#silence
par Jacques Fabrizi

Rompre le silence

Longwy, 15 avril 2020.

En ces temps tourmentés par la pandémie au Covid-19, la liberté de penser et de s’exprimer s’accommode-t-elle avec un devoir de réserve qualifié de salutaire ? Les médecins ne devraient-ils pas faire taire le citoyen qui sommeille en eux ? S’abstraire de toutes pensées, de toutes réflexions, de tout jugement critique au sens noble du terme ? S’obliger à faire comme si de rien n’était au nom de l’unité nationale ardemment souhaitée par nos gouvernants ? Ne devraient-ils pas s’astreindre à demeurer silencieux en attendant la résolution de ce fléau au risque d’alimenter « la meute des loups » et de déstabiliser encore plus une situation qui ne demanderait qu’à l’être ? Le silence ou le chaos prévisible en agitant le spectre des extrêmes. Un silence bienveillant de préférence en mettant nos appréciations et surtout nos divergences de côté. Il sera toujours temps d’en parler après, quand le monde aura retrouvé sa normalité sous-entendue celle d’avant la crise sanitaire que nous vivons actuellement.

Le silence m’interroge, car il n’a pas que des qualités négatives. Il est, au contraire, bénéfique pour la créativité, la mémorisation ; c’est un prélude à la méditation et il permet d’accéder à la sérénité. En musique, le silence fait partie de la ligne mélodique et, selon Ferruccio Busoni, il est « ce qui, dans notre musique actuelle, approche au plus près de l’essence de l’art ». L’écoute attentive d’un patient, au cours du colloque singulier, se doit de respecter ses silences, souvent mis à profit pour structurer sa pensée.

Le silence et l’hôpital sont souvent associés comme le rappellent les panneaux de signalisation rencontrés aux abords des établissements de soins. Actuellement, paradoxe supplémentaire, il est plutôt mis à mal par le tintouin que l’on observe sur les chaînes d’infos en continu dont les caméras ont envahi, de façon parfois indécente, les services de réanimation.

Le silence ravive en moi de tenaces souvenirs à travers l’histoire de mon père. Il fut arrêté par la feldgendarmerie pour actes de résistance contre l’occupant nazi. Emprisonné au fort du Hâ à Bordeaux, il fut torturé par la Gestapo, mais il garda le silence, acte héroïque en soi. Après un transit par le camp de Royallieu à Compiègne, il fut déporté au camp de concentration de Buchenwald de 1943 à 1945. Il en revint physiquement vivant, mais à jamais meurtri, éprouvant le syndrome du survivant. Paradoxe de l’histoire, à son retour, il garda le silence. Il ne parvint jamais à raconter son expérience concentrationnaire, la cruauté et l’horreur qu’il avait éprouvées. Il ne put trouver les mots pour dire l’indicible, pour nommer l’innommable, pour formuler l’informulable, pour expliquer l’inexplicable. J’aurais aimé connaître son histoire avec un petit « h », mais il s’attacha sa vie durant à masquer ses émotions, ses sentiments en ne nous livrant que l’Histoire avec un grand « H ». Dès qu’il abordait le sujet de « sa » déportation, il était envahi par un trouble émotionnel qui l’étreignait et le plongeait dans un grand désarroi. Dès qu’il s’agissait de préciser quel avait été son ressenti, lors de son affectation aux fours crématoires, chargé d’incinérer les corps morts, ceux de ses compagnons d’infortune, alors sa voix se nouait, sa gorge se serrait et il devenait livide. La peur se lisait dans ses yeux, proportionnelle à la terrible souffrance qu’il ne nous permettait que d’entrevoir. Le récit s’interrompait, cédant la place à l’émotion perceptible sur son visage. Le silence devenait soudain envahissant avec l’étrange sensation qu’un peuple d’ombre nous côtoyait. Sa volonté de témoigner était pourtant rémanente, mais toutes les tentatives s’arrêtèrent au bord du gouffre où il demeurait en permanence dans un état d’équilibre, ou plutôt de déséquilibre, incapable de quitter ce temps du désastre, ce drôle de présent avec lequel il fut obligé de continuer à vivre.

Transformer ce vécu en une expérience psychique l’aurait certainement aidé, même si, écrivant cela, je ne peux que m’ouvrir au doute en pensant à la fin tragique de Primo Levi ou de Bruno Bettelheim. Il demeurera jusqu’à son dernier souffle dans le non-dit et le silence. Nous sommes tous le fruit d’une histoire, et ce qui pourrait apparaître comme une digression ne l’est absolument pas à mes yeux, surtout cette année où le 75e anniversaire de la libération du camp de Buchenwald et l’hommage aux rescapés des camps et aux victimes du nazisme ont été commémorés virtuellement en raison de l’épidémie à Covid-19.

« Si l’écho de leurs voix faiblit, nous périrons », a écrit Paul Eluard. Le silence de mon père m’a appris la nécessité de défendre ses idées et ses convictions quoi qu‘il advienne et quoi qu’il en coûte. C’est pourquoi, j’ai délibérément choisi de ne pas respecter le silence auquel je suis convié, mais de « dire ce que nous ressentons, non ce que nous devrions dire » pour reprendre une citation de Shakespeare dans Le roi Lear.

Le silence recèle aussi bien des mystères, notamment pour ceux qui ont été victimes de traumatismes et qui développent a posteriori un syndrome de stress post-traumatique. L’intérêt des cellules d’aide psychologique en situation de catastrophes est de nos jours communément admis. Elles permettent aux victimes de parler « à chaud », d’évoquer sur le vif ce qu’ils viennent de vivre et leur permettre d’évoluer favorablement. A priori, paradoxe supplémentaire de la période que nous traversons actuellement et contrairement à ce qui se pratique habituellement, il ne serait pas opportun pour les soignants que nous sommes d’exprimer publiquement nos émotions et notre colère vis-à-vis des dysfonctionnements que nous constatons et des injonctions paradoxales auxquelles nous sommes soumis. Dans le même temps, sans aucune concertation avec les psychologues libéraux également entravés dans leur exercice, des plateformes de soutien psychologique aux soignants se mettent en place en les assurant du strict respect de leur anonymat.

Sur un plan psychopathologique, les injonctions paradoxales conduisent à la folie. Dans le cadre de la gestion de crise due au Covid-19, les exemples de messages contradictoires sont légion, et chaque jour qui passe apporte son lot supplémentaire. Alors que l’épidémie sévissait à Wuhan, le 24 janvier, Agnès Buzyn, alors ministre des Solidarités et de la Santé, parlant du coronavirus affirmait : « Le risque d’importation de cas depuis Wuhan est maintenant pratiquement nul. Le risque de propagation du coronavirus dans la population est très faible. » Elle fera son mea culpa au lendemain du premier tour des élections municipales dans une longue interview accordée au journal Le Monde dans laquelle elle confia qu’elle regrettait ses paroles et avoua : « Quand j’ai quitté le ministère, je pleurais parce que je savais que la vague du tsunami était devant nous. » En Chine, les caméras thermiques contrôlaient la température de tous les voyageurs, alors qu’en France, aucune mesure ne fut mise en place dans les aéroports franciliens. Des trains et des bus sont rentrés d’Italie fin février, sans aucun contrôle. Sans parler du fameux match de football entre la Juventus de Turin et l’Olympique Lyonnais le 26 février 2020 qui vit des hordes de tifosi venues d’Italie supporter leur équipe.

La porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, a successivement soutenu, en dépit des faits et du bon sens, que les frontières n’arrêteraient pas le virus, que les tests n’étaient pas utiles, que les masques n’étaient pas nécessaires pour les non-malades, et que nous n’allions tout de même pas fermer toutes les écoles de France. Par la suite, sans gêne, elle affirmera le contraire pour chacune de ses assertions. Le mensonge érigé en technique de communication gouvernementale pour rassurer la population et masquer, sans mauvais jeu de mots, la pénurie : si la situation n’était pas à ce point gravissime, elle en serait risible.

Pourtant, la contestation que d’aucuns craignent aujourd’hui – et qui, d’ores et déjà, souhaiteraient nous réduire au silence –, était déjà présente hier quand les personnels soignants – toute qualification confondue – manifestaient contre la dégradation des conditions de travail à l’hôpital, le manque de crédits, la fermeture de lits, notamment dans les services de réanimation qui nous font cruellement défaut aujourd’hui. L’exemple de l’hôpital Legouest à Metz qui a subi plusieurs restructurations à partir de 2014 avec, entre autres, la fermeture du service de réanimation, est l’illustration parfaite d’une logique purement technocratique et comptable.

La situation est inédite à plus d’un titre, et je suis stupéfait de constater qu’hier, il n’y avait pas d’argent pour les hôpitaux et qu’aujourd’hui, comme par miracle, on nous annonce des crédits illimités. Comprenne qui pourra, même si l’on ne peut que s’en féliciter. La gestion de l’hôpital public est calquée sur un modèle entrepreneurial libéral, exclusivement comptable, qui devrait fonctionner à flux tendus pour éviter les stocks qui nous manquent actuellement. La dénoncer est un acte citoyen. Le silence, à travers le devoir de réserve que l’on cherche à nous imposer, n’est pas de mise.

Le Covid-19 a engendré une crise systémique qui va nous obliger à reconsidérer nos modes de fonctionnement. Si l’on veut, à l’avenir, éviter les travers que l’on connaît aujourd’hui, il faudra opérer un changement de paradigme en sortant d’une logique technocratique et néolibérale et en remettant l’Humain au centre des soins.

Il n’est pas interdit de rêver, j’espère simplement que le rêve ne tournera pas au cauchemar.

7 réponses
  1. Jeanne Dubois dit :

    Coucou Jacky !
    Je suis très Impressionnée à la lecture de ce superbe texte
    Quelle plume!
    Je l’ai transmis à beaucoup de mes amis.
    Cette réflexion rejoint en tous points la mienne, j’attends l’Après avec une grande curiosité .
    Toutes mes félicitations pour ta ténacité.
    Bises
    Jeanne

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  2. Claude D. dit :

    Salut Jacky!
    Très ému d’avoir retrouvé au travers de ton texte le souvenir de ton papa, j’en garde le souvenir d’une personne très réservée et d’une grande humilité.
    Ton texte lui fait honneur et il est fier, j’en suis sûr, de la grande qualité de tes écrits.
    Félicitations et amitiés
    À bientôt.
    Claude

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  3. SPILLMANN Philippe dit :

    Mon cher Jacques, merci de dire haut et fort, avec netteté et arguments, ce que beaucoup pensent dans le monde de la santé, qu’ils soient acteurs ou patients. Le silence aujourd’hui serait au contraire une forme de complicité des errements et mensonges de nos gouvernants. Amitiés, Philippe

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  4. Martine ETIENNE BERTOZZI dit :

    Bonjour Jacques
    Curieusement, en lisant votre écrit, hier soir, cela a fait revenir en moi ce sentiment que j’ai de temps en temps de ne pas pouvoir dire les choses….Comme quand j’étais enfant et que toutes les questions que je n’osais pas poser me rendaient quelque fois mutique et angoissée. Comme quoi, chacun peut trouver dans vos propos des “impressions” de vécu…
    Par ailleurs, oui il faut dire les vérités même et surtout un médecin et cela conforte ce que nous pensons aussi de la gestion calamiteuse de cette crise sanitaire. Le quotidien d’un généraliste confronté à la maladie à cette maladie!
    Des incapables, hélas nous gouvernent et n’entendent pas remettre en cause ce système libéral au contraire, ils ont le culot de dire que notre système de santé est exemplaire. Ce sont les soignants qui sont exemplaires, ils se battent au quotidien avec des moyens honteusement réduits depuis des décennies au nom du fric et de la rentabilité….Je crains, hélas que les gens aient la mémoire courte et que le “plus jamais ça ” fasse long feu..Tout est ramené depuis longtemps à l’individualisme, le “lavage de cerveau” du TINA de Thatcher et Reagan a bien marché hélas! L’homme doit être rentable, sa santé a un prix aussi, elle coûte trop cher etc etc (enfin pas pour les riches…) Bon on pourrait à l’infini débattre de cette situation calamiteuse qui ne doit rien au hasard…Le virus non plus d’ailleurs ne doit rien au hasard, la “mondialisation heureuse” est passée par là….
    Il y a aussi les morts trop nombreux de ce virus, morts à l’hôpital seuls comme des pestiférés! quelle cruauté! pas un dernier regard pour un proche. Les familles qui sont désemparées face à cette mort brutale et qui mettront un temps infini (ou pas) à faire leur deuil. Cela donne un échos particulier au projet de maison des soins palliatifs et combien il est humain et indispensable d’aborder la mort dans les meilleurs conditions.
    Enfin merci pour votre témoignage et ne vous arrêtez pas là, on a besoin nous aussi de savoir….
    Amitiés
    Martine

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  5. MALHOMME MARC dit :

    Bonjour Docteur
    Très bon article qui vient comme en écho à votre livre, Le Chemin De Croix.
    Chronique d un désastre annoncé ? pour paraphraser le titre d un roman. Mais comme vous, je garde une note d espoir à la prise de conscience de nos gouvernants…………
    Bien à vous.

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  6. Feriel H. dit :

    Bonjour Jacques,
    Magnifique texte !
    Poignant le passage sur ton papa, personne n’oubliera…
    Tu lui rends un bel hommage à travers tes mots.
    Merci encore pour ce partage.
    Au plaisir de te lire.
    Feriel

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