À la faible lueur d’une lanterne sourde où brûlait une chandelle de suif fuligineuse, sœur Marie-Alice devina la forme d’un homme inanimé, qu’elle jugea agonisant. Approchant sa fruste lampe de la tête de l’inconnu, elle écarta les mèches sanglantes et graisseuses du visage enfiévré et s’exclama in petto, bouleversée :
« Jésu-Maria-Josep, qu’il a belle figure ce joven ! »

Sœur Marie-Alice, petite brune enjouée au doux visage ponctué de taches de rousseur, était la fille cadette de l’imposante famille d’un petit nobliau gersois du village de Fleurance, dans la sénéchaussée de Lectoure, au cœur du pays gascon. Avant-dernière d’une famille de neuf enfants dont cinq étaient décédés avant d’avoir atteint l’âge de communion, elle était vouée dès sa naissance à entrer au service de l’Église. Confiée au couvent des ursulines de Grenade à l’âge de douze ans, elle dut se résoudre à devenir novice quatre ans plus tard. Malgré son grand chagrin de ne plus voir ni jouer avec ses frères adorés, elle comprenait son devoir et accepta, quelques années plus tard, ses épousailles avec le Christ. C’est habitée d’une joie intense qu’elle prononça ses vœux, allongée sur la dalle de pierre de la chapelle de son beau couvent de brique rose.

Depuis cette date lointaine du très chaud et terrible mois d’août 1694, où elle en avait franchi le solide portail, elle avait œuvré pour la très grande gloire du Seigneur, mais également à l’éducation des jeunes filles et la sauvegarde des âmes et des corps. La tâche était immense. Protégée de la grande disette des années de misère par sa famille aisée, elle avait cependant été confrontée, sur la route du couvent, aux affreuses scènes des cadavres d’humains ou d’animaux pourrissant le long des chemins, déchiquetés par les chiens ou les corbeaux, pauvres êtres décimés par les mauvaises récoltes des deux étés précédents et l’effroyable hiver passé, qui avait vu les loups revenir en ville et croquer rats, chats et marmots avec une égale gourmandise.
Dans le manoir familial, sa mère avait tenté de soulager la misère de ses paysans, autrefois prospères, en préparant parfois des méchantes soupes où l’on mélangeait tout ce que l’on trouvait encore : raves, glands, orties ou entrailles de chien ou de chat. En se signant discrètement, on rapportait même le cas du pauvre Toinet, dévoré par les gens de son village des environs de Montauban.
Quelques années plus tard, la petite Alice devenue sœur Marie-Alice de l’Annonciation n’avait-elle pas fait lecture à ses jeunes élèves du détestable conte Le Petit Poucet, de monsieur Charles Perrault, récemment publié à Paris et qui brossait les ravages de la famine chez les gueux ? Ce conte, qui les avait bien effrayées, toutes les petites filles en connaissaient les affres, atteintes qu’elles avaient été dans leur propre famille par le mal endémique. Durant ces terribles années, les sœurs, outre leur enseignement, avaient eu à soigner et réconforter les paysans affamés, au ventre gonflé et aux membres affaiblis, souvent blessés par les attaques de chiens ou de brigands, eux-mêmes fort démunis et sans vivres de réserve.
Marie-Alice avait donc appris à panser, nettoyer ou recoudre plaies et fractures. Sa réputation l’avait accompagnée à bord de la Seine. C’est cette femme-là que le barbier était allé quérir.

Agenouillée auprès du blessé, sur lequel se penchaient aussi le commandant et le chirurgien, entourés d’officiers curieux, elle s’énerva un instant et prit les choses en main :
« Ôtez-vous donc de là, Capitàn, puis, faites de l’air, et faites-moi porter une autre lanterne, qu’on puisse y voir quelque chose. »
Elle intima à tous l’ordre d’évacuer le réduit, et hélant le capitaine Bellanger, exigea :
« Organisez-moi incontinent une vraie couchette avec de la lumière et de la place ! »
Et elle rabattit le pan de toile sur le réduit où elle demeura avec le chirurgien.
À eux deux, ils entreprirent alors d’ôter le haillon sanglant qui entourait le flanc du blessé. Le tissu crasseux était pris dans le sang coagulé. Marie-Alice humecta le linge avant qu’il ne se détache avec difficulté, et découvrit une vilaine plaie, un trou d’un demi-pouce au bord enflé, qui recommença aussitôt à saigner. Avec des gestes délicats, la chemise de lin fut déchirée, dévoilant la belle musculature de l’homme. Arnaud, qui avait enlevé les bas du blessé remarqua du sang ruisselant d’un des genoux.
« Ma Sœur, faut lui tirer la culotte. »
Marie-Alice, très troublée par la beauté du jeune homme, lui répondit :
« Nani ! faut d’abord le laver. Envoyez donc un matelot chercher de l’eau ! »

Pas question pour le barbier d’utiliser l’eau douce, si précieuse, embarquée dans les tonneaux. Il sortit donc du réduit et interpella un mousse pour qu’il rapporte aussitôt un seau d’eau de mer. Le nettoyage des plaies était délicat et, autour du trou au flanc, la chair déjà violacée et boursouflée paraissait brûlée. Le chirurgien, qui avait soigné des blessés de tous ordres, sur toutes les mers du monde, grommela :
« Ça m’a tout l’air d’un coup de mousquet, ma sœur. M’est avis qu’on va pas le garder longtemps, le paroissien ! Faudrait peut-être appeler un des prêtres, qu’on lui administre l’extrême-onction. »
Ce n’était pas du tout l’avis de la religieuse, qui s’écria, le rouge aux joues :
« Nani ! Non ! On va toutes prier pour lui, il est bien trop beau pour mourir ! »
Et sitôt, se ressaisissant, honteuse de ses paroles et de cette pensée indigne :
« Si c’est une balle de mousquet, est-elle ressortie ? Sinon, on va l’extraire, mais, ça, je ne l’ai jamais fait !
— Si vous vous sentez solide, vous m’aiderez, sinon, je vais quérir un soldat.
— Non, non, je vais aller. Par où commencer ?
— Il faut que la plaie soit propre ; le nettoyage à l’eau de mer est généralement efficace, avec de l’oxycrat. Mais il faut savoir où est logée la balle. Je vais utiliser ma pince pour sonder la plaie. »
Introduisant délicatement l’instrument, très vite il buta sur une masse dure et s’exclama, avec un petit rictus :
« Ma Sœur, ne dirait-on pas que le Bou Dioù veut vous exaucer ? La blessure est peu profonde, la balle est là, je la sens. On a dû lui tirer dessus de pas mal loin pour qu’elle pénètre aussi peu.
— Ne faudrait-il pas exciser la plaie ?
— Ah non, surtout pas, on risque d’aggraver la blessure. Là, on va faire cela bien proprement, mais nous aurions dû agir plus tôt. »
Éclairé par sœur Marie-Alice, le chirurgien entreprit alors une exploration délicate avec sa pince, chauffée à la flamme, puis, après avoir tâtonné quelques minutes, il commença à extraire lentement la boule de plomb, qu’il recueillit, au bout de dix éprouvantes minutes, dans sa main gauche, avec un grand sourire.
Soulagée, la religieuse dit alors, répondant à son sourire :
« La suite, c’est pour moi, guérir les plaies, j’y suis habituée. On va d’abord coucher le blessé sur le côté pour que les fluides s’évacuent facilement. On mettra de la charpie et le lavera régulièrement à l’eau et à l’alcool. Il doit bien y avoir du cognac à bord ?
— Oui, je vais pouvoir m’en offrir une rasade, répondit-il dans un grand rire. »
La religieuse lui rétorqua :
« Vous aurez votre rasade quand on aura fini, il est toujours inconscient et cela me navre. »
Ils entreprirent alors l’examen du corps entier, en commençant par la tête, où une large bosse, qui avait un peu saigné, s’étalait sous la masse de cheveux châtains. Une fois celle-ci nettoyée, ils continuèrent l’exploration : le poignet gauche, très enflé, présentait un angle bizarre, et Arnaud siffla entre ses dents :
« Ils ne l’ont pas ménagé, les coupe-jarrets qui l’ont ainsi traité. Il a aussi l’avant-bras fracassé !
— Oh, le pauvre garçon ! Sans doute faut-il réduire la fracture, oui, et la lier entre deux planchettes ?
— Ce sont des éclisses, la reprit Arnaud !
— Et on lui fera une saignée pour soulager l’inflammation ?
— Pas plus, pas question de l’affaiblir encore. »

Avec d’infinies précautions, ils tirèrent lentement et longuement le bras de chaque côté de la fracture jusqu’à obtenir un alignement quasi correct. Puis ils le stabilisèrent entre deux planchettes de sapin entourées d’un chiffon, qu’ils lièrent solidement le plus loin possible de la blessure, après avoir appliqué un emplâtre tiré de la cabine du chirurgien.
Ils lui ôtèrent ensuite sa culotte de drap. Sœur Marie-Alice, stupéfaite par le sexe de l’homme, resta quelques secondes bouche bée, et s’obligea finalement à détourner les yeux de cette étonnante masse de chair dont elle ignorait tout, de la forme à l’usage. Bien mise en garde, durant ses années de couvent, contre les hommes et le péché de chair, auquel elle ne comprenait rien, elle s’étonna de l’intense agitation qui la saisissait en l’instant. Sans en comprendre la raison, elle fut prise de bouffées de chaleur et un nœud lui serra les entrailles. Notant son émoi, le chirurgien jeta prestement un chiffon sur le bas-ventre du blessé, au moment où revenait le commandant.

« Ma Sœur, nous avons dégagé une grande chambre pour votre protégé », dit-il, ironique. Joignant le geste à la parole, il intima aux deux marins qui l’accompagnaient de déplacer le blessé sur la civière qu’ils avaient apportée, sœur Marie-Alice veillant à ce que le transfert fut le plus lent possible. Puis le petit groupe se dirigea vers le gaillard arrière, dans un réduit d’environ six pieds par huit, éclairé d’une petite fenêtre, et pourvu d’une vraie couchette en bois et d’un matelas de crin.
Une fois le blessé bien installé, sœur Marie-Alice se tourna vers le commandant et lui posa la question :
« Capitàn, qui est cet homme ?
— Je ne sais pas. »
Énervée, elle répéta :
« Capitaine, je ne veux pas de faux-fuyants, et je répète : qui est cet homme ?
— Sur ma tête, ma mère, je vous assure, j’en sais rien, mais rien du tout, de ce pauvre gars. »

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