#temps
par Jacques Fabrizi

Le temps suspendu, le temps retrouvé

Le 16 mars 2020, dans son allocution télévisée le Président de la République s’est exprimé en ces termes : « Nous sommes en guerre, en guerre sanitaire certes. Nous ne luttons ni contre une armée ni contre une autre nation, mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, et qui progresse. Et cela requiert notre mobilisation générale. Nous sommes en guerre. »

Le caractère martial des propos d’Emmanuel Macron fait son œuvre. La bataille menée contre le coronavirus n’est pas encore gagnée, que certains esprits, sincèrement éprouvés par cette pandémie, proposent déjà d’instituer un jour de commémoration pour le souvenir de la victoire contre cet ennemi invisible qui a donné du fil à retordre à nombre de services de réanimation. Deux dates sont proposées au choix : le 17 mars, premier jour du confinement, ou le 11 mai, jour du dé-confinement. À quand un monument dédié aux morts du Sars-Cov2 ? De quelle fiction abracadabrantesque sommes-nous les figurants ?

D’autres proposent de transformer les deux minutes d’applaudissements qui ont lieu chaque soir à 20 h 00 pour remercier les soignants, mais aussi tous les professionnels, joliment qualifiés de travailleurs de seconde ligne ou derniers de cordée, et qui ont continué à faire vivre la France à leurs risques et périls, en une minute de silence pour intégrer la mémoire de toutes les victimes du coronavirus. L’idée en est louable.

Déjà quand j’étais petit et que mon père me demandait de l’accompagner aux cérémonies commémoratives du 8 mai 1945, avec mes yeux d’enfant, je ne comprenais pas pourquoi il fallait observer une minute de silence. Une minute, cela peut paraître long, mais en y réfléchissant bien, cela me paraissait insignifiant en regard du nombre de victimes du nazisme. Ce n’était pas une minute de silence à laquelle on aurait dû s’obliger, mais se taire pour le reste de notre existence ! Ne nous égarons pas et gardons en mémoire « que le sang sèche vite en entrant dans l’histoire ».

Le mois de mai est habituellement un mois de rupture porteur d’espoirs ; souvent déçus d’ailleurs. Mai 1968 ou le 10 mai 1981, pour ne retenir que deux exemples pris au hasard et « que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître… »

Personnellement, en prévision du 11 mai 2020 et du dé-confinement tant attendu, j’ai remisé les cantates de Jean-Sébastien Bach. Puis, je me suis mis en quête d’une musique digne d’accompagner cet événement ; la Neuvième symphonie de Ludwig Van Beethoven m’est venue à l’esprit, mais elle m’a semblé quelque peu grandiloquente, notamment l’ode à la joie finale, trop solennelle et chargée de symbolisme. Alors, j’ai cherché un moment avant de dénicher une sonate pour violoncelle d’Antonio Vivaldi en mi mineur ; j’aime cette tonalité. Ce choix musical m’a semblé parfait pour sa légèreté, sa douceur procurant une sensation de bien-être et de sérénité. J’ai également envisagé de rendre visite à mon pâtissier attitré pour quérir quelques douceurs et de descendre à la cave à la recherche d’une bonne bouteille afin d’accorder mets, vin et musique. N’est-il pas important dans ces moments-là d’être sinon commémoratif du moins élégant dans ses choix ?

Nous voici à la fin de cette parenthèse, qui fut loin d’être enchantée, comme si le temps était resté suspendu. Le temps d’après est à portée de main. Sera-t-il celui du temps retrouvé ? Celui de tous les espoirs dans les changements promis et non celui du temps d’avant, même remis au goût du jour, celui qui nous a conduits à cette crise sanitaire, socio-économique et sociétale. Une crise née de la mondialisation, elle-même enfantée par la crise d’un capitalisme outrancier, héritier du colonialisme, lui-même issu de l’esclavagisme. Qu’on me pardonne l’effet domino de ce succinct raccourci historique dont le fil conducteur me paraît cependant évident.

Au départ, le confinement est apparu pour le plus grand nombre comme une éternité. Il fut redouté, appréhendé, détesté. Le regard rivé à l’écran de télévision, nous avons tenté en vain de comprendre les explications des spécialistes en tous genres affirmant, pour certains, avec humilité, pour d’autres, de manière péremptoire, leur ignorance ; après avoir compté, décompté, recompté le nombre de morts, nous avons soupé du coronavirus jusqu’à l’indigestion ; alors, un sentiment de lassitude nous a envahis. Un phénomène d’échappement salvateur qui nous a permis de survivre à une situation désespérée. Au fil des jours, nous avons retrouvé le goût de la lecture, de l’écriture, de la musique et, grâce aux prestations de pléthore d’artistes confinés — musiciens, comédiens, humoristes et tant d’autres — largement diffusées sur la toile, le rythme de nos journées s’est emballé au point que nous nous sommes demandé in fine : qu’avons-nous fait de tout ce temps où nous n’étions obligés à rien ?

« Que faisiez-vous confiné ?
— Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
— Vous chantiez ? J’en suis fort aise.
Eh bien ! Dansez maintenant. »

Vive le 11 mai 2020, et que la fête commence !

6 réponses
  1. Jean-François Burté dit :

    Hello l’artiste,
    T’as quand même une très jolie plume !
    Je te dis ça parce que c’est toujours agréable de te lire, même si “ça frotte un peu parfois…”
    J’aimerais avoir le quart de ton art
    J’ai passé un bon moment, qui m’a fait passé du déconfinement en reculant à l’échappement en sachant profiter de l’instant.

    Merci Jacques

    Répondre
  2. Martine ETIENNE BERTOZZI dit :

    “Une crise née de la mondialisation, elle-même enfantée par la crise d’un capitalisme outrancier, héritier du colonialisme, lui-même issu de l’esclavagisme. Qu’on me pardonne l’effet domino de ce succinct raccourci historique dont le fil conducteur me paraît cependant évident.”…. Bien résumé! Bien vu!
    Personnellement au début du confinement, je n’ai jamais autant dormi! les 2 premières semaines du moins! je ne pensais pas être aussi fatiguée….Et j’ai aussi commencé le rangement, j’ai lu plus que d’habitude, normal! j’ai regardé des séries sur netflix. J’ai ressorti la machine à coudre et j’ai confectionné des masques en tissus. J’ai aussi pris le temps de me former à domicile pour mes fonctions d’adjointe au Maire. Et surtout, j’ai continué à aller voir ma maman tous les soirs en prenant des précautions. Elle a 93 ans si je ne l’avais pas vue durant toute cette période, ce n’est pas le covid que j’ai pris le risque de lui transmettre qui l’aurait fait mourir mais la solitude…Heureusement qu’elle n’est pas en EPADH!
    Mais au tout début du confinement, je me suis dit que j’étais bien privilégiée dans ma maison avec mon jardin où j’ai pu accueillir mes enfants et ma petite fille! il a fait beau souvent et nous avons pu manger ensemble en gardant nos distances! formidable!
    Oui privilégiée! car ceux qui sont confinés dans des appartements exigus où la promiscuité doit être particulièrement difficile car la situation sociale est précaire. Les tensions dues au confinement, on le sait, ont fait remonter le taux de maltraitance des enfants et des femmes….Sans parler des familles plongées dans la misère car la frontière était déjà mince entre la précarité et la survie, ce confinement forcé les a achevé!
    Alors et maintenant? Et demain? Que retiendrons nous de cette crise dont nous ne sommes pas sortis d’ailleurs! Je ne sais pas, j’ai juste envie de dire “j’espère que ce ne sont pas toujours les mêmes qui vont continuer à payer” …Si on n’envisage pas un changement concret de notre manière de vivre et de voir le monde autrement en bref abolir ce système capitaliste, alors c’est à désespérer!
    Alors pour moi, ce sera “l’international”, “Bella Ciao” et du Pink Martini pour le fun!

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  3. WEBER dit :

    La fin de la “fable du temps présent” se termine finalement sur une note optimiste,humoristique et..fabuleuse, c’est le cas de le dire! Merci à Jacques pour sa thérapie par le verbe qui nous a offert un brillant “accompagnement -confinement “! On espère quand même qu’il n’aura pas à reprendre sa plume sur le même thème…
    Pascal W.

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  4. BLAISE dit :

    Bonsoir Jacques,

    Très beau moment de lecture et par là même de questionnement.

    Qu’ai je fait durant ces 55 jours de confinement ?
    Je serais tentée de répondre ni plus ni moins qu’avant.
    Et bien non, certes j’ai occupé mes mains et mon esprit mais l’absence de vie sociale et d’échanges avec les autres m’a cruellement fait défaut notamment mon bénévolat dans un Ehpad, apporter un peu de chaleur à nos aînés me remplit de joie.

    J’ai compensé mon manque d’activités en réalisant des masques pour le personnel soignant d’un autre Ehpad puis je me suis portée volontaire pour en réaliser pour la ville de Nancy. Ça a été ma petite pierre à l’édifice

    La solitude ne m’a jamais pesé en tant que telle, je dis d’ailleurs que je ne m’ennuie jamais avec moi-même, elle m’est très souvent bénéfique mais ce qui est terrible je crois, c’est l’indifférence et l’oubli !

    Comme souvent, je crois que nous oublierons, vite trop vite …
    Et comme le dit si bien Léo Ferré « Avec le temps va, tout s’en va… avec le temps tout s’évanouit. »
    55 jours… cela nous a semblé long et pourtant le temps a passé rapidement, il a glissé sans que l’on ne rende vraiment compte, sauf malheureusement par le décompte journalier des victimes du Covid-19.

    Soyons vigilants à ne pas oublier que nous sommes bien peu de choses, cette pandémie nous l’a prouvé.

    En préambule, tu rappelais les propos du Président de la République qui déclarait que nous étions en guerre et sans paraphraser Ch. de Gaulle, si nous n’avons pas encore gagné la guerre, avons-nous au moins gagné une bataille ? Je l’espère.

    Et comme tu le dis si bien, que la fête commence, en souhaitant seulement qu’elle ne s’achève pas en comédie dramatique…

    En attendant et pour terminer sur une note légère, le champagne était au frais, mon menu était choisi ainsi que le vin et pour finir j’ai choisi d’écouter la danse hongroise n°5 de Brahms pour son rythme enivrant et joyeux.

    Oui, savoir être élégant en toutes circonstances !
    Je t’embrasse
    Viviane

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  5. NicoleW dit :

    Ce texte Et tous les autres ont apportés une analyse Juste Et un éclairage sensible sur une situation cauchemardesque .
    Le style est pur , il me parle , il me plait ,,
    Parler et écrire Avec une telle sensibilité , coucher les beaux mots sur un papier pour embellir et effacer nos maux , c est çe que je ressens en lisant çe qui parfois s assimile à De la poésie ..
    dommage que ce moment de partage se termine pour le lecteur.. au vu de la situation çe 14 mai il serait peut être fou de songer à ranger cette plume Si prolixe , Elle pourrait éncore Servir Et nous Ravir…

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