Chapitre 1
Rilka
Charente girondine, octobre 2001

C’est Rilka qui l’a découverte, complètement calcinée, au milieu des troncs abattus, noircis par le feu.

Depuis l’aube de cette journée brumeuse, Rilka, encore bien jeune et un peu folle, court, saute dans tous les sens, à l’affût des senteurs et effluves entêtants qui constituent son univers. Au cœur des bosquets dévastés, la terre humide exhale des parfums poivrés et acides, où se mêlent puanteurs de pourriture et relents de fumée froide, parmi lesquels la chienne parvient à détecter d’infimes traces d’arômes insoupçonnés. Rilka est un braque de Weimar âgé de deux ans que son maître emmène souvent dans la forêt ravagée à la recherche de l’évanescente bécasse, gibier exigeant, qui a su trouver refuge dans cet enchevêtrement de chablis effondrés, de branches tordues et de souches arrachées.

Pour Patrick, son maître, la progression est difficile, malgré son insolente santé et sa musculature puissante. Vêtu de son vieux treillis, chaussé de bottes solides et armé du Francotte à canons juxtaposés hérité de son grand-père adoré, il lui faut enjamber, contourner, surmonter, parfois même passer sous cet amoncellement de bois fauché, vrillé et couché par Martin, la tempête de l’an passé, et que le feu a parcouru aux fortes chaleurs de la même année.

Il porte sur le bras gauche son fusil cassé, deux cartouches engagées. Mais Rilka se joue de toutes ces difficultés, se faufile sous les obstacles, se met à l’arrêt au pied d’un fût, d’où s’élance soudain l’un des premiers écureuils de retour dans la forêt. Elle reprend sa course, truffe au sol pour débusquer un imprudent mulot, anxieux de se réfugier dans un trou.

Déjà dix-huit mois que l’ouragan s’est invité aux fêtes de fin ­d’année, avant de s’abattre sur la côte atlantique, de la Bretagne au Pays basque. Déjà dix-huit mois que les vents et la pluie ont balayé à deux cents kilomètres heure la Charente girondine, ses forêts de pin et de chênes verts. Sur des centaines de kilomètres, les arbres ont été couchés, fauchés, rompus par un monstrueux gamin qui se serait amusé à piétiner les belles plates-bandes d’un parc ancestral bien ordonné et entretenu avec amour depuis des siècles. Les troncs, comme d’énormes allumettes, alignent leurs souches les unes à côté des autres, leurs têtes, toutes semblables, fracassées au sol. Sous l’effet des tourbillons, ­certains arbres ont été vrillés, d’autres ont cassé à mi-hauteur, la majorité a été déracinée.

Pendant des jours, les communications ont été coupées, les lignes électriques et téléphoniques, arrachées ou sectionnées, les routes, ­interdites à tout engin. Certains accès, comme ceux qui surplombent la Gironde, sont devenus impraticables, jonchés de billes de bois éclatées qu’il aura fallu tronçonner une à une avant de pouvoir les dégager et rendre les routes à la circulation.

Non loin de là, sur la côte, les fortes marées, conjuguées aux vents démentiels, ont inondé les terres basses, remonté vers les petits ports côtiers qui bordent l’estuaire, envahi les nombreuses jalles et balayé les digues construites par les Hollandais dès le XVIIe siècle. Les petits bateaux de pêche de la Gironde et les voiliers de plaisance ont été projetés sur les terres, coulés ou écrasés contre les quais ; les entrepôts de tôle et les toits de tuile n’ont pas tenu une demi-heure. On se souvient encore de Jeannot qui eut l’imprudence d’entrouvrir la grande porte de son hangar pour vérifier son contenu. Il eut la stupéfaction de le voir exploser, soufflé de l’intérieur par la puissance du monstre venteux qui s’y était engouffré. En quelques heures, la main sinistre du drame s’est abattue sur toute la région, ravageant des siècles d’une harmonie patiemment édifiée.

Les paysages et l’économie de l’estuaire en ont été bouleversés, irrémédiablement.

Le chasseur se remémore ces moments terribles en sifflant Rilka, qui, une fois de plus, a disparu, truffe au vent. Le braque fait merveille dans ce paysage de désolation pour débusquer l’oiseau mythique. Il court de droite à gauche, décrit de grands cercles, se met brusquement à l’arrêt, truffe en avant, une patte arrière levée, parfaitement horizontal du cou au bout de la queue, puis repart quelques instants plus tard explorer la forêt dévastée.

Justement, depuis un certain temps, le chasseur n’aperçoit plus le fuseau d’argent à l’œil doré, disparu telle une flèche, en direction des taillis. Il hèle sa chienne, la siffle et l’appelle sans succès. Il est si habitué à ce comportement qu’il ne s’en formalise guère, continuant sa progression à grandes enjambées. Un instant, il a cru entendre un faible jappement, celui d’une chienne inquiète, suivi ensuite d’aboiements secs, comme lorsqu’elle se sait proche d’une laie et de ses petits. À nouveau ce feulement lointain, vers le nord-ouest. Il s’oriente résolument vers les cris de la bête, bien étonné de ne pas la voir revenir, pour, au bout d’une dizaine de minutes, la découvrir à l’arrêt devant un tas de branches plus ou moins brûlées.

Dès que la chienne aperçoit son maître, elle se met à sautiller autour du tas, sans s’en approcher, lâchant de furieux aboiements, regardant le chasseur et revenant de nouveau au tas. Il la siffle une fois encore en vain ; il craint un animal blessé, sanglier ou autre, et par précaution arme son fusil, puis il attend. Au bout de quelques minutes, ne distinguant rien de particulier dans le tas, il s’y dirige avec prudence, doigt sur la gâchette. Mais, hormis le tourbillon de poils argentés, rien ne bouge, aucun son n’est audible. Il tire à deux reprises en l’air, sans susciter la moindre réaction, si ce n’est l’énervement de sa chienne.

Très intrigué par l’insolite manège de l’animal, Patrick se met alors à fouiller le tas du bout de sa botte. Le gros amas brun s’effondre alors sur lui-même, révélant, au creux de la masse carbonisée, l’extrémité d’un os prolongé de ce qui fut un escarpin.

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