Nous n’avons pas progressé depuis l’ étranger nu

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l’ étranger nu

Si ce titre vous paraît quelque peu obscur, ne vous en faites pas, nous allons éclairer votre lanterne. Ce n’est pas une allusion à une version érotique du livre le plus célèbre de Camus: non, il s’agit d’un livre anglais : l’ étranger nu (titre original : Naked Came the Stranger), publié en 1969, et qui fait partie d’une longue lignée de pastiches et livre-moqueurs (si vous nous passez l’expression).

L’histoire est la suivante : en 1966, donc, Mike McGrady, éditorialiste américain de Newsday persuadé que la culture littéraire américaine s’était dangereusement appauvrie, décide de le prouver avec une expérience simple. Il recrute plusieurs de ses collègues – 24 au total, hommes et femmes – et le groupe se lance dans l’écriture d’un roman sexuellement explicite, mais sans aucune valeur littéraire ou sociale. La trame est aussi fine que les voiles tissés en fil d’araignée de nos contes d’enfants : Gillian et William Blake sont animateurs d’une populaire émission de radio. Lorsque la première se découvre cocufiée par son mari, elle se lance dans une vengeance/exploration sexuelle de son environnement immédiat, à savoir Long Island.

Et c’est tout. Le livre empile, sans âme, des chapitres dont le seul rythme est celui de l’acte sexuel crûment – et platement – décrit (nous vous laissons le plaisir de trouver des extraits en ligne ; il semble malheureusement que les tirages du livre sont épuisés).

La petite histoire retiendra que certains chapitres, jugés trop bons, furent réécrits pour satisfaire à l’ambition de médiocrité. Après le choix d’un pseudonyme pour l’auteur, Penelope Ashe, et d’un visage, la belle-sœur de McGrady, l’aventure est lancée. Et en 1969, l’ étranger nu / Naked Came the Stranger est publié. Il connaît un succès immédiat en librairie.

Après plus de 20 000 exemplaires vendus, certains membre de l’équipe commencent à avoir des scrupules à se faire autant d’argent sur un tel ouvrage, et révèle la vérité – ce qui a pour effet immédiat d’augmenter d’autant les ventes du livre (les phénomènes de masse n’ont pas attendu les réseaux sociaux pour exister)*. L’expérience de McGrady est un succès.

Un constat amer qui, malheureusement, a gardé toute sa puissance. Il n’y a qu’à voir le classement prolongé de la trilogie ‘50 Shades’ pour réaliser que rien n’a vraiment changé : tant qu’il y a du sexe, qui plus est, légèrement transgressif (pour ce petit frisson d’interdit qui rajoute toute une couche de plaisir coupable), peu importe l’écriture.

Car s’il est bien une chose sur laquelle tout le monde s’accorde, c’est que la valeur littéraire et sociale de l’ouvrage de E.L. James est nulle – il suffit de lire une demi-page et de parler quelques secondes à des pratiquants du BDSM pour le savoir.

Alors, sommes-nous condamnés par les lois de l’économie, du marketing et de la stupidité vaguement vicelarde à voir nos librairies envahie de sous-littérature cochonnisante** ? Les cyniques répondront oui ; mais ici, chez Cent Mille Milliards, nous nous disons qu’une littérature populaire et de qualité est possible. Alors certes, cela demande du temps, de l’application, et des sacrifices. Mais il suffit de lire quelques pages de 50 Shades ou de Naked Came the Stranger pour retrouver la foi.

* Encore plus fort, le succès du livre originel a inspiré d’autres œuvres-chorales, qui reprennent le code Naked Came pour bien marquer leur filiation : Naked Came the Manatee (l’éléphant de mer), Naked Came the Phoenix (le phoenix), and Naked Came the Sasquatch (également appelé Bigfoot). Et non, ce n’est pas une blague.Δ

** Oui, c’est un néologisme.Δ

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