Ce sont des terres situées aux extrémités. Quelquefois pas si loin que ça. Une banlieue, une ville enclavée, une frontière, un désert du Sud, une île, des îles, les pôles et puis, parce que nous ne savons plus très bien à force de vols d’avions qui raccourcissent les distances, tous les pays où nous n’irons jamais. Les confins, c’est l’étranger qui ne vit pas comme soi. On les imagine reclus, vivants nous ressemblant mais vivants dans des milieux étroits, des limites raccourcies. La littérature auréole les démarches de poètes malheureux, d’ermites masochistes et de philosophes partis se confiner en des abris inconfortables où ils sont censés se retrouver avec eux-mêmes.

Soudain, parce que le confinement est imposé, il se crée des successions d’îlots personnels. Parfois se confiner est un luxe. Le plus souvent, il est une utopie. Il faudra bien se rendre compte plus tard que l’art du confinement est affaire de riches. Une maison, un appartement, un jardin, de quoi se laver, se chauffer, dormir est un privilège. L’habitude est prise et s’en rendre compte serait déjà une bonne façon de se poser la question : et si ce que nous avons, ce que nous achetons, ce que nous consommons en ces moments de confinement était tout bonnement suffisant pour vivre ? Et vivre bien. Le plus surprenant est que cette situation de limitation de nos achats, de notre consommation, de nos désirs d’aller et venir, de vendre, de jeter, de bâtir, de détruire et toujours d’aller plus vite paraît affecter l’économie ! Nous avons inversé l’ordre des choses sans nous alarmer ou alors en balayant les remarques de quelques-uns pointant du doigt un développement de la frénésie humaine au détriment de tout.

Pendant que nous avons le loisir de regarder pousser le gazon ou de feuilleter des livres ou encore de se parler de nous, entre nous, il est aussi possible de réfléchir à une autre manière de vivre ensemble. Ici et aux confins. Quelle redistribution des richesses ? Quelle consommation régulée ? Quelles priorités dans la recherche, la culture, l’échange des productions ? Ces questionnements ne sont pas originaux ni nouveaux, j’en conviens, mais ils apparaissent, ils émergent forts et lucides aujourd’hui.

Confiner, c’est aussi (ah, les excellents compagnons de nos jours que ces dictionnaires de tous les âges) être tout proche, voisin, c’est côtoyer, friser c’est-à-dire se mettre en boucle avec quelques-uns, quelques-unes. De fenêtres en balcons, de jardins par-dessus les haies, les murs (pourquoi autant de murs élevés dès qu’une petite maison se construit ?), de paliers en étages des liens se font par le chant ou la parole, par des bruits ou des interpellations. Nous avons un terrible besoin de l’autre, de le voir, de le toucher, d’aimer.

Les confins désignent nos lacunes, supposent de vaincre des peurs et des préjugés, obligent à s’ouvrir et à apprendre de ce qui se passe ailleurs, loin, très loin. Si rares sont les nouvelles de ce qui se passe en banlieue (le meilleur et le pire, parce que la vie urbaine intensive laisse peu de place aux femmes et aux hommes, aux enfants et aux rêveurs d’avenirs) comme si les journalistes n’avaient plus envie ou pas la possibilité de passer le périphérique parisien. Si rares encore dans les médias ce qui se prépare sur le continent africain où chaque pays s’organise avec ses moyens, mais comment vouloir confiner des villages et des communautés ouvertes, solidaires ?

Nous n’avons pas appris de La Chine ou de l’Italie, pas observé attentivement l’Allemagne ou la Corée, et nos tergiversations amateurs secouent toujours la France. Quant aux peuples des confins, ceux que nous visitons en touristes, ils doivent regarder des écrans multiples et constater stupéfaits les rues vides, les économies dispendieuses et arrogantes à l’arrêt, les mains qui se lavent et les masques d’un sinistre carnaval occidental. Le centre du monde est partout désormais avec la tuyauterie numérique, mais les confinés sont à deux pas comme à l’autre bout de la planète. Alors vous en pensez quoi ?

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