#libertéliberticide
par KGM

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Liberté. Liberticide.

7 mars 1992 – 7 mars 2022 : trente ans, le temps passe, les mots ne fanent pas.

Quand je l’ai rencontré, il y a 36 ans, je suis tombé raide-dingue. J’ai tout de suite su que ce serait lui. Depuis, je ne l’ai pas quitté. J’en ai connu d’autres, mais mon envie de visiter les alentours visait autant à satisfaire ses exigences à lui, qu’à combler ma curiosité.
Quand je l’ai rencontré, nous étions jeunes. Il m’a fait broyer du noir et passer des nuits blanches. Il m’en a fait voir de toutes les couleurs, mais je l’ai aimé, et je l’aime encore. Il est une part importante de mon existence. Je ne suis qu’une ligne de sa longue histoire.
Dans quelques années, je le quitterai. Je dirai qu’il m’a comblé et que je ne regrette pas d’en avoir fait le métier de ma vie. Je dirais que le SMUR m’a permis d’aller vite, loin et profond au cœur de l’autre. Le SMUR m’a fait brûler des feux et traverser des carrefours à l’envers pour me larguer aux endroits où des destins ballotent et basculent. Il m’a attribué le rôle principal dans des scènes d’urgence dont le scénario s’écrit en temps réel. Je dirai à celles et ceux qui veulent l’embrasser, tu vas kiffer mais tu vas douiller, tu vas devoir tout donner. Urgentiste, c’est un métier, beau, oui beau, mais peut-être un peu liberticide pour ceux qui l’épouse.

Quand je l’ai rencontré, c’était une autre époque, la ceinture de sécurité n’était obligatoire qu’à l’avant des véhicules, les vaccins anti-Haemophilus et anti-Méningocoque étaient inconnus au bataillon. Nelson Mandela était emprisonné depuis 22 ans.
1985. C’était il y a beau luron, mais je me souviens. Je me souviens de cet enfant que je n’ai pas réussi à intuber. J’étais jeune, j’avais une bonne vue, mais je ne voyais pas ses cordes vocales. Ma sonde butait sur une boursoufflure ressemblant à une tomate que je ne parvenais pas à contourner. Quand les sapeurs-pompiers interrompaient le massage cardiaque, à ma demande, l’ampoule du laryngoscope ne clignotait plus, l’image devenait nette, mais malgré ça, je n’y arrivais pas.
C’était la première fois que j’en voyais une en vrai. J’en avais vu des dizaines en photo, en diapo, en schéma et en cauchemar, alors j’ai tout de suite reconnu l’épiglottite. J’ai mis du temps à piger que c’était fini. J’ai insisté, insisté, insisté avant de dire aux pompiers « on arrête tout », et de demander aux parents de s’asseoir…
Après, j’avais pleuré. Cet enfant de 17 mois était mort d’asphyxie aigüe à cause d’une infection de l’épiglotte. Je n’avais pas réussi à l’intuber. Pour me consoler, André, ami et collègue, m’avait raconté son blues à lui, une fillette de 15 mois, terrassée par une méningite.
Infections liberticides, les épiglottites et les méningites ont amputé des vies d’enfants et m’ont fait transpirer durant des années. Avec le temps, j’ai appris à garder les yeux secs. Ensuite, les vaccins sont apparus et ces maladies ont quasi disparu. Maintenant, les décès se limitent à la descendance des militants anti-vax.

Un dimanche de juillet 1986, nous sommes partis au Far-West des Yvelines, mon collègue Jean-Phi et moi, avec deux équipes médicales dans deux voitures de SMUR, pour un accident sur la Nationale 12. Frontal, le choc avait violent été, au point de tout chambouler, mais le chauffeur du semi-remorque était indemne. Dans la Peugeot 305, le grand-père et la grand-mère n’avaient que dalle. Deux doigts brisés, un front criblé de miettes de verre, bref, papy mamy avaient été sauvés par la ceinture. Le moteur fumait. Le cendrier était plein de mégots. La banquette arrière était vide. Les corps des trois petits enfants gisaient sur la chaussée. Sept ans, cinq ans, trois ans. Ejectés par les fenêtres. Il n’y avait plus rien à faire pour eux. Jean-Phi et moi avons signé les certificats de décès qui étaient de la couleur du ciel et refermé les sacs mortuaires qui étaient de la couleur des plages de Normandie. Les accidents de la route sont liberticides.
Les barreaux de prison aussi, c’est une entrave aux libertés. Après 18 ans passés en cellule à Robben Island (sous le matricule 46664) puis 9 années supplémentaires au pénitencier de Pollsmoor, Nelson Mandela est libéré le 11 février 1990, au moment où le port obligatoire de la ceinture de sécurité s’étend à l’arrière des voitures, sur toutes les routes de France. Les quelques manifestants qui défilent dans la rue pour dénoncer la contrainte liberticide que représente l’inconfort de la sangle n’ont probablement jamais scandé « Libérez Mandela ». En 1992, les anti-ceintures se remobilisent lorsque l’obligation s’impose aux moins de 10 ans, à coup de rehausseurs et de sièges-bébés.

Avec plus de 5 millions de morts, le Covid-19 est liberticide. À ceux qui ne croient ni aux vaccins ni aux ceintures de sécurité, je ne dirai jamais « fais-toi piquer et boucle-la ! » parce qu’il n’y a pas plus liberticide que faire taire une idée alternative. La liberté n’a pas de prix, et si elle en avait un, celle de penser et d’exprimer sa pensée serait la plus chère, parce qu’elle n’enfreint pas la liberté des autres.

À l’occasion du référendum du 7 mars 1992, en Afrique du Sud, 2 804 947 électeurs (blancs) sur les 3 296 800 (blancs) inscrits, disent « oui » à l’ouverture des droits civils à l’ensemble de la population. Incroyable et inattendu. Historique. La minorité pâle renonce à une liberté élitiste, liberticide pour la majorité noire, au nom d’une liberté plus grande, égalitaire et fraternelle. Elle ouvre enfin les yeux et referme le livre de l’Apartheid.
Gardons-le fermé. Considérons nos divergences d’opinions comme des sources confluentes qui génèrent des turbulences, mais qui à la fin renforcent le courant du fleuve qui nous rassemble. Qu’on soit pour ou contre le pass, un peu, beaucoup, passionnément, restons viscéralement alliés pour vaincre notre viral ennemi. Ne nous trompons pas de cible.
Perso, je suis grave pour le vaccin, dans l’intérêt collectif. Pour autant, je ne jette pas la pierre aux frondeurs qui disent militer pour la liberté en s’opposant au pass. C’est pas mon truc, mais je les respecte. Je ne les plains pas non plus : ils ont décidé de s’enfermer, ils restent libres de sortir à tout moment et d’en parler en tous lieux. Non, le pass n’est pas liberticide, ou alors seulement un peu. Ces pertes de libertés sont des sacrifices consentis de plein gré à l’autel d’une croyance à contre-courant des vents dominants. Elles sont donc acceptables, par exception. Acceptables par exception, parce qu’en prenant corps, en se dessinant, en se définissant (patience, c’est bientôt fini), en se finissant, le concept de liberté, si vaste soit-il, possède un horizon, une ligne claire, au loin, regardez, là-bas.

La Liberté ne doit pas avoir de limites, excepté celles qui la grandissent en l’offrant en partage au nom de l’Egalité et de la Fraternité. Malgré le temps qui passe, ces trois mots ne fanent pas, ils vont si bien ensemble.

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