#réveil
par Claude Sérillon

Voilà, c’est ainsi.

Et ils se mirent à louvoyer, à esquisser des pas de côtés, à faire une pointe, à contourner plutôt qu’à se laisser glisser. Ils étaient portés par l’ambiance générale. La chorégraphie urbaine accomplissait de petits chefs-d’œuvre sur le bitume. La troupe était certes clairsemée mais avait, semble-t-il, appris les règles de l’évitement, les lois de la distance, les enseignements de la non-approche. Ils étaient en apnée commune, retenant leurs souffles autant que leurs corps enclins à se projeter sur l’autre, mais c’était du passé. Désormais il fallait emprunter des méandres, savoir se mettre à portée de rien et rentrer les épaules pour passer entre deux êtres qui, soudain, se rapetissaient pour esquisser. La scène était une planète remise en état de service où les rescapés, soudain soucieux de leurs sorts respectifs, acceptaient sans rechigner de se soumettre aux directives sanitaires et créatives qui enjoignaient, sous peine d’hospitalisation immédiate, de commencer à vivre une vie du goût, des odeurs, de la vue, de l’ouïe mais point du toucher. Quatre sens sauvés. Heureux d’être passé à travers la méchante vague, l’homme apprenait à regarder de loin, à désirer sans le montrer, à aimer par correspondance.

C’est pour toujours ? Peut-être, peut-être pas, on peut essayer comme ça, histoire d’être dans un nouveau monde ! Alors ce sera le triomphe et l’avènement d’un règne de machines et de chiffres, de claviers et de robots, d’icônes et de logiciels, de bruits de frappes mécaniques et d’imprimantes en trois ou quatre dimensions. Brrr… Le froid saisit chacun. Et le souvenir des bras enlacés, des envies de lui, d’elle sous la couette, des besoins d’être caressé, de la sensation sans pareille d’une main posée sur un front quand tout va mal et que le souffle court.

Putain de sale temps de merde de calamités ! Ils se mirent à jurer sous leurs masques empruntés, faute de mieux, aux carnavals supprimés. Ils étouffaient alors que personne ne souhaitait annoncer que c’était pour longtemps, que la vie cachée serait imposée au nom d’une sauvegarde de l’humanité. Les suicides furent à la mode et les enterrements devinrent discrets et furtifs afin de ne pas accentuer la dépression qui saisissait le monde.

Puis un matin de fin d’hiver, alors que le jour était gris, que la pluie était glacée, que les vents bataillaient et que personne n’osait ouvrir sa porte, l’étrange son d’un pas de quatre, un pas d’harmonie, une marche complice se fit entendre. Ils se tenaient par la main et s’embrassaient à pleines bouches. Sur eux, rien ne semblait tomber. Ils amenaient derrière eux des rais de lumières claire. Ils s’aimaient, n’en doutèrent pas les regards qui les épataient en retenant des bouts de rideaux tristes.

Voilà, c’est ainsi, affirma le poète, que les choses naturelles reprennent le dessus. Il faut cueillir les roses de la vie, disaient-ils en levant des verres qu’ils entrechoquaient. Alors ils cessèrent l’évitement et s’approchèrent les unes des uns.

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