#rose
par Jacques Fabrizi

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Rose, de quoi est-elle le nom ?

Le sujet est vaste, mais rassurez-vous, je ne vais pas évoquer la fleur du rosier odoriférante, ce n’est pas la saison, ni le parti socialiste qui en avait fait son emblème, « la rose au poing », ni même la panthère rose à la musique jazzy interprétée au saxophone ténor et connue de tous, encore moins le minitel rose, messagerie liée au sexe et au commerce charnel, tombé en désuétude. Cette chronique s’intéresse uniquement à « Octobre Rose ».

Depuis 1994, en France, Octobre Rose est une campagne annuelle menée par l’association Ruban Rose qui permet de sensibiliser le grand public au dépistage organisé du cancer du sein, la première cause de mortalité par cancer chez les femmes, et de récolter des fonds pour la recherche médicale et scientifique. L’intention est plus que louable, mais au risque de recevoir une volée de bois vert en me confrontant à la bien-pensance générale et en déstabilisant les certitudes ancrées à présent dans l’opinion publique, je suis heureux que le mois d’octobre s’achève enfin et que l’on échappe au folklore auquel on assiste tous les ans à pareille époque pour sensibiliser les femmes âgées de 50 à 74 ans à y participer.

À Longwy, par exemple, « après une édition 2020 annulée pour cause de pandémie, la 6e édition du Parcours rose du Pays-Haut, organisée par huit municipalités du bassin de Longwy, a fait halte ce dimanche 10 octobre au stade municipal. Plus de 3 000 personnes et des dizaines de chiens ont participé à la manifestation visant à lutter contre le cancer du sein. Au programme : marche, course, village santé, ou encore village d’accompagnement des personnes malades. » (1)

Face à l’efficacité médiatique, le marketing et le maillage territorial mis en place pour que, chaque année, la France se drape de rose en octobre, un autre regard, même argumenté, est-il seulement envisageable ? Par ailleurs, ne conviendrait-il pas de s’interroger quant à l’utilisation des dons récoltés par des associations comme « la ligue contre le cancer » dont les frais de fonctionnement, de communications et la non-conformité des dépenses posent questions (2) ; sans oublier l’Association pour la Recherche sur le Cancer, l’ARC, dont il n’est pas besoin de rappeler le scandale lié à son fondateur ? Selon un rapport du Sénat au sujet de « la contribution des associations au financement de la recherche » il est précisé qu’il est « en soi problématique ». « Initialement, celles-ci s’occupaient surtout d’aide à l’équipement et aux malades. C’est à la demande des pouvoirs publics qu’elles se sont orientées vers le soutien à la recherche, et ont acquis ainsi une influence considérable sur ses orientations, le financeur étant le décideur. » (3) Ne conviendrait-il pas de privilégier les circuits courts et de favoriser des associations locales ou régionales qui œuvrent également pour la recherche sur le cancer ou apportent aux patients des soins de conforts ?

Selon la revue Prescrire, « en France, dans le cadre d’un dépistage dit organisé des cancers du sein, une mammographie est proposée tous les deux ans aux femmes âgées de 50 ans à 74 ans sans symptôme ni facteur de risque particulier. La balance bénéfices-risques du dépistage généralisé des cancers du sein par mammographies est difficile à estimer. Les résultats des essais randomisés semblent en faveur d’une réduction de faible ampleur de la mortalité par cancer du sein. Cet effet modeste est à mettre en balance avec les effets indésirables de ce dépistage, en particulier les diagnostics par excès (alias surdiagnostics) et le risque de cancers radio-induits ». (4) Ainsi, « globalement, pour 1 000 femmes participant au dépistage par mammographies en France pendant 20 ans à partir de l’âge de 50 ans :

  • Environ 75 femmes auront un cancer du sein découvert à l’occasion du dépistage avec pour certaines d’entre elles un traitement moins lourd lié à la découverte plus précoce du cancer ;
  • Environ 15 femmes auront un cancer du sein découvert entre deux dépistages ;
  • Au maximum 6 femmes éviteront une mort par cancer du sein grâce au dépistage ;
  • Au moins 19 femmes seront exposées inutilement aux effets indésirables d’un traitement pour cancer du sein (chirurgie, radiothérapie, traitement hormonal et/ou chimiothérapie), alors que leur cancer serait resté asymptomatique en l’absence de dépistage. » (4)

« Le dépistage généralisé des cancers du sein par mammographies ne tient absolument pas compte des priorités de chaque femme, de son histoire personnelle, de ses connaissances et de ses représentations du cancer du sein, des traitements de ces cancers et de leurs effets indésirables. Qu’une femme choisisse, ou non, de participer à ce dépistage généralisé, elle a intérêt à consulter rapidement si elle perçoit spontanément une modification de ses seins. » (4)

Le dépistage organisé des cancers du sein fait l’impasse sur les 20 % des cancers du sein qui se développent chez des femmes âgées de plus de 74 ans et ignore les cancers survenant chez des femmes de moins de 50 ans ayant des facteurs de risque élevés. D’où l’intérêt de rappeler le rôle primordial des médecins généralistes et des gynécologues pour informer les patientes à propos de l’importance de l’autopalpation des seins et des creux axillaires et surtout de mettre l’accent sur un dépistage « personnalisé » du cancer du sein qui prend notamment en compte les antécédents familiaux. En cas de symptômes évocateurs, ne conviendrait-il pas de réduire au maximum les délais de rendez-vous de mammographie, examen indispensable pour initier un parcours de soins dédié ? Mais, c’est sans compter sur la désertification médicale qui représente un frein indéniable. Notons enfin que le cancer du sein peut également toucher les hommes dans une faible proportion : moins de 1 % des cancers du sein.

Et comme nous avons fêté le 22 octobre 2021 le centenaire de la naissance de Georges Brassens, laissons-lui le soin de conclure :

« Je ne fais pourtant de tort à personne
En suivant mon chemin de petit bonhomme…
Mais les braves gens n’aiment pas que
L’on suive une autre route qu’eux. » (5)

I’m a poor lonesome doctor

 

(1) Le Républicain Lorrain, le 11 octobre 2021.
(2) https://www.capital.fr/economie-politique/soupcons-de-gaspillages-a-la-ligue-contre-le-cancer-1320446
(3) https://www.senat.fr/rap/r98-031/r98-03110.html
(4) Prescrire, “Dans l’actualité”, 14 octobre 2021.
(5) Georges Brassens, La mauvaise réputation, 1953.

1 réponse
  1. Martine ETIENNE BERTOZZI dit :

    Comme d’habitude, je m’instruis et je m’informe à travers les “chroniques” du Docteur Jacques FABRIZI
    Ce billet a le mérite de remettre l’église au milieu du village.
    Réorienter localement tout cet argent dépensé pour ces manifestations et recentrer les réflexions sur justement comment agir contre le cancer du sein mais pas seulement, les soins en général …
    La mobilisation était forte aussi parce que festive! tant mieux ! alors profitons en pour l’orienter comme une demande des gens à plus de moyens pour la santé?? Non? Faisons par exemple “MAI” “TOUCHE PAS AUX SOINS DE PROXIMITE”….Et on danse, on chante, on cri pour tous avoir notre médecin généraliste prés de chez nous, notre gynéco, notre radiologue, notre ophtalmo, etc et surtout notre hôpital avec nos urgences….Enfin, je dis ça, je dis rien….

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