#ruban par Jacques Fabrizi

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Le ruban de Möbius

Certains s’étaient peut-être imaginé que la ligne politique d’Emmanuel Macron ressemblait à un ruban de Möbius, sans image spéculaire, en reprenant le vocabulaire de Jacques Lacan, à savoir que la droite devient la gauche et inversement. Une illustration parfaite du « en même temps » présidentiel qui laissait augurer des « jours heureux ». Le meilleur n’est-il pas caché dans le pire ? Après un premier mandat au cours duquel Emmanuel Macron mena essentiellement une politique que l’on peut qualifier, sans grande difficulté, de droite et à l’aune des résultats de la dernière élection présidentielle, l’on aurait pu s’attendre à des mesures « d’apaisement social et de concorde ». Le Président, fraîchement réélu, semblait avoir compris que le pouvoir d’achat, le travail, l’éducation et la santé faisaient partie des préoccupations premières des Français.

Dans le domaine de la santé, les candidats à l’élection présidentielle, pour la plupart, se sont montrés soucieux à propos des déserts médicaux et des difficiles conditions d’accès aux soins, sans toutefois préciser les solutions à mettre en œuvre. Dans ce contexte, l’on assiste ces derniers temps à une offensive de certains groupes privés intéressés par « la marchandisation de la médecine » en particulier dans le domaine des soins primaires. Après avoir donné en pâture à des groupes privés — Orpea ou Korian, pour ne pas les citer — le sort des personnes âgées dépendantes devenues à leur insu « des pompes à fric », la loi grand âge et la réforme de la dépendance ont été reléguées sine die. À présent, la médecine générale représente la nouvelle cible des groupes financiers investis dans le domaine de la santé. Le pire réside dans le fait que ces opérations se réalisent avec l’assentiment des pouvoirs publics, satisfaits de se dessaisir de cet épineux problème, et des édiles, désireux de répondre aux besoins de leurs administrés, quitte à vendre leur âme au diable. Elles sont déjà oubliées, les paroles prononcées le 12 mars 2020, par le Président de la République qui affirmait « qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché ! »

Le groupe Ramsay Santé a ouvert le 31 janvier 2022, à Pierrelatte, dans la Drôme, son premier centre de santé en France et expérimente un nouveau mode de rémunération des médecins. Peu importe que ce centre soit géré par le groupe Ramsay Santé, filiale européenne du géant australien Ramsay Health Care et leader de l’hôpital privé en France. Peu importe, aussi, qu’il inaugure l’entrée du privé à but lucratif dans le champ de la médecine dite de ville. Ce centre de soins primaires est le premier d’une expérimentation pilotée par le ministère de la Santé et la Caisse nationale de l’Assurance maladie dans le cadre de l’article 51 de la loi de financement de la Sécurité sociale qui permet de tester des innovations dans l’organisation du système de santé. En l’occurrence, un nouveau mode de rémunération des soignants sera institué. L’Assurance maladie verse un forfait au centre, calculé en fonction du nombre et du profil de ses patients — le coût des soins diffère pour un octogénaire diabétique et un trentenaire sans pathologie chronique. Et l’on peut faire confiance aux financiers de ce groupe pour négocier des tarifs avantageux pour le compte de leurs actionnaires. À partir de cette somme, le centre salarie une équipe de médecins et d’autres professionnels de santé. Outre Pierrelatte, ce modèle sera testé par Ramsay Santé dans quatre autres centres des régions Auvergne-Rhône-Alpes et Île-de-France, tous situés dans des déserts médicaux. Censé apporter une solution à la pénurie de médecins, devenue problématique dans certains territoires, il devrait se poursuivre jusqu’en 2030. S’il démontre son efficacité d’ici à cinq ans, il entrerait dans le droit commun français. Ramsay Santé veut prendre de l’avance : il pourrait ouvrir d’autres centres — une centaine au maximum — dans les années à venir et ambitionne de racheter ceux de la Croix-Rouge en Île-de-France*.

Le directeur général de l’Assistance publique – Hôpitaux de Marseille, François Crémieux, s’alarmait, dans une tribune publiée le 9 février 2022 dans Le Monde**, à propos de l’acquisition par le groupe privé Ramsay Santé de ces centres créés par le milieu associatif dit « non lucratif » et il incitait à réfléchir sur l’avenir du système sanitaire. Il s’inquiétait du développement des filières entre acteurs privés au détriment de l’organisation du système de santé par les pouvoirs publics. Plus largement, l’intérêt de Ramsay Santé pour les soins de proximité s’inscrit dans une stratégie globale du groupe qui, après les cliniques, souhaite poursuivre son expansion dans d’autres secteurs de la santé. Les centres de santé Ramsay auront des liens privilégiés avec les cliniques du même nom. Cela constitue un gage envers les actionnaires, mais une véritable toile d’araignée tissée par les groupes financiers pour capturer leurs proies. Que devient, en effet, dans cette organisation, la liberté de choix des patients ? Des centres de santé privatisés, dont ceux de la Croix-Rouge, au scandale des Ehpad, le débat demeure plus que jamais d’actualité. La sécurité sociale, ce système de solidarité entre les générations, les bien-portants et les malades, les personnes en activité et les retraités, semble aux abois ; et l’ultralibéralisme, en toutes circonstances, prompt à sévir. En Suède et au Danemark, le groupe se revendique comme le leader des soins primaires grâce aux rachats du suédois Capio en 2018 et du danois WeCare en 2021. En Allemagne, au contraire, jugeant qu’il lui serait compliqué de devenir leader, le groupe Ramsay Santé a préféré céder ses activités au groupe Bergman Clinics, déjà fortement implanté dans ce pays. Au rythme des fusions-acquisitions, les groupes financiers se partagent le marché de la santé.

Mercredi 20 avril 2022, le fonds d’investissement KKR a déposé une offre publique d’achat sur la maison mère Ramsay Health Care pour un montant de 13 milliards d’euros. Ce fonds américain est déjà le premier actionnaire d’Elsan, qui domine avec Ramsay Santé l’hospitalisation privée en France. Il s’intéresse désormais, comme son concurrent, à la médecine de ville et doit lui aussi ouvrir cette année son premier centre de soins primaires, à Saint-Denis.

Toujours dans le domaine de la santé, mais à titre anecdotique, voire burlesque, la Caisse nationale d’assurance maladie a généreusement décidé d’octroyer, du 25 avril au 31 juillet 2022, une « prime carburant » aux médecins qui se rendent au domicile de leurs patients. L’augmentation de l’indemnité de déplacement — non revalorisée depuis 2002 — est de quatre centimes et celle de l’indemnité kilométrique — non revalorisée depuis 1995 — d’un centime. Je me demande quel médecin aura l’outrecuidance de réclamer à ses patients 35,04 € pour une visite à domicile ?

« Des petits sous, des petits sous, toujours des petits sous
Y a d’quoi devenir dingue… »***

I’m a poor lonesome doctor…

 

* Le Monde, 26 avril 2022.
** Le Monde, 9 février 2022.
*** Serge Gainsbourg, Le poinçonneur des Lilas, 1958 — Paroles modifiées.

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