La saga de la vaccination

Résumé de l’épisode précédent : le 23 avril 2021, à l’initiative de l’URPS (Union régionale des professions de santé) de la région Grand Est, j’ai participé à une expérimentation destinée à montrer aux autorités sanitaires la « faisabilité de la vaccination » avec un vaccin à ARNm (Moderna) effectuée par les médecins dits « de ville » au sein de leur cabinet. Incroyable, mais vrai ! Les médecins généralistes doivent à présent prouver qu’ils savent vacciner et organiser une séance de vaccination alors que c’est le cœur de notre métier. Ce qui est nécessaire pour les médecins ne l’est évidemment pas pour les pharmaciens, les dentistes, les vétérinaires ou les pompiers ! N’étant pas adepte de la « Ferme des 1000 vaches » mais plutôt du petit producteur, j’ai répondu avec enthousiasme à cette proposition. Les patients invités à se faire vacciner étaient ravis, car pour la plupart ils redoutaient de se rendre dans un vaccinodrome ou n’avaient pas réussi à obtenir un rendez-vous ; la fracture numérique en étant la raison première.

Dans ce cadre, la première livraison de vaccin avait été effectuée de manière idéale par le réseau Distrivac mis en place par l’URPS Grand Est, mais dans sa prétention à tout régenter et tout contrôler, l’État et l’ARS ont voulu reprendre la main en s’occupant eux-mêmes de cette distribution. Souhaitant respecter le délai de 28 jours recommandé entre deux injections et afin d’effectuer à mes « primo-vaccinés » la seconde injection, j’ai passé commande le 17 mai 2021 et attendu la livraison de la deuxième fiole de vaccin Moderna le 21 mai 2021. En vain. Puis le 28 mai 2021. Bis repetita ! J’ai fait le choix de vacciner mes patients avec le vaccin Moderna, le seul vaccin à ARNm accessible aux médecins généralistes en cabinet, les vaccins AstraZeneca et Jansen étant considérés in fine par la revue Prescrire « comme une option de deuxième choix pour lutter contre la maladie Covid19 après les vaccins à ARNm pour lesquels aucun signal d’effet indésirable majeur n’a émergé mi-2021, et ce malgré une utilisation massive au cours des campagnes de vaccination »*.

Lorsqu’une commande est passée sur un site de e-commerce, un mail de validation est immédiatement envoyé et l’on peut dès lors suivre les différentes étapes jusqu’à la livraison finale. En ce qui concerne la commande et la livraison des vaccins aux médecins généralistes, rien de tout cela n’existe. L’on doit se contenter de mails étiquetés « DGS-Urgent n° 2021-55 » par exemple dans lequel sont précisées les « modalités de commandes du vaccin Moderna ; volumes ouverts à la commande : chaque médecin aura la possibilité de commander 1 flacon. Chaque officine pourra commander jusqu’à 2 flacons. Dates de livraison en officine : les premiers flacons de vaccin Moderna commandés la semaine du 24 mai seront livrés entre le jeudi 3 et le samedi 5 juin. En fonction des volumes commandés, une partie des flacons pourrait être livrée la semaine suivante, voire la semaine d’après ». Le « DGS-Urgent n°2021-56 » est rédigé dans la même veine administrative et technocratique : « compte tenu du niveau des commandes passées au cours des deux premières semaines et de la nécessité de répondre à ces commandes avant d’en enregistrer de nouvelles, la prochaine ouverture du portail de commandes pour Moderna aura lieu la semaine du 7 juin. » Il paraît difficile dans ces conditions d’organiser une séance de vaccination en convoquant les patients à la dernière minute, le flacon une fois percé devant être utilisé dans les six heures. Vive la Task Force Vaccination ! Finalement, j’ai été obligé de parlementer avec le pharmacien proche de mon cabinet afin qu’il accepte de me céder un des deux flacons qui lui étaient destinés, ce dont je le remercie.

Le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, avait déjà été mis en cause quant à la gestion calamiteuse des masques, mais aussi des tests de dépistage, des lits de réanimation, des respirateurs et des médicaments essentiels. Avec ces mails en série, « DGS-Urgent », se prépare-t-il à justifier sa gestion de l’épidémie de Covid19 devant les futures commissions d’enquête parlementaires ? Lorsqu’un médecin commet une erreur médicale, il fait immédiatement l’objet, dans l’attente d’un jugement, d’une interdiction temporaire d’exercer. Le médecin est sanctionné alors qu’une seule victime est identifiée. Que diable n’en est-il pas de même pour les responsables politiques en poste ? Ne serait-il pas intéressant de nommer une commission d’enquête pour déterminer les conséquences exactes des décisions gouvernementales et des instances sanitaires quant au nombre de morts du Covid19 ?

Étant médecin et néanmoins citoyen, ou citoyen et néanmoins médecin, je suis lassé, comme nombre de mes concitoyens, par l’attitude de ces personnages politiques qui occupent des postes au sommet de l’État ; seuls le buzz et la politique spectacle semblent les intéresser ; ils peuvent ainsi affirmer sans ambiguïté “blanc” un jour, se contredire le lendemain avec une assurance déconcertante en disant “noir” et surtout en faisant montre de l’avoir oublié ou en soutenant que ce qu’ils ont prononcé la veille avait été interprété de manière inexacte ! Le domaine de la santé constitue pour les Français un sujet sensible. Il ne faut pas s’étonner ensuite qu’avec de telles attitudes, ils aient été, dans un premier temps, hésitants à se faire vacciner. « L’exécutif craint à présent “un plafond de verre” vaccinal [et] s’interroge sur les moyens à mettre en œuvre pour convaincre les Français d’accepter la vaccination. »** On remarquera l’hypocrisie de la non-obligation vaccinale puisque le « pass sanitaire » sera nécessaire à partir du 9 juin 2021 pour assister à certains spectacles ou voyager à l’étranger.

Dans une allocution télévisée, le 16 mars 2020, le président de la République avait affirmé : « Nous sommes en guerre, en guerre sanitaire certes. Nous ne luttons ni contre une armée ni contre une autre nation, mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, et qui progresse. Et cela requiert notre mobilisation générale. » Plus d’une année s’est écoulée depuis le discours martial d’Emmanuel Macron ; les médecins sont restés fidèles au serment d’Hippocrate, ils n’ont pas fui face au danger, ils ont continué à soigner leurs patients. Depuis le 1er mars 2020, 46 médecins libéraux en sont morts ! Aujourd’hui, ils se sentent déconsidérés, méprisés, voire humiliés par les décisions prises à leur endroit par le gouvernement et les instances sanitaires. Les médecins de ville ont été les grands oubliés du Ségur de la santé qui s’est uniquement intéressé au personnel hospitalier en accentuant au passage l’hospitalo-centrisme.

Comme nombre de soignants, j’avais été sensible aux paroles présidentielles et je m’étais senti concerné. Il m’était revenu, en mémoire, la réflexion de Novikov peu avant le début de l’offensive soviétique lors la bataille de Stalingrad : « Quel bonheur de participer à la bataille qui décide le sort de ta patrie. »*** Dans le combat à mener contre le virus, j’avais éprouvé un sentiment quasi patriotique ; il m’était apparu l’image des médecins généralistes semblables aux FTP (Francs-Tireurs et Partisans), les premiers résistants à se lever et s’organiser face à l’occupant nazi lors de la Seconde Guerre mondiale. Las, après avoir affirmé le contraire lors du lancement de la campagne de vaccination, le 27 décembre 2020, le ministre de la Santé et les instances sanitaires ont, comme lors de la grippe H1N1 en 2009, à nouveau œuvré de telle sorte que les médecins généralistes en soient exclus. L’épidémie semble livrer ses derniers assauts laissant espérer la fin prochaine du conflit. Malgré une conscience aiguë du sens de leur mission, l’écœurement domine chez les généralistes et ils n’ont qu’une envie : celle de jeter l’éponge. Si toutefois le dessein de vacciner préoccupe encore certains, ils sont invités à rejoindre les vaccinodromes, équivalent actuel de la division Leclerc…

I’m a poor lonesome doctor…

* La Revue Prescrire, 1er juin 2021, Page 403-4.
** Le Monde, mardi 1er juin 2021.
*** Vassili Grossman, Vie et destin, Julliard/L’Âge d’Homme, 1983.

3 réponses
  1. Metha dit :

    Je suis avec vous poor lonesome doctor, entierement de votre coté, à 2000%

    Vous avez encore visé juste et de bien belle manière.

    Cette situation est ignoble, mais qu’ont ils contre les médecins.
    La politique, les politiques, toujours aussi loin du peuple, bien sur ils vont chercher à nous prouver le contraire…un belle bande de….enfin vous me comprenez.

    De la vaccinodictature je n’en veux pas, je veux simplement que mon médecin traitant me vaccine, y à rien de bien compliqué, je n’ai confiance qu’en mon médecin, et plus les ça avances plus je me dis qu’il n’y arrivera pas, et ça, faute aux politiques.

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    • Fabien SALVI dit :

      Docteur,
      En lisant votre texte de ce jour – # saga – et devant la situation ubuesque à laquelle les médecins généralistes, volontaires pour vacciner, sont confrontés, il y avait une petite musique dans ma tête qui traduisait ce que vous essayez de nous faire saisir à la fois par notre esprit mais aussi, et surtout me semble-t’il, par notre « devoir » de citoyen. … Devoir qui est de rester debout face à l’adversité.
      Cette petite musique est celle de Stéphane Hessel : « Indignez-vous ! ».
      Et en relisant les premières pages du texte de Hessel, je me suis dit, oui c’est cela. Car en fait il fait appel à l’esprit de résistance. A l’esprit de la Résistance. Celle* qui a voulu que tout citoyen de France puisse avoir droit à un travail, une instruction, un logement, etc … et un droit à la santé (pour faire simple, avec la création de la Sécurité Sociale).
      Et c’est là que je vous rejoins, car en mettant en évidence ce qui apparait, au mieux pour de l’incapacité, mais ressemble plus vraisemblablement à une volonté de poursuivre la mise à mal de notre système de santé, vous nous ouvrez les yeux et vous nous donnez les éléments qui devraient nous aider à « renverser la table » et agir pour que la santé ne soit plus aux mains d’une caste de décideurs mais que la Nation en soit beaucoup plus partie prenante.
      Je ne veux pas ici faire une tribune, c’est avant tout la vôtre, mais je tenais avec les mots ci-dessus à vous faire part de ce que je voudrais que chacun retienne : « Indignez-vous ! Indignons-nous ! ».
      Fabien Salvi / Nanterre
      *En ce 150ème anniversaire de La Commune de Paris, j’ajoute que bon nombre des décisions du Conseil National de la Résistance était déjà dans l’esprit de ce que la Commune a exprimé en son temps.

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  2. Jean-Marc DURIEZ dit :

    De nouveau le Docteur Jacques Fabrizi dit, ou plutôt écrit, juste. Je n’aurai rien à ajouter aux commentaires de Monsieur Fabien Salvi si ce n’est l’expression de mon vécu de la campagne de vaccination. Je vis dans ce Pays-Haut Lorrain (que décrit d’ailleurs merveilleusement bien le Docteur Fabrizi dans son récent livre “une vie par défaut). Les “autorités” c’est à dire l’ARS en concertation avec le Préfet de Meurthe et Moselle et le Présent du “Grand Longwy Agglomération” (acronyme…GLA, pour qui sonne t-il ?) ont décidé de fermer trois “mini vaccinodromes”, Cosnes et Romain, Mont Saint Martin et Longuyon pour en ouvrir un à…22km de cette dernière à Mexy exactement. Ce “maxi vaccinodrome est en capacité de vacciner 1 000 personnes par jour. Le 4 juin, jour de son ouverture il en avait vacciné 250. Pourquoi ? Tout simplement faute de moyens humains, faute de pouvoir prendre des rvd (Doctolid était en panne, dixit le Présient du GLA etc..etc..) Et pendant ce temps là, les médecins de proximités attendent les vaccins…

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