Pour répondre à Jacques Attali à propos d’Amazon

Allons bon, Jacques Attali vient de donner son avis sur la situation du livre en France !

Pour répondre a JAcques Attali a propos d'amazon

Un livre n’est pas fait que de papier.

Alors, oui, il a raison : la vague numérique emporte tout ce que nous avons connu depuis plus de 100 ans et, oui, après la musique, la vidéo, la photo, l’information, le livre pénètre à son tour dans l’ère du digital. Ce qui lui fait (très) mal, à son tour… Pour résumer, tout contenu culturel devient de plus en plus « liquide », c’est-à-dire mobile, modifiable, immédiat, permanent, accessible partout, quasi-gratuit (et assez dégradé, mais c’est un autre problème). Pourtant, à regarder la musique, la vidéo, la photo, etc., on se dit que ce digital apporte du bonheur à ses utilisateurs, et pas seulement de phénoménales royalties à ses entrepreneurs…

Ce constat, évidemment, ne suffit pas. D’abord, les usages de la musique, de la photo, de la vidéo ou de l’info n’ont rien à voir avec la lecture. Comparons le temps qu’il nous faut et l’état dans lequel nous sommes lorsque nous lisons un livre avec ce qui se passe en nous quand nous écoutons un air de musique, visionnons toute une série TV, prenons une photo et l’expédions, jouons sur une console vidéo, réagissons sur les réseaux sociaux, etc.

Et puis, nous savons bien au fond de nous-mêmes que le livre a quelque chose de spécial à voir avec notre épanouissement individuel. Regardons comment les jeunes enfants se laissent emmener loin par les histoires qu’ils lisent avant d’éteindre la lumière et de s’endormir, comment ils absorbent les unes après les autres les pages couvertes de mots d’un livre qu’ils déchiffrent à peine. La littérature et la pensée contribuent malgré tout à améliorer notre existence, entre autre parce qu’elles se transmettent par écrit, et nous sentons bien quelque part que nous en passer (au profit de quoi ?) devient de plus en plus… désagréable, inconfortable.

Aussi, nous profitons de cette intervention pour vous inviter à faire quelques pas avec nous afin de contourner ces arguments assez imposants qui viennent régulièrement obstruer l’horizon du livre en France. Prenons rapidement ensemble un peu de hauteur et de recul sur ce sujet passionnant…

1/7 Un livre est un recueil de textes, quels que soient son format et sa présentation

Un livre n’est pas qu’un ouvrage en papier. Ni qu’un fichier numérique (de signes ou de sons). Il serait dommage de réduire l’offre à un seul format. C’est pourtant ce qu’on entend fréquemment : certains veulent du 100% numérique (avec le risque de dépendre exclusivement du fabricant de leur matériel…), d’autres ne raisonnent que 100% papier, et il y a des amateurs de livre audio. Si le public veut un livre sur papier et sur tablette (plus ou moins enrichi) et en audio, il faut donc le lui proposer. La révolution digitale, elle encore, apporte sans cesse des outils aux créateurs de contenus pour inventer les produits qui fascineront le public. En plus, parce qu’elle change la vision du métier de l’édition, elle crée des emplois : pourquoi ne pas en profiter ?

2/7 Il n’y a pas de livre sans auteur ni lecteur

L’auteur et le lecteur sont les deux bouts de la chaîne de l’édition : ils sont précieux ! Ne plus payer les auteurs, c’est mettre en péril tout le secteur. Le modèle de Netflix, Deezer ou Spotify (qui ne dépend d’aucun matériel électronique) comme celui d’Amazon et de son Kindle Unlimited (plus dangereux que le premier car totalement verticalisé) (et, surtout, déficitaire…) ne permettent pas du tout de rémunérer équitablement la majorité des auteurs. Et vendre des livres trop chers compromet tout autant l’économie du livre. Pas d’auteurs, pas de livres ; et pas de lecteurs, pas d’édition… Comment s’y retrouver ?

3/7 Le livre ne doit pas être un produit de luxe

Dans les années 1950, l’arrivée du format poche a secoué le monde de l’édition française, notamment parce que le livre devenait un produit de consommation comme les autres (c’est-à-dire pas cher). Il semblerait que le secteur du livre vive la même situation aujourd’hui. La loi française impose de rapprocher le prix de la version numérique non enrichie d’un livre de celui de sa version papier, ce qui n’est pas cohérent. Les lecteurs l’ont bien compris et, logiquement, piratent. Sortons le livre de son ghetto intellectuel dans lequel on s’est longtemps plu (et flatté…) de l’enfermer à force de proposer des ouvrages à des prix élevés dans des lieux exclusifs, alors le livre et la lecture auront du succès. Mais comment et où vendre mieux les livres ?

4/7 La loi Lang n’est plus adaptée

La loi Lang a été votée en 1981, il y a 33 ans (déjà) ! Elle avait deux buts : empêcher une concurrence déloyale des grandes surfaces (après qu’elles ont éliminé les disquaires) face aux librairies en imposant partout un prix du livre unique ; et favoriser la création littéraire grâce, entre autres, au système des retours (le libraire ne prend alors pas de risque à proposer de la poésie, par exemple). En 2014, l’édition numérique ou l’achat en ligne ne semblent pas vraiment concernés par la loi Lang (et nous ne lisons pas plus de poésie qu’avant). Comme tout système qui ne se remet pas en cause, il finit à la longue par se déséquilibrer au profit de certains acteurs, devenus plus puissants que les autres. Quelle loi serait aujourd’hui (et demain !) idéale pour le livre, en fait ?

5/7 Les droits d’auteur sont difficiles à gérer

Depuis 1995, la propriété littéraire et artistique s’étend en France jusqu’à 70 ans après la mort de l’auteur. Combien de secteurs de l’économie font bénéficier leurs créateurs d’une telle protection dans le temps ? Comment un auteur peut-il accepter de s’engager auprès d’un éditeur pour une période aussi longue (et à quoi ça sert de signer pour une telle durée s’il y a des clauses qui prévoient de se désengager) ? Quel éditeur est capable aujourd’hui de garantir la protection d’une œuvre aussi longtemps avec tout ce que le digital annonce comme (belles) promesses ? Quelle différence y-a-t-il entre un livre neuf (ou d’occasion) et un fichier numérique original (ou sa copie) ? Comment envisager une répartition équitable des revenus dans de telles conditions ? Compliqué, non ?

6/7 La répartition des revenus doit être équilibrée

Énième paradoxe français : alors qu’il revendique le label « exception culturelle », le livre ressemble pourtant beaucoup à un vulgaire marché de grande consommation où les nombreux intermédiaires (éditeur, imprimeur, diffuseur, distributeur, grande surface, libraire, prescripteur, média, bibliothèque…) gagnent beaucoup plus que les producteurs (hormis de rares marques stars au marketing puissant) ! Résultat : on lit de moins en moins, les goûts s’uniformisent (de plus en plus sucrés, salés et gras… La métaphore culinaire est facile mais efficace :-), les prix augmentent, les tirages diminuent, et la technologie crée pendant ce temps de nouveaux produits, de nouvelles offres et de nouveaux acteurs plein d’audace. Et si le digital apportait justement une nouvelle vision plus partagée/partenariale de l’édition ?

7/7 Et alors ?

Avec le digital, plusieurs idées proposent de revoir l’ensemble de la chaîne du livre, notamment en la réduisant à une relation exclusive entre l’auteur et son (ses) lecteur(s) grâce, entre autres, aux réseaux sociaux. Ce qui permettrait d’éliminer pas mal d’intermédiaires qui ponctionnent aujourd’hui une bonne partie des revenus : au final, le lecteur paierait moins cher et l’auteur gagnerait plus, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Hem hem… C’est vite dit, et ce n’est pas aussi simple (et ça se saurait). Il est pourtant bien vrai que le modèle économique du livre doit (vite) évoluer : pourquoi conserver un tel modèle alors que les usages n’ont aujourd’hui presque plus rien à voir avec ceux qui avaient contribué à le formaliser (un peu comme les retraites, la sécu, la défense nationale, l’énergie, l’écologie, l’administration et, sans doute, la finance) ?

8/7 Bonus 😉

Marre de toutes ces critiques ? Voici une bonne nouvelle : le livre et tous ses acteurs ont un boulevard, une plaine, que dis-je, une péninsule devant eux ! À condition qu’ils profitent de tous ces nouveaux outils qui arrivent sur leur marché et qu’ils écoutent leurs clients. Dans ces temps qui changent, tout le monde a soif de contenus, d’histoires, de conseils, d’expériences, de rêves… En tout cas, l’éditeur est le mieux armé pour comprendre les besoins et les envies des auteurs et des lecteurs. Sans lui, comment savent-ils que l’œuvre qu’ils ont entre les mains est la meilleure qu’ils pourraient avoir ? Qui d’autre a les compétences pour faire le lien entre des auteurs plein d’ambition et des lecteurs plein d’exigence ? Bref, occupons-nous des livres, pas d’Amazon…

 

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