#masque
par Jacques Fabrizi

Masque ou bâillon ?

Le Covid-19 est une maladie respiratoire provoquée par un coronavirus émergent, le SARS-CoV-2. L’épidémie a débuté dans la ville de Wuhan, en Chine, fin décembre 2019 et s’est rapidement propagée dans le monde entier. Sa taille microscopique, de l’ordre de 0,15 micron, ne l’a pas empêché de mettre la planète à genoux. Un vent de panique souffle sur une grande partie du monde depuis début 2020, lié au fait que ce virus épouvante. Qu’il vienne de Chine, un pays totalitaire, renforce cette frayeur et nourrit les nombreuses théories du complot. Que le réservoir naturel du virus soit la chauve-souris, une espèce protégée, mais mal aimée, participe à ces peurs. Que le pangolin animal peu connu du grand public soit l’hôte intermédiaire pressenti entre l’Homme et l’animal, voilà réunis tous les ingrédients nécessaires à l’écriture du scénario d’un film d’horreur. Il s’agit d’une guerre mondiale sans vainqueurs ni vaincus ; seules les victimes du Covid-19 auront pactisé, à leur corps défendant, avec l’ennemi qualifié « d’invisible » par le Président de la République, mais peut-on leur en vouloir ? La méconnaissance de ce virus, l’imprévisibilité des complications, l’absence de tout traitement ou de vaccin et les séquelles éventuelles exacerbent un sentiment de panique.

Les médecins généralistes, pourtant qualifiés d’acteurs essentiels et incontournables de l’accès aux soins primaires, ont été exclus du dispositif d’accueil des patients suspects de Covid-19. Les consignes gouvernementales initiales ont, en effet, incité les patients à contacter directement les urgences sans s’adresser à leur médecin traitant. Cette décision n’a pas été sans conséquence ; les pathologies qui nécessitaient une surveillance se sont déséquilibrées, les cancers en rémission se sont aggravés tandis que les diagnostics de nouveaux cas ont connu un retard de prise en charge préjudiciable. Les patients ont tu leurs maux, pensant qu’ils avaient peu d’importance face au Covid-19 qui était devenu l’urgence absolue, la préoccupation monomaniaque.

Depuis le début de l’épidémie, alors que mon âge m’aurait autorisé à le faire, je n’ai jamais exercé mon droit de retrait, et si toutefois l’idée m’avait effleuré l’esprit, cette citation de John Petit-Senn, « l’égoïste s’attendrit à l’aspect d’un naufrage, en songeant qu’il aurait pu se trouver sur le navire » m’en aurait dissuadé. En tant que médecin généraliste et en l’absence de toutes protections disponibles, je me suis imposé une distanciation physique au sein de ma propre cellule familiale. J’aborde à présent une dixième semaine de rigueur affective. Sur un plan strictement professionnel, j’avoue très humblement que je n’ai absolument jamais dérogé à ma fonction. J’ai maintenu mon activité en faisant ce que je fais habituellement, c’est-à-dire prendre soin de mes patients, notamment les plus âgés dont on a su très tôt qu’ils étaient les plus vulnérables, vis-à-vis du virus mais aussi face au risque de décompensation psychoaffective. J’ai continué, en respectant les gestes barrières, à les consulter à domicile, parce qu’ils sont malheureusement, pour la plupart, confinés ad vitam aeternam et que j’ai conscience d’être un des seuls liens qu’ils entretiennent encore avec le monde extérieur. Au-delà des soins stricto sensu, le fait d’être attendu comme le fils prodigue pour ne pas dire le messie me conforte dans ma démarche. Durant, toute cette période, j’ai inlassablement poursuivi ma quête du « care » au détriment du « cure ». Ces notions sont cruciales en ce mardi 19 mai 2020 alors que nous célébrons la 10e Journée mondiale des médecins généralistes, médecins de famille dont la devise est « world family doctors caring for people ».

Une équipe chinoise vient de publier les résultats d’une étude rétrospective destinée à évaluer l’efficacité de l’hydroxychloroquine chez des patients atteints d’une forme grave de Covid-19 ; le JIM (Journal International de Médecine) s’en est fait l’écho. L’analyse des données de cette étude incluant 568 patients atteints d’une forme grave du syndrome respiratoire aigu sous assistance respiratoire confirmerait son efficacité avec une diminution significative du risque de mortalité et du taux de cytokines inflammatoires. Pour les auteurs, deux mécanismes semblent s’associer pour expliquer la possible efficacité thérapeutique du Plaquenil : un effet inhibiteur de la réplication virale et une action anti-inflammatoire, bienvenue au moment de l’« orage cytokinique ». La diffusion tissulaire de l’hydroxychloroquine, particulièrement élevée dans les poumons, serait un facteur supplémentaire d’efficacité. Dans le même temps, les résultats de l’étude Discovery se font toujours attendre et, depuis le 30 mars 2020, l’agence nationale de sécurité du médicament interdit aux médecins généralistes toute prescription initiale de Plaquenil.

Je tente de comprendre l’étrangeté de la situation à laquelle nous sommes soumis et l’intranquillité qu’elle engendre. Les mots me manquent pour décrire la désagréable impression d’être « like a puppet on a string », le jouet d’une farce sinistre. Pas un jour ne se passe sans que nous ne soyons livrés en pâture à des informations contradictoires, vérités d’un jour démenties le lendemain, diffusées le plus souvent par des chaines d’informations en continu et commentées « en live » par des soi-disant experts. Il ne se passe pas un jour, sans que nous ne soyons submergés par une déferlante de chiffres, de statistiques et de prévisions émanant d’épidémiologistes, d’économistes ou de sociologues, sans que l’on puisse en tirer un quelconque enseignement quant à notre pratique quotidienne.

Ce qui semble certain, c’est que la guerre mondiale contre le SarsCov-2 n’est pas encore terminée, que l’on sent, notamment en France, poindre en même temps que la défiance vis-à-vis du gouvernement et du chef de l’Etat, une colère sociale qui préexistait à la crise sanitaire et qui ne demande qu’à s’amplifier. Les plaintes contre plusieurs ministres pour mauvaise gestion de la crise sanitaire pleuvent tandis que les revendications salariales abondent.

Paris, dimanche 17 mai 2020, cette semaine, l’Élysée a fait savoir qu’on ne peut pas redémarrer comme s’il ne s’était rien passé. Et, alors que depuis 2017, le système de santé a déjà fait l’objet d’une loi (« Ma Santé 2022 ») et de deux réformes, Emmanuel Macron semble désormais prêt à un plan plus ambitieux, pour lequel davantage d’argent serait débloqué. Réformer l’hôpital public une énième fois est plus que nécessaire notamment en sortant d’une logique purement comptable et en abandonnant la T2A, la tarification à l’activité ; favoriser la recherche fondamentale l’est également, mais il ne faudrait pas pour autant oublier la médecine générale, parent pauvre des filières médicales ; il est grand temps de la rendre attractive en lui redonnant ses lettres de noblesse. C’est, à mon sens le seul moyen de résoudre durablement le problème des déserts médicaux et d’inciter les futurs médecins à s’engager dans cette voie, à mes yeux, la plus valorisante qui soit.

Il serait peut-être temps d’écouter les gens d’en bas, les acteurs de terrain, souvent exclus, habituellement qualifiés de sans-voix et que la crise sanitaire a mis au-devant de la scène. Il est question de leur attribuer une médaille, mais ne mériteraient-ils pas mieux ? Sur quels critères sera-t-elle octroyée et qui seront les récipiendaires ? Les mandarins qui ont défilé sur les plateaux de télévision ou les petites mains qui se sont dévouées auprès des patients ? Tous les doutes sont permis. Certes, les « il aurait fallu que » et les « il n’y avait qu’à » sont légion en cette période, et je ne souhaite absolument pas y mêler ma voix ; ma contribution n’est pas une critique supplémentaire, mais un simple retour d’expérience d’un praticien à un poste avancé. Est-il encore possible de partager un vécu, un ressenti sans pour autant être accusé de hurler avec les loups au risque de devoir choisir entre « la Kommandantur et le KGB » ?

Depuis le début du dé-confinement, le port du masque dans les lieux publics est fortement recommandé alors qu’il est obligatoire dans les transports en commun ; la France est masquée, mais est-elle pour autant bâillonnée ?

I’m a poor lonesome doctor

2 réponses
  1. Sarah C. dit :

    Bonsoir Jacques,
    Encore un très beau texte plein d’émotions et de vérités.
    Vous faites partie de ces médecins qui soignent le corps et l’âme, et parfois plus l’âme que le corps. Votre écoute, votre attention, votre sympathie, vos conseils, vos bons conseils, votre proximité…font qu’à chaque visite on repart avec une ordonnance d’optimisme.
    Amicalement,

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