélèvement ? Vous n’avez pas le résultat ? Bon, pour les 17 autres fonctionnaires, il me faut les identités et coordonnées téléphoniques, fixe et portable si possible, on va les rappeler un par un…
— Tiens, tu peux m’aider ? J’ai un dossier avec 18 lignes … Il y a une Madame Stambak qui va t’appeler avec des noms et numéros de téléphone… Oui, tu les rappelles un à un, tu les questionnes sur la date de début des symptômes : fièvre, toux, gêne respiratoire…
— OK. Mais là, j’ai une dame stressée qui pleure, je m’en sors pas…
— Passe, passe, je vais m’en occuper.

08 h 12. Patricia Sénéchal, femme, 68 ans.
— Calmez-vous… Je vous écoute. Vous êtes allée au centre de prélèvements ambulatoire et on vous a renvoyée à la maison ? Oui, ils sont en rupture de stock… Et ils vous ont dit qu’il y avait neuf chances sur dix pour que ce soit un CoVid19 et qu’il fallait rester confiné 14 jours, eh ben c’est normal… Mais non, la mortalité n’est pas de 20% ! Qu’est-ce qui vous fait croire ça ? Non, ne pleurez pas… Mais non, votre petite fille ne va pas mourir parce que vous l’avez embrassée avant-hier ! Oui, je vous jure que je vous dis vraiment ce que je pense. On ne me dit pas tout, mais je sais compter, et à mon avis, la mortalité de cette maladie, en France, est inférieure à 1%. Probablement autour de 0,5%. Allez, bon courage…
— Voilà, une de plus. C’est un peu plus calme que les jours précédents pour l’instant, non ?
— Oui, hier, on a reçu plus de 1000 appels entre 7 heures et 10 heures…

08 h 32. Pavel Brisznski, homme, 76 ans.
— Bonjour… Docteur Cagem, du SAMU. Vous nous avez appelés à 3 h 22 cette nuit, pour un patient de 76 ans qui… Oui, c’est ça, c’est celui-là… Je vois qu’on vous a demandé de le mettre sous oxygène et non, je ne suis pas sûr qu’il faille l’emmener à l’hôpital… Oui, je sais, il a été testé CoVid19 positif, c’est noté… Ne criez pas. Je souhaite parler à l’infirmière qui s’occupe de lui ainsi qu’au médecin coordonnateur de votre établissement, pour faire le point…
— C’est vrai qu’il y a 26 députés qui ont été diagnostiqués CoVid19 positifs ?
— Euh, je crois que c’est 26 pour l’Assemblée Nationale, dont 18 députés…
— Et tu crois qu’ils ont tous été testés ?
— Je crois que non. Et en plus il peut y avoir des dépistés positifs qui ne se déclarent pas. Il peut aussi y avoir de faux négatifs sur des tests trop précoces…
— Ça veut dire quoi ?
— En clair, ça veut dire qu’aujourd’hui, 5 à 10% des représentants du peuple sont touchés !

08h41. Jacqueline Dumesnil, femme, 65 ans.
— Vous gérez votre fièvre avec le paracétamol et la toux avec le sirop. Parfait, je ne vous dérange pas plus longtemps.

08h42. Jacqueline Barton, femme, 32 ans.
— Arrêt de travail ? Vous n’êtes pas à la retraite ? Pardon : 32 ans… OK, désolé, je vous ai confondue avec la précédente. Vous comptez jusqu’à 15, sans reprendre votre souffle : donc vous n’avez pas de difficulté respiratoire… Prenez soin de vous. Au revoir.

08h43. Mounir Djaffar, homme, 62 ans.
— C’est votre père, et il est trop mal pour me parler ? Il est cyanosé et en sueur ? On va venir le chercher. Si, si, c’est indispensable. Je vous envoie une ambulance.

08h54.Pavel Brisznski, homme, 76 ans.
— Vous êtes le Docteur Simonet ? Cagem du SAMU à l’appareil. J’ai eu du mal à vous joindre, mais j’ai parlé successivement à une aide-soignante, un infirmier et votre cadre, Madame Abrigada. Oui, elle m’a dit que vous aviez huit autres cas hautement suspects dans votre unité de résidents psychosociaux, et qu’aucun n’a été testé… Oui, idéalement, il faudrait en prélever quelques-uns pour savoir si votre service est un cluster, mais… Je vais vous donner deux numéros d’infectiologues. Mais à mon avis, faute de kits, ils réservent maintenant ces analyses aux cas graves hospitalisés et aux soignants symptomatiques qui en ont besoin pour savoir s’ils doivent interrompre leur activité… Je sais, ça déraille. D’un côté, on est quasi sûr qu’on a un foyer source de CoVid19 et, en même temps, on n’a pas les moyens de le tester. Mais revenons sur les rails et à votre patient de 76 ans… On est d’accord, il est psychotique, dément, il n’a pas de famille, il est sous tutelle mais, jusqu’à ces derniers jours, il se déplaçait bien et avait une bonne relation au quotidien… Son médecin traitant a précisé que la dégradation de ses fonctions cognitives excluait une réanimation invasive. Donc là, il a 39°C, il est somnolent avec une petite tension à 9/6 et il est encombré. Il est sous antibiothérapie et oxygène. On ne peut pas faire mieux, je ne vois pas l’intérêt de l’hospitaliser. Ce n’est pas un service à lui rendre, ses chances de survie sont faibles dans tous les cas, et il est plus confortable de mourir dans un lit que sur un brancard dans un couloir. Vous voulez l’avis d’un réanimateur ? Je m’en occupe, j’appelle Umberto Tomassini et je vous recontacte.
— Mais si 5 à 10% des représentants du peuple sont touchés, ça veut dire que 5 à 10% des Français sont infestés par le virus ?
— Peut-être, je ne sais pas. Les députés voyagent beaucoup, mais ils ne passent pas 20 heures par mois dans le métro… Difficile de dire s’ils sont plus ou moins exposés que le commun des mortels. On peut supposer que les représentants du peuple sont représentatifs de la population, non ?

09h06. Amandine Carpentier, infectiologue.
— Bonjour. Cagem du SAMU, à l’appareil. Vous avez reçu quelques kits ? Vous acceptez à nouveau de tester des patients ambulatoires ? D’accord, vous ne prenez ni les graves en institution, ni les cas bénins mis en quarantaine à la maison… L’indication type pour vous, c’est donc les patients qui sont en train de s’aggraver, n’est-ce pas ?

09h12. Pavel Brisznski, homme, 76 ans.
— Bien sûr, Umberto, je savais que tu me dirais ça. Mais pour que la décision de limitation des soins soit consensuelle, il me fallait l’avis d’un réanimateur. Donc le patient reste dans sa structure pour y mourir confortablement.
— Ça veut dire, si je calcule bien, qu’il y a aujourd’hui entre trois et six millions de personnes qui ont été contaminées en France ?
— Possible. C’est pour ça que le confinement est utile.

09h16. Monique Ponthier, femme, 37 ans.
— Oui, Madame, votre médecin traitant a raison ! Il faut rester chez vous jusqu’au 2 avril, minimum. Cette infection virale est très contagieuse. Bon courage.

09h17. Paul Enjalbert, homme, 29 ans.
— Non, Monsieur, ça se transmet facilement, mais c’est le plus souvent bénin. Vos enfants ne craignent pas grand-chose, à cet âge-là ça peut même passer inaperçu. Au revoir.
— Oui, peut-être six millions de personnes contaminées en France. Mais parmi elles, 2 millions asymptomatiques et 2 millions avec des formes légères… Il n’y a peut-être qu’un cas sur trois avec tableau complet : fièvre, toux, courbatures, essoufflement et grosse fatigue…
— Ben ça fait quand même aujourd’hui un cumul de 2 millions de personnes qui ont été malades ces deux derniers mois, ou qui le sont en ce moment. Ça me paraît beaucoup…

09h19. Gordana Stambak, inspecteur de police.
— Bon, pour commencer, votre adjoint est toujours en pneumologie, mais il va mieux et, donc, il n’aura jamais de résultats de test. Ses prélèvements ont été sous-traités à un labo qui n’a pas assez de kits et qui a donc révisé les critères d’indication. Pour faire simple, il est en train de guérir et, en sortant de son hospitalisation, il devra être en isolement à domicile pendant 15 jours. Pas besoin de test, disent-ils. Ensuite, pour les 17 autres membres de votre équipe, il y a en a 10 qui peuvent continuer à travailler car ils n’ont pour l’instant pas les critères de suspicion CoVid19. Non, je ne peux pas vous certifier qu’ils ne sont pas infectés par le virus. Vous savez, il y a environ un porteur sur trois qui est asymptomatique… Je vous dis seulement qu’à l’heure où je vous parle, ils ne sont pas à mettre en isolement. Contrairement aux sept autres, qui doivent être consignés à domicile au moins 14 jours à compter de la date du début des symptômes. Bon, je vais vous dicter un par un les noms et les durées de quarantaine…

09h21. René Chalban, homme, 57 ans.
— C’est donc une aggravation brutale au bout d’une semaine… Je vous envoie une équipe de secouristes. Il faut vous faire hospitaliser.

09h23. Unité CoVid des Urgences.
— Mathieu ? J’en ai encore quatre à te proposer. Je ne sais ce qui passe aujourd’hui, on a moins de patients à rappeler mais beaucoup plus de graves à faire hospitaliser…
— Tu crois que le virus a muté et qu’il est de plus en plus dangereux ? Pourquoi on a de plus en plus de cas graves ?
— Non, il n’a pas muté, je ne crois pas. Avec le temps qui passe, on voit moins les cas bénins, on ne voit que les graves. Des graves d’emblée, des pas graves devenus graves. Les bénins, ça guérit vite, à la différence des graves et des graves qui s’aggravent. Oui, même avec une mortalité à 0,5%, on peut dire que c’est grave, que ce n’est que le début, et que ça va s’aggraver.

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