#lundi
par Claude Sérillon

Jour d’émergence

Les têtes sortent. Elles sont stupéfaites.

Un écureuil, sautillant non loin, s’interrompt, il observe, ronge son impatience, s’interloque, hésite peu et se jette à la renverse, il rit. Ce qui attire l’attention des chats, restés au ras du sol, prêts à déchiqueter. Tous s’interrogent en un murmure de marée basse. Mais qui sont ces bêtes nouvelles, sans nez, sans bouche, sans haleines ? De loin seuls les yeux semblent ouverts. Ils brillent au soleil récupéré, ils roulent dans leurs orbites creusés par des jours et des nuits cloîtrés. Les cheveux sont longs, décoiffés, les oreilles s’écartent au gré des élastiques. Par dessus les muselières unies ou disparates, les hauts de corps à l’air libre avancent en unités séparées. Les pas sont mesurés, les distances entre chaque silhouette respectent des traits faits à terre avec des bandes lumineuses. Les animaux sont troublés, ils n’avaient plus l’habitude. Ils avaient envahi les bitumes et les ciments, les trottoirs et les caniveaux, ils s’étaient amusés à franchir des boulevards, à cancaner sur les ponts. Les oiseaux pouvaient siffler tranquilles. Ils s’étaient débrouillés pour aguicher les rares nuages du ciel étonnamment limpide.

Le vieil ordre des choses reprenait ses droits.

Droits contestés, bouleversés, mis à mal par des semaines arrêtées aux cadrans d’usines et de pots d’échappement. Il y eut même des esprits ermites qui avaient annoncé la fin de l’ancien monde et la possibilité de repartir de zéro. L’écureuil, lui, savait bien que c’était illusoire. La vie est sauvage quoiqu’elle promette des paix et des conciliations et toutes les résolutions prises à couvert, chez soi, reclus, allaient se dissiper bien plus vite que les brumes matinales. La guerre recommencerait, et il y aurait des victimes puisque, pour vivre et survivre, l’écureuil comme tant d’autres espèces sympathiques animales devait se méfier de tout et traquer sans cesse les failles ennemies pour se nourrir à satiété. Les têtes neuves, visages à demi enfouis, ne tarderaient pas à reprendre leurs terribles habitudes d’aller et de venir, de transporter, de détruire, de creuser, de bâtir, de produire et de reproduire des choses destinées à être jetées… La leçon ne servirait pas.

Pessimistes, les bêtes récupéraient elles aussi les réflexes d’autrefois. Place aux humains sur deux pattes et pour le reste de l’espace, forêts, parcs, jardins, océans, déserts et contrées inaccessibles aux engins roulants ou volants, que chacun tente leur chance. Puis ce furent les bruits. Ils s’en donnaient à plein poumons d’acier, chocs de fer et de pierres, roulements automobiles, raclures de pneus sur l’asphalte, sirènes de tous les tons, fumées et compagnies, les bruits prenaient le dessus.

Le vaste monde prenait ses aises désireux de rattraper les temps perdus à se morfondre dans le rien et le vide apeuré. On dit qu’un sage éléphant pourvu d’une mémoire robuste marmonna sous sa trompe quelques souvenirs fort anciens de catastrophes planétaires qui n’avaient pas changé grand-chose à la marche en rond de l’humanité. Soucieux de ne pas aggraver l’ambiance de ce jour d’émergence, le pachyderme, fidèle comme il se doit à sa réputation lente mais déterminée, barrit quelques coups et fit en conclusion des hochements d’oreilles qui pouvaient bien signifier que les folies humaines n’étaient pas, loin de là, éteintes.

Mais tout ceci, ce jour de mai, là, passa inaperçu et n’est peut être qu’un mauvais songe.

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