Liste

Avec l’été, lorsque l’on pense à liste, on évoque immédiatement la liste de voyage ou encore celle des vacances. Plus gravement, on se souvient de La liste de Schindler qui relate le sauvetage d’un millier de juifs de la déportation vers les camps de la mort par un industriel allemand et le film de Steven Spielberg, sorti en 1993, qui contribua à rendre mondialement connue cette histoire vraie. Également, on songe à La liste de mes envies* racontant l’histoire de Jocelyne qui, lorsqu’elle était jeune fille, rêvait de mode et de prince charmant. Mais la vie est passée par là, et à 47 ans, la mercière d’Arras doit se contenter d’un mari indifférent et d’un blog sur la dentelle. Quand un heureux concours de circonstances lui offre le gros lot du loto, Jocelyne réalise qu’elle a de quoi réaliser tous ses désirs. Grisée par cette perspective, elle décide de prendre son temps avant d’en parler à ses proches et, en attendant, fait la liste de tout ce qu’elle pourrait s’offrir, achats utiles ou folies inconsidérées… Elle se méfie de cet argent tombé du ciel, n’aurait-elle finalement pas plus à perdre qu’à gagner ?

Et puis, eu égard à la crise sanitaire particulièrement grave à laquelle la France est confrontée, on ne peut passer sous silence la liste des patients non vaccinés contre le Covid-19. Dans son avis du 7 juillet 2021, la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) a précisé ses recommandations. Le collège de la CNIL estime que des actions de sensibilisation à la vaccination mobilisant des moyens inédits peuvent légitimement être mises en œuvre, à condition d’être entourées de garanties fortes. La CNIL admet donc la transmission aux médecins traitants de la liste des patients non vaccinés, à condition notamment que :

  • La transmission ne soit réalisée, de façon sécurisée, qu’à la demande du médecin-traitant, qui estime en avoir besoin pour sensibiliser ses patients, et non systématiquement à l’ensemble des médecins traitants ;
  • La liste soit supprimée par le médecin dès la fin de l’action de sensibilisation ;
  • Les sollicitations aient pour objet d’informer et de sensibiliser les personnes, et non d’essayer de les convaincre lorsqu’elles indiqueront ne pas souhaiter se faire vacciner.

La CNIL a, par ailleurs, estimé qu’il fallait éviter, dans toute la mesure du possible, que les mêmes personnes soient contactées plusieurs fois par leur médecin traitant puis par la CNAM (Caisse nationale d’assurance maladie). Elle a donc demandé que l’action de la CNAM soit seulement complémentaire de celle des médecins traitants, c’est-à-dire qu’elle vise prioritairement les personnes qui n’ont pas de médecin traitant.

Tous les médecins généralistes ont reçu lundi 26 juillet 2021 de l’assurance-maladie@info.ameli.fr un mail dans lequel il est valorisant d’y lire : « De nombreuses enquêtes auprès des Français montrent combien les patients ont confiance en vous, notamment sur le sujet de la vaccination. Grâce à votre relation privilégiée avec vos patients chroniques, vous êtes les mieux placés pour les accompagner vers la vaccination. » Par contre, la suite apparaît moins sympathique et d’une teneur technico- administrative à souhait : « Pour vous aider, l’Assurance maladie met à votre disposition, sur demande, la liste de votre patientèle “médecin traitant” non vaccinée contre le Covid. »

Je me demande qui aide qui dans cette histoire de vaccination ; il ne s’agit pas en l’occurrence de fournir aux médecins généralistes des vaccins afin qu’ils puissent vacciner leurs patients atteints de pathologies chroniques souvent en situation de précarité, mais simplement d’en détenir une liste. À charge pour les médecins traitants ensuite de les appeler pour les convaincre de se faire vacciner. Il est précisé élégamment qu’il est possible de les orienter vers « le centre de vaccination le plus proche, de nombreux rendez-vous sont disponibles, soit communiquer à votre patient le numéro dédié à l’accompagnement pour la prise de rendez-vous : 0 800 730 956 (appel et service gratuits de 8 h à 20 h). » Il est encore formulé que pour faire notre demande de la liste patientèle, il est important de respecter le calendrier établi comme suit :
« - Demande avant le lundi 12 juillet (12 h), vous recevrez votre liste dans les jours qui suivent, dans le prolongement de la publication du décret autorisant l’Assurance maladie à cette transmission ;
– Demande entre le 12 et le 19 juillet (12 h), vous recevrez votre liste à partir du 20 juillet et dans les jours qui suivent. » (sic !)

Je rappelle à toutes fins utiles pour ceux qui comme moi auraient eu quelque peine à comprendre que le mail a été reçu le 26 juillet 2021 à 11:47.

Résumé de la situation pour les nuls : il est demandé aux médecins traitants de se procurer auprès de l’Assurance maladie la liste de leurs patients non encore vaccinés, de les appeler pour les convaincre de se faire vacciner et de les orienter vers le centre de vaccination le plus proche, car les vacciner soi-même est mission impossible vue les difficultés rencontrées par les médecins généralistes pour se procurer des vaccins.

Incroyable, mais vrai : les médecins traitants sont à présent assimilés à des téléconseillers de vente en ligne. Il est enthousiasmant de savoir qu’à la retraite, l’on pourra se prévaloir de cette expérience pour trouver un job comme vendeurs d’aspirateurs ou autres articles ménagers afin de compléter notre maigre retraite. Évidemment, aucune rémunération n’est prévue pour le temps passé à essayer de convaincre les réfractaires à la vaccination. Il est vrai que « le directeur général de l’Assurance maladie » nous « remercie très sincèrement pour notre engagement face à cette épidémie ». Cela me fait chaud au cœur…

Depuis l’allocution télévisée du président de la République, le 12 juillet 2021, et l’annonce de l’obligation vaccinale pour les soignants ainsi que l’extension du pass sanitaire bientôt imposé à l’entrée dans la plupart des lieux publics, je suis, plus que de raison, sollicité par mes patients qui se voient contraints dans ces circonstances à se faire vacciner. Alors, grâce au concours et à la gentillesse de « mon pharmacien de proximité » (cette appellation n’a rien de péjoratif dans mon esprit, bien au contraire) qui partage le même désappointement que moi quant à la logistique et la livraison des vaccins et qui a une nouvelle fois accepté de me céder 1 de ses 2 fioles de vaccin à ARNm Moderna, j’ai pu vacciner 11 patients de 30 à 69 ans. Il est intéressant de noter que la moyenne d’âge est de 49 ans, dont 4 patients âgés de plus de 60 ans ; la cohorte comporte 7 femmes et 4 hommes.

À la question, pourquoi avez-vous tardé à vous faire vacciner, les réponses sont unanimes :

  • J’avais peur du vaccin et des effets indésirables incertains à moyen et long terme.
  • Je ne souhaitais pas me rendre dans un vaccinodrome pour me faire vacciner ; je préférais attendre que ce soit mon médecin traitant qui le fasse, je me sens ainsi plus rassurée.
  • Je me fais vacciner à cause des contraintes inhérentes à l’exigence du pass sanitaire dans les lieux publics notamment culturels, mais je considère qu’il s’agit d’une atteinte aux libertés individuelles. De plus, je dénonce une hypocrisie en ce sens que la vaccination n’est pas obligatoire, hormis pour les soignants, mais le pass sanitaire exigé pour toutes les activités socioculturelles, les voyages, etc.
  • Les informations diffusées dans les médias ne m’ont pas convaincu, au contraire, elles ont attisé la défiance que j’avais envers le vaccin.
  • La communication et les injonctions paradoxales du gouvernement et des instances sanitaires m’ont en dissuadé.
  • Je suis jeune et je ne me considère pas comme une personne à risques de développer un Covid grave.

Certes, le variant Delta fait planer le spectre d’une quatrième vague sur la France. Pour autant, devrait-elle entacher la relation médecin-patient qui repose sur le consentement éclairé et la confiance du patient, ainsi que sur l’écoute et l’empathie du médecin ?

« KNOCK — Je voudrais vous comprendre mieux.
LE DOCTEUR — Vous allez dire que je donne dans le rigorisme, que je coupe les cheveux en quatre. Mais, est-ce que, dans votre méthode, l’intérêt du malade n’est pas un peu subordonné à l’intérêt du médecin ?
KNOCK — Docteur Parpalaid, vous oubliez qu’il y a un intérêt supérieur à ces deux-là.
LE DOCTEUR — Lequel ?
KNOCK — Celui de la médecine. C’est le seul dont je me préoccupe. »**

 

I’m a poor lonesome doctor

 

* Grégoire Delacourt, La liste de mes envies, Jean-Claude Lattès, 2012
**  Jules Romains, Knock ou le Triomphe de la médecine, Gallimard, 1924

2 réponses
  1. metha dit :

    C’est flippant, j’ai travaillé dans de nombreuses hotline, et il est impensable qu’un médecin doit faire ce travail, pourquoi, mais pourquoi des décisions aussi absurdes.

    Je n’arrive pas à comprendre le besoins de l’état d’éloigner les médecins du processus de vaccination…

    On marche sur la tête, 4eme vague, 5eme….on est pas sorti du sable avec des décisions type CPAM.
    Je suis outré et tellement déçu de cette politique de vaccination.

    Merci Docteur.
    Vive le poor lonesome doctor !

    Répondre
  2. Martine ETIENNE BERTOZZI dit :

    Donc il y a une liste! Heureusement finalement qu’il n’y a que mon médecin qui sait que je suis vaccinée (en dehors de la CPAM bien sur)! Il le sait aussi car je lui ai dit!
    J’ai reçu le vaccin Pfizer juste avant les vaccinodromes quand le lieu de proximité était encore à taille humaine…Bref, si je comprends bien, ceux de mes proches qui ne sont pas vaccinés sont dans le collimateur de la sécu et celle-ci ne demande pas vraiment au médecin de les persuader de passer dans son cabinet ! non! puisqu’il n’en n’a pas des vaccins. Il devra juste les envoyer faire la queue au dispensaire? A mais non ça n’existe plus les dispensaires! ça coûtait trop cher! (ça commençait déjà les économies) mais je m’égard …Je m’énerve ! Mon bon Docteur replacé “au milieu du village?” Non, décidément ce gouvernement depuis le début de cette pandémie n’a décidément pas voulu prendre les décisions qui remettraient en cause son modèle économique, surtout pas et rien ne changera….Besoin du “pass sanitaire” pour aller au boulot? Non là le covid n’est plus si grave finalement….Vous avez dit bizarre? ….

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