Chapitre 2
Marie-Alice
Brouage, mai 1720

Dans un claquement sec, la grand-voile s’abattit. La Seine s’ébranlait.

Matthieu et Norbert, accoudés aux remparts de la cité, devisaient, admirant le fier vaisseau qui mettait à la voile pour quitter l’aber de Brouage.
« A l’est ben belle, c’te flûte !
— Pour sûr, mon Norbert. L’est ben belle. Pis, l’est quasi neuve.
— Dis donc, c’est-y vrai qu’a part en Nouvelle-France ?
— C’est ce qu’on dit, mon Norbert, c’est ce qu’on dit.
— Z’étaient point beaux d’même nos rafiots.
— Ça c’est bin vrai, mon Norbert. »
Les deux compères, anciens marins, bonnet de laine endormi sur l’oreille, la lippe fatiguée d’années de mer et de tonneaux de ratafia, en connaissaient un bout sur les navires. Ils ressassaient régulièrement, crachant leur jus de chique dans la mer en contrebas, depuis qu’ils goûtaient un repos bien mérité, dans la cité de leur jeunesse.
« J’ai encore point reçu ma pension, pourtant l’est pas grosse, la carne.
— Penses-tu, pis, payée une fois l’an, c’est pas mal dur ! L’trésorier d’la Marine, il nous oublie trop souvent ! »
Rêveur, Norbert soupira :
« Moi, j’aurais aimé ça, naviguer sur cette Seine.
— Trop tard, mon Norbert, bin trop tard.
— A l’est pleine de colons à c’qu’on dit.
— J’les ai vus, mon Norbert .
— Si a l’a pas d’ennuis, a devrait être à Québec pour la Saint-Henri.
— T’en connais-tu, toé, des voyages pas d’ennuis ?
— J’souhaite qui z’aient tous fait leurs vœux à la Vierge si y z’en veulent pas, des tracas.
— Paraît qu’ces flûtes-là, ça peut tout transporter. En tous cas, l’est ben grosse, pis ben large. A doit bin faire cent pieds de long ?
— Sans doute. A r’vient des pays du Nord où elle a livré du sel !
— Ben oui, mon Norbert, j’ai même aidé au chargement. »
Alors que le vaisseau glissait majestueusement vers la mer, Mathieu reprit :
« T’as-tu vu qu’elle a quand même seize canons ?
— C’est qui vont en affronter des périls. Es-tu déjà allé aux Amériques, mon Matthieu ?
— Ben, souventes fois, mon Norbert. Même qui faut descendre pas mal au sud, pour les courants. Peut pas y aller drète comme ça. Faut suivre le sens de l’eau. Passé les Açores, ça devient dangereux, faut aller quasiment dans les îles pour attraper les courants qui remontent au nord, jusqu’à l’embouchure du grand Saint-Laurent.
— Ben oui, mais c’est là, dans les îles, que nous attendent ces forbans de pirates. Moi j’en ai eu bien peur de ces brigands qui se nomment entre eux Frères de la côte, mais qui ne sont que gibier de potence.
— Pi, qu’est-ce tu veux ? Une grosse vache comme cette flûte, a peut pas rivaliser avec les brigantins fort armés et si rapides qu’ils aiment tant!
— Pourtant, a doit bien filer : elle est solidement gréée en trois-mâts barque !
— Pour filer, elle file, mais pour la manœuvre, bernique, c’est une autre histoire !
— Parait qu’c’est un p’tit gars du coin, l’Onésime, qui la commande ?
— Le François-Onésime qu’est né à Oléron ?
— Si fait, mon Norbert, si fait.
— Il fait comme notre glorieux Samuel.
— Le sieur de Champlain ? Ah ça oui, l’est glorieux, le gaillard !
— Ben, si l’Onésime, y fait comme le Samuel, y va être ben fier, le p’tit gars.
— Il est drôle, ce commandant Bellanger. J’connais sa famille ! Il est gras, il a pu d’cheveux, mais avec lui ça file doux et, pourtant, il rigole tout le temps. On dit que son équipage le révère car il a déjà réussi à sauver son rafiot des pires conditions. »

Ah, le glorieux Samuel, monsieur de Champlain !
Bien avant que celui-ci, natif de Brouage, ne soit parti fonder la ville de Québec, puis la petite bourgade de Ville-Marie, sous le règne de feu les rois Henri le Quatrième et Louis le Treizième, la petite ville charentaise, cité royale du sel, commerçait avec toute l’Europe.
N’est-ce pas grâce à cet or blanc, récolté depuis toujours par les sauniers saintongeais, que l’on pouvait commercer les denrées les plus périssables, les viandes du Poitou et les poissons d’au-delà des mers ? N’est-ce-pas ce bon sel blanc, d’abord ramassé en pyramides régulières qui ponctuaient les marais, puis chargé à ras bord sur les voiliers partis pêcher dans les eaux glacées des Terres-Neuves, qui permettait de ramener en grande quantité ces gros cabillous ? Tout ce commerce rapportait à Brouage bois du Nord, peaux, céréales, tissus et barres de fer, qui lestaient les navires au retour.
L’argent du négoce permettait ensuite l’enrichissement, parfois malséant, du clergé et de la petite noblesse, qui, à leur tour, érigeaient belles bâtisses et grandes demeures religieuses.

Le port grouillant accueillait des dizaines de navires dans son aber, à l’abri des solides murailles érigées par feu monseigneur le cardinal, ministre du roi Louis le Treizième. Ces vaisseaux de toutes nationalités commerçaient la précieuse denrée avec les pays du Nord, à l’exception, parfois, de l’Anglais avec qui l’on fut si souvent à maille.
Au milieu de ces nombreux voiliers à l’ancre, de cette forêt de mâts de toutes hauteurs, de ces sloops, brigantins, corvettes et autres flûtes, des chaloupes armées de huit ou dix rameurs se faufilaient au creux des coques pour mener à bord marchandises et passagers, et, pour certaines, arrimer les vaisseaux prêts au départ et les remorquer vers la haute mer à la faveur de la marée.

Devant la coupée, François-Onésime, dans sa jaquette bleu marine, époussetait de sa manche une poussière imaginaire et crachait sur un des boutons dorés pour le faire reluire. Goguenard, il regardait d’un œil distrait la soixantaine de passagers, fébriles et inquiets, montés à bord de La Seine au gré des navettes.
Ils avaient envahi le pont, encombrés qu’ils étaient de leurs bagages, équipages et marmots. Accueillis par un second en grand uniforme, guidés par un quartier-maître rugueux, ils ont découvert le navire, ou plutôt ce qu’ils doivent en savoir. Sur ce pont, qui leur sera interdit la majeure partie de la journée durant la traversée, sauf le dimanche pour l’office, ils ont appris que le feu est banni, et découvert les commodités pour messieurs, situées sur la gerbe, à l’avant du navire. Ils ont compris que le cuisinier, seul à bord à pouvoir faire du feu, officie dans sa cambuse, où la marmite est déjà suspendue à sa chaîne dans le foyer de brique.

Le quartier-maître hurla ensuite ses ordres, tria et inspecta les bagages, confisqua les rares bougies, puis, découvrant un colis suspect, dit au paysan :
« Qu’est-ce que t’as dans ta cage ?
— Des rouges du Poitou, répondit l’homme, très fier.
— Des rouges ? On dirait plutôt des lapins », répondit le quartier-maître en jetant par-dessus bord, sans remords, la cage qui contenait une demi-douzaine de gras rongeurs.
Observant, incrédule, la cage de bois s’enfoncer puis disparaître lentement dans les flots, les rongeurs glapissant de terreur, l’homme hurla : « Mes lapins, mes lapins ! »
Se jetant sur le marin, il l’invectiva violemment :
« Pourquoi t’as fait ça ? gémit-il. Je voulais développer un élevage là-bas ! Je les avais sélectionnés un par un.
— Tout doux, mon gars, tout doux : ces bêtes portent malheur aux bateaux, tu devrais le savoir : s’ils s’échappent, ils dévorent l’étoupe des bordées, le bateau prend l’eau et tu peux imaginer le reste ! Moi, j’voulons pas finir dans le ventre des monstres marins pour sauver tes conils. De toute façon, on les aurait fait griller avant ! »
L’homme, au désespoir, venait de voir son rêve de fortune envolé avant même d’avoir débuté.

Il y avait là, outre quelques frères de Saint-François, reconnaissables à leur robe de bure, des pères jésuites, en soutane noire, partis évangéliser les sauvages Hurons et Algonquins, et puis, aussi, un quarteron de sœurs ursulines. Elles avaient voyagé par coche d’eau puis voie de terre depuis leur couvent de Grenade, blotti dans un creux de la Garonne. Elles s’en allaient aider leurs sœurs de Québec. Pour ce faire, elles iraient instruire les jeunes filles de la colonie dans la belle maison de la Haute-Ville.
Pour quelques moments encore, robes, soutanes, uniformes se frôlèrent et s’entremêlèrent sur le pont. Voiles, coiffes, bonnets, chapeaux et tricornes eurent la folle tentation d’anticiper le départ du bateau, tant le vent avait forci. De brun, de gris et de noir, la houle des habits et parures n’était émaillée que du carmin des vestes d’officiers, du safran d’une jupe de batiste et du pastel dont étaient teintes les robes de religieuses.

Les recruteurs de la Compagnie avaient bien œuvré, ayant convaincu de s’engager un quatuor d’ouvriers lainiers de Montauban, reconnaissables à leur habit de fine laine, porté pour la première fois sur un justaucorps serré à la nouvelle mode, aux gros boutons de corne espacés sur le liseré de la veste. Les hommes arboraient pareillement culottes de même tissu, bas colorés et souliers neufs en cuir de Toulouse. Ils avaient signé pour trois ans auprès de la Compagnie de la Nouvelle-France, qui s’était engagée à les loger, nourrir et vêtir. Tous savaient qu’au terme du contrat ils pourraient décider de rentrer au pays, mais aussi qu’un retour était peu probable, car leur était promise, à la fin de leur engagement, une terre en propre, impensable richesse dans leur province, où la terre est bien du seigneur. D’autres promesses moins avouables, mais si délicieuses, qu’on leur avait faites sous le manteau, racontant la grande liberté des jolies sauvageonnes, converties ou pas, en avaient décidé plus d’un.
« Vous savez, ces petites diablesses sont noires de cheveu et délurées de mœurs », susurra le Mathias, qui n’en savait rien mais voulait plastronner.

Vint ensuite le contingent des militaires du Poitou, de l’Aunis et de la Saintonge, sous les ordres du chevalier de Sauvagnac, lieutenant du roi, parti renforcer ce qui restait du régiment de Carignan-Salières. Celui-ci, très affaibli depuis quelques décennies, tenait la garnison de Québec. Le Régent avait décidé de remplacer les compagnies franches de la Marine, inexpérimentées, par des soldats aguerris. Ils en faisaient partie. Culottés de corduroi, le solide velours côtelé de l’infanterie, ils se pavanaient dans leur uniforme bistre à rubans noirs, l’épée au côté. Leur paquetage et leur mousquet avaient déjà pris place dans les soutes.
Le lieutenant, fier gascon à l’œil noir et au jarret bien tourné, les avait choisis un par un. Pipe de plâtre au bec, il observait d’un œil narquois les familles de paysans dans leur costume traditionnel des Charentes et de la Saintonge. Chapeaux plats, gilets sans manches, large ceinture rouge et pantalons de laine noire pour les hommes, tabliers, corselets et coiffes à cornettes pour les femmes et sabots pour tous.
Ces familles remuantes et apeurées étaient affublées de marmots braillards et cherchaient encore où se loger.

Mais l’objet de toutes les curiosités et de toutes les œillades était le petit groupe de jeunes demoiselles, embarquées en dernier sous l’œil sévère de sœur Marie-Alice de l’Annonciation, sœur professe, directrice du groupe des ursulines.
Jadis, les Filles du Roy avaient été choisies et dotées par le grand roi Louis pour peupler la Nouvelle-France. Ces nouvelles adolescentes, solides, issues de bonne famille ou orphelines, de bonnes mœurs, pauvres pour la majorité, étaient vêtues avec réserve et coiffées de bonnets de toile blanche serrée d’un lacet. Elles avaient été fort bien éduquées avant leur départ. Le Régent, au nom du jeune roi Louis le Quinzième, les avait gratifiées d’une dot de vingt-cinq livres. Elles connaissaient leur destin : aller marier les colons et faire prospérer les terres au-delà des mers.
Il y avait de même, outre ces donzelles, une demoiselle de la Roche-Martin et une Sophie du Verlay, sa cousine, mais elles étaient déjà promises aux officiers en poste à Québec. L’essaim froufroutant et tourbillonnant des nouvelles venues jeta un émoi certain chez tous les jeunes hommes partis en quête de gloire et richesse. Dans leur petit hameau ou leur faubourg surpeuplé, ils n’auraient jamais espéré le bonheur d’apercevoir tant de bons partis à épousailles.

Mais, chut, car, pour l’heure, il n’était de souci que de trouver gîte à bord.

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