Parole

Henry Beyle dit Stendhal, qui l’avait peut-être emprunté à Talleyrand, a écrit que « la parole a été donnée à l’homme pour cacher sa pensée ». Cacher, déguiser sa pensée ; parler la langue de bois, un langage à part entière qui permet de cacher la vérité, de répondre à côté de la question ou de la noyer sous un déluge de paroles creuses.

Avant ses points presse quotidiens durant la crise du Covid-19, j’avoue très humblement que je ne connaissais pas le professeur Salomon, le DGS (acronyme de directeur général de la santé) en poste depuis le 8 janvier 2018. Comme de nombreux téléspectateurs, chaque jour, à 19 heures pendant toute la durée du confinement, j’ai tenté en vain de ne pas perdre le fil de ses explications chiffrées en rapport avec l’évolution de la pandémie à Covid-19. Sous couvert de transparence, voilà à quoi nous n’avons pu échapper avec cet exemple choisi au hasard.

« Voici les chiffres à retenir mardi 19 mai 2020 :
28 022 décès sont à déplorer en France depuis le début de la pandémie, dont 17 714 dans les hôpitaux et 10 308 dans les établissements sociaux et médico-sociaux. Si l’on fait le calcul, il y a 217 décès de moins qu’hier… Cela s’explique par une erreur de la DGS dans le décompte des décès survenus dans les Ehpad. Ainsi, en 24 heures, 125 décès de plus ont été enregistrés à l’hôpital, mais 342 décès liés au Covid-19 ont été décomptés “en trop” dans les Ehpad.
18 468 personnes sont encore hospitalisées en raison d’une infection au Covid-19. C’est 3000 patients de moins que la semaine dernière.
1894 cas graves sont placés en réanimation, soit 69 personnes depuis hier. Comme ces derniers jours, les autorités sanitaires observent un solde négatif, avec 104 cas graves en moins dans les dernières 24 heures.
62 563 personnes sont guéries et ont pu rentrer chez elles depuis le 1er mars 2020, sur les 99 258 qui ont été hospitalisées depuis le 1er mars.
4 régions (Grand-Est, Auvergne-Rhône-Alpes, Hauts-de-France, Île-de-France) regroupent à elles seules 71 % des cas hospitalisés. »

Le directeur général de la santé Jérôme Salomon a été le premier responsable à répondre, mardi 16 juin 2020, aux questions précises des députés sur la gestion de la crise liée au Covid-19. Bras armé du ministère de la Santé dans la gestion de l’épidémie, Jérôme Salomon est un fin stratège. Conseiller de l’ancienne ministre Marisol Touraine entre 2013 et 2015, cet infectiologue a ensuite été le conseiller d’Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle. Il connait donc parfaitement les arcanes du système de santé français et s’est employé à défendre la ligne, pied à pied, mot à mot, ne reconnaissant aucune défaillance dans la réponse apportée par l’exécutif depuis l’apparition d’un nouveau virus en Chine, fin 2019, rejoignant le satisfecit présidentiel lors de l’allocution télévisée du 14 juin 2020.

Selon le compte rendu paru dans Le Monde daté du 17 juin 2020, il s’est employé à esquiver les questions les plus délicates. « J’ai le sentiment que nous n’avons pas vécu la même période », lui a lancé, décontenancée, une députée de la commission. Sur la question des stocks stratégiques de masques chirurgicaux, les interrogations furent nombreuses. « Comment la France pouvait-elle être prête à affronter une pandémie avec tout juste 100 millions d’unités quand un rapport de Santé Publique France, publié en mai 2019, recommandait d’en avoir un milliard en réserve ? Pourquoi s’être contenté d’une commande de 100 millions, en octobre 2018, après avoir décidé de la destruction de plusieurs centaines de millions d’unités non conformes ? » Le Professeur Salomon répond posément, usant d’un langage technique, administratif, qui en fait parfois oublier les questions posées. Il a invoqué une « évolution de la doctrine » − la dissociation du stock « stratégique » et des stocks « tactiques » sous la responsabilité des établissements de santé, le passage d’un stock « dormant » à un stock « tournant » pour éviter le gâchis lié au remplacement des masques périmés −, mais il a fini par se perdre dans ses explications. Relancé par le rapporteur de la commission d’enquête, Éric Ciotti, qui lui a demandé de confirmer qu’aucune commande n’avait été passée jusqu’au mois de janvier 2020, il se contenta de répondre d’un simple geste de la tête. Il ne s’est pas étendu sur les mesures prises, préférant rappeler l’état déplorable du stock de 754 millions de masques chirurgicaux dont il a hérité et dont « certains étaient même attaqués par les rongeurs ».

À propos des recommandations au sujet du port du masque pour le grand public, qui au départ n’avait pas d’intérêt, puis qui fut fortement encouragé pour casser les chaines de contamination, il affirma ne pas avoir « d’opinion pour ou contre » invoquant des recommandations internationales qui évoluaient au fil du temps et des études scientifiques qui étaient partagées sur le sujet. Si le mot « pénurie » fut mentionné à de multiples reprises par les députés, jamais Jérôme Salomon ne le prononça. Questionné sur la parcimonie avec laquelle la France a utilisé les tests virologiques par comparaison à ses voisins, le DGS a préféré souligner les réticences des Français à se faire dépister.

Personnellement, je trouve ces propos affligeants, consternants, voire insultants pour tous les patients symptomatiques qui étaient pour le moins décontenancés de ne pas pouvoir se faire tester et qui de ce fait se retrouvaient plongés dans l’angoisse de l’incertitude. Ne répondant à rien ou se contentant de noyer le poisson avec des arguties fallacieuses, Jérôme Salomon s’est fait recadrer à maintes reprises par les députés frustrés ou mécontents de ses circonvolutions. En réponse à une question sur les pénuries de médicaments (cinq molécules indispensables aux services de réanimation et de chirurgie sont toujours contingentées), il n’a pas hésité à renvoyer la question à Santé Publique France pour « le détail des stocks au quotidien ». Interrogé de manière itérative sur d’éventuels regrets, il a éludé la question en répétant que cette « crise inédite, massive, rapide, brutale et mondiale » avait pris tout le monde de cours, n’épargnant aucun pays.

Les éventuelles failles du système ne furent évoquées qu’en creux, à travers un « retour sur expérience ». Son intervention, de près de quatre heures, n’aura finalement pas contribué à faire la lumière sur la gestion de la crise sanitaire. Tant s’en faut, les vraies réponses demeurent en attente…

Le parole.Già.                                                           Les mots. C’est sûr.
Dissolvono l’oggetto.                                               Dissolvent l’objet.
Come la nebbia gli alberi,                                      Comme la brume les arbres,
il fiume : il traghetto.                                              la rivière : le bac.

Giorgio Caproni, Le mur de la terre

I’m a poor lonesome doctor…

2 réponses
  1. SPILLMANN Philippe dit :

    Merci pour ce nouveau texte, sans langue de bois. Je pense que l’audition d’Agnès Buzyn hier ne devrait pas manquer de pousser ton inspiration à son paroxysme, à moins qu’elle ne te laisse sans voix !…

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