Soap opera : Covid19 et vaccination

Il était une fois, dans une province éloignée de la capitale du royaume de France, un mire qui exerçait son art avec passion et humanité. Nous étions en l’an 2021 après J.-C. (Jésus-Christ), soit l’An I après S.-C. (SarsCov2) selon le nouveau calendrier qui débutait le 17 mars 2020, premier jour de confinement au moment où le pays s’était figé et que la vie des sujets de Sa Majesté s’en était trouvée profondément bouleversée. Non, non, non, rassurez-vous, ce n’est pas un conte tragi-comique pour enfant, encore moins un conte philosophique ! Pas du tout. Où et quand a-t-on déjà lu une pareille histoire ?

Les années précédentes avaient été marquées par l’irruption sur la scène politique d’un jeune intrigant à l’ambition démesurée. Il avait créé un mouvement politique identifié par ses initiales : « En Marche ». Il profita d’une appétence inopinée au dégagisme et d’une aspiration de la population à changer la société sans toutefois recourir à la droite extrême, représentée par le RN, le Rassemblement National, un parti raciste et xénophobe souvent parodié en « RHaine ». Jeune énarque, ayant été au service de la prestigieuse banque d’affaires Rothschild & Cie, il dissimulait avec peine sa soif de pouvoir ; il se montrait habile orateur et, avec un sens du partage certain, il promulguait au cours de rencontres ciblées ou de meetings ses réflexions et ses considérations sociétales pour convaincre les électeurs de voter pour lui. Coutumier des réseaux sociaux, il les utilisait avec un art consommé. Dans un livre intitulé Révolution, il déplorait que l’alternance fût devenue obsolète ; il écrivait : « Après la gauche, la droite. Les mêmes visages et les mêmes hommes, depuis tant d’années. »* Il appelait de ses vœux les membres de la société civile à le rejoindre afin de remplacer les représentants des anciennes castes dynastiques qui sévissaient dans les provinces. Le renouvellement des pratiques politiques qualifiées de vieillissantes constituait une des solutions choisies par le dauphin de la couronne de France pour donner un second souffle à la République. Il poursuivait son argumentaire : « D’aucuns pensent que notre pays est en déclin, que le pire est à venir, que notre civilisation s’efface. Que le repli ou la guerre civile constituent notre seul horizon. »*

Il ne croyait pas si bien s’exprimer. Après quelques années de règne, il dut affronter une jacquerie d’une rare violence : le mouvement des Gilets Jaunes. Des manants descendirent dans la rue pour manifester leur opposition à la monarchie renaissante et dénoncer l’aggravation de leurs difficultés économiques. Tous les samedis, pendant près d’un an, avec une rare ténacité, ils bloquèrent de manière illégale routes et ronds-points. Ces protestations mobilisèrent surtout les habitants des zones rurales et périurbaines, mais également de certaines métropoles où se produisirent plusieurs épisodes violents, notamment dans la capitale sur l’avenue des Champs-Élysées. Ils saccagèrent tout ce qui symbolisait à leurs yeux le pouvoir et l’argent.

Ce fut dans ce contexte que survint une pandémie de SarsCov2, un virus dont l’origine demeurait énigmatique. L’hypothèse d’une zoonose fut privilégiée au début de l’épidémie, mais en dehors de toutes théories complotistes, la possibilité d’un accident survenu dans un laboratoire classé P4 à Wuhan au centre de la Chine ne fut pas exclue. Face à ce nouveau coronavirus, cet « ennemi invisible », qui essaima à une vitesse redoutable sur toute la planète engendrant une pandémie à l’exemple de la peste noire au Moyen Âge, le roi décréta la mobilisation générale et appela à la croisade. « Selon l’OMS, le bilan du Covid-19 [fut] largement sous-estimé et l’épidémie [fit] plus de six millions de morts dans le monde. »**

Dans ce marasme sanitaire, bien que retraité, un médecin issu d’un milieu modeste poursuivait son activité avec le souci de ne pas abandonner ses patients dans un désert médical. Il soignait sans distinction « les travailleurs manuels et intellectuels des villes et des campagnes ». Federico Pratola conservait de ses origines italiennes un ersatz atavique de rébellion garibaldienne et s’agaçait des mesures administratives et technocratiques que les autorités sanitaires cherchaient à lui imposer. Federico rêvait d’écrire un roman, comme l’enseigne la tradition russe, avec un titre composé de deux substantifs reliés par la conjonction de coordination « et ». Crimes et Châtiments de Fiodor Dostoïevski, Guerre et paix de Léon Tolstoï ou encore Vie et destin de Vassili Grossman. Mais n’en ayant ni le génie ni l’ambition, il s’adonna très modestement à la narration d’un soap opera : Covid19 et vaccination.

À cette époque, la vaccination contre le Covid19 battait son plein. Le brave docteur Pratola cherchait à répondre à la demande de ses patients qui refusaient la contrainte de se faire vacciner dans des vaccinodromes mis en place par les fonctionnaires de l’ARS avec le concours d’assemblées locales, à l’exemple du GLA (Grand Longwy Agglomération) ; ils avaient prêté allégeance au ministre de la Santé, lui-même vassal du monarque républicain. Parmi les patients du docteur Pratola, il y en avait un, en particulier, qui souffrait de maladie de Parkinson au point de le rendre vulnérable ; l’émotivité à fleur de peau, il redoutait le moment où il serait contraint de se rendre à « la ferme des mille vaches », une structure ainsi nommée parce qu’elle avait pour objectif de vacciner mille personnes par jour. Il avait nulle envie de se retrouver « à la queue du leu le leu » devant une salle polyvalente où régnait une chaleur étouffante et où il craignait, du fait que les vétérinaires aient été autorisés à vacciner, d’être considéré comme du bétail. Bref, il préférait ô combien être vacciné dans l’ambiance feutrée du cabinet de son médecin qui le connaissait bien. Ce dernier subissait les entraves des autorités sanitaires qui redoublaient de zèle pour exclure les généralistes de la campagne de vaccination en leur délivrant les fioles vaccinales au compte-gouttes. Le docteur Pratola était de surcroît confronté à des difficultés logistiques quant à la livraison de vaccin et il multipliait les démarches pour faire connaître son mécontentement. Le serf en question, en toute bonne foi, s’en vint au château porter au Seigneur une missive relatant les faits ; il espérait une réponse positive et la résolution de ce litige qui lui tenait à cœur et lui aurait permis d’être vacciné avec humanité.
Le député local, un homme de même âge que le président, ancien trader, soudain tenté par la politique, se saisit sans hésitation de la circonstance opportune que lui avait offert le futur roi, non pas élu de droit divin, mais par le suffrage universel. Grand seigneur, le député nouvellement élu prit connaissance de la missive et demanda à son collaborateur de répondre au manant. La réponse par voie dématérialisée ne tarda point :

« Cher Monsieur,
En tant que collaborateur du député X., je vous informe que ce dernier tient à vous remercier d’avoir transmis ces différents éléments à sa connaissance.
Comme vous le savez, Monsieur le Député est membre des commissions des finances et des affaires européennes de l’Assemblée nationale. À ce titre, il ne pilote pas directement la politique vaccinale du gouvernement : ses dernières actions à l’Assemblée ont porté sur l’évaluation du budget 2020 et notamment la dotation de la France au budget de l’Union européenne, sur le contrôle du nouvel avenant à la convention fiscale France-Luxembourg ou encore sur des textes de loi comme celui relatif au volontariat des sapeurs-pompiers.
Toutefois, l’équipe du député tient à répondre par des éléments objectifs à vos interrogations. En ce qui concerne précisément les informations sur l’accès au vaccin Moderna : en l’état actuel à l’échelle nationale 2,5 M de premières doses de Moderna ont été injectées en France, et 1,2 M de secondes doses. Cet état correspond au ratio moyen entre la première et la seconde dose administrée pour chaque vaccin. À titre de comparaison, aux informations en date du 8 juin 2021, 20,8 M de premières doses Pfizer ont été injectées pour 9,8 M de secondes doses ; et 4,2 M de premières doses Astra Zeneca pour 1,2 M de secondes doses. Sur un plan national donc, les personnes vaccinées avec des doses Moderna n’apparaissent pas, au vu des données à la disposition des parlementaires et de l’État, particulièrement lésées.
En ce qui concerne la situation vaccinale en Meurthe-et-Moselle à la date de ce jour, mardi 8 juin 2021, 300 720 premières doses ont été injectées, toutes doses confondues, et 148 776 secondes doses, ce qui correspond à la moyenne nationale de plus de 20 % de secondes doses injectées. Sur le vaccin Moderna, les informations remontées aux parlementaires sont de 37 966 primovaccinés, et 17 966 complètement vaccinés, en Meurthe-et-Moselle, ce qui équivaut à un ratio de 47,3 % de seconde vaccination. Ces données sont largement supérieures à la moyenne nationale. En l’état actuel donc, il n’est pas signalé de dysfonctionnement particulier à la connaissance du Parlement, sur des carences en matière de livraison ou d’administration du vaccin Moderna en Meurthe-et-Moselle. Comme vous le savez, le député agit essentiellement sur la base de ces informations, pour évaluer l’action du Gouvernement en matière vaccinale.
Afin d’accéder à l’ensemble de ces données, je vous invite à vous rendre sur le site du gouvernement www.data.gouv.fr à l’onglet suivant. Vous y trouverez l’ensemble des données mises à jour quotidiennement sur la vaccination.
Toutefois, le député et son équipe restent attentifs à la situation particulière que vous avez souhaité faire remonter à son attention. Ainsi, si davantage d’éléments objectifs pouvaient être portés à la connaissance du député, à l’instar de données chiffrées ou d’éléments attestant d’un dysfonctionnement manifeste, il ne manquera pas d’en informer les autorités compétentes, le Ministre des Solidarités et de la Santé le cas échéant.
En espérant que ces éléments seront de nature à répondre à vos interrogations, je vous prie de bien vouloir accepter, cher Monsieur, l’expression des meilleurs sentiments du député X. ainsi que de toute son équipe.
Bien cordialement,
Le collaborateur du Député. »

En lisant le courriel, le gueux cliqua avec curiosité sur le lien mentionné, puis sur l’onglet recommandé et d’onglet en onglet s’égara dans les méandres des sites gouvernementaux ; noyé sous une avalanche de chiffres et de statistiques, il entrevit enfin l’issue de cet enfer numérique avec l’apparition à l’écran de cette phrase sibylline : « 404 | This page could not be found. »

Le changement, tant souhaité par les Français qui avaient cru en ce jeune homme providentiel, n’était apparemment pas au rendez-vous. Les hommes en responsabilité avaient changé, mais leur communication conservait à travers l’hermétisme de leur langage technocratique, le même mépris. « Qui es-tu, toi, manant pour venir troubler ma quiétude ? »

La pandémie de Covid19 touchait à sa fin et Federico ne put s’empêcher de penser à l’apophtegme de son père qui lui disait toujours en parlant de certains élus qui se considéraient comme des seigneurs : « Si tu n’as besoin de rien, n’hésite pas à le leur demander ! »

I’m a poor lonesome doctor…

 

* Emmanuel Macron, Révolution, XO Éditions, 2016.
** Le Monde, 22 mai 2021.

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