Janvier

Janvier 2021, un mois d’une extrême longueur et d’une infinie langueur, un mois au beau milieu de l’hiver pendant lequel tout semble difficile et qui donne le sentiment que l’on ne va jamais en sortir. À la veille de l’annonce d’un reconfinement, la déprime est à son paroxysme. Effet covid ou non, j’ai l’impression que tout sonne faux à commencer par mon violoncelle, c’est peu dire. Médecin généraliste, retraité depuis quelques années, je ne me résous pas à abandonner mes patients en pleine tourmente. Je suis médecin et néanmoins citoyen ou l’inverse, citoyen et néanmoins médecin, tout en étant conscient de cette dichotomie et de la porosité qui existe entre ces deux entités. Cette duplicité me confère une grande lucidité et dans le même temps un désenchantement de même ampleur.

Un an après le début de la pandémie de SarsCov2, on dénombre 3 053 617 personnes infectées et 73 049 décès. On dispose depuis le 27 décembre 2020 d’un vaccin à ARN messager COMIRNATY® également connu sous le nom de BNT162b2. Il était attendu comme le messie et pourtant, comme pour Jésus de Nazareth, il génère doutes et défiances, alors qu’il apparaît comme la seule solution pour sortir du marasme sanitaire, social et économique qui atteint tous les pays et tous les continents à des degrés divers. « Le vaccin va sauver beaucoup de vies » a affirmé Olivier Véran à l’occasion du lancement de la campagne de vaccination dans un interview au Journal du dimanche. Après les polémiques politiques, il a prévenu : « La vaccination n’est ni de droite ni de gauche. »

Dans ce contexte, le médecin que je suis s’adonne à la lecture attentive du portfolio intitulé Vaccination anti-Covid19 édité par le ministère des Solidarités et de la Santé, 27 pages à destination des médecins et infirmiers, du guide de l’organisation de la vaccination en Ehpad et en Usld, 65 pages, des publications de la HAS (en remarquant au passage le couac des conseils à propos de la technique d’injection du vaccin), des travaux de l’ANSM… Trop d’informations tue l’information, et toutes ces recommandations ont plutôt tendance à accentuer le doute dans mon esprit. En plus de quarante années de pratique médicale, jamais je n’avais été confronté à une telle débauche technocratique. D’habitude, la seule fiche signalétique du vaccin suffit amplement.

On l’aura compris, ce vaccin à ARNm destiné à l’homme n’est pas un vaccin comme les autres et sa diffusion à grande échelle est une première. Les éventuels effets secondaires du vaccin sont scrutés de près dans le monde entier. En Norvège, où presque tous les résidents des maisons de retraite ont reçu la première dose du sérum Pfizer-BioNTech, 33 cas de décès post-vaccination ont été recensés à la mi-janvier, comme l’a confirmé l’Agence norvégienne du médicament. En Europe, au moins 71 décès (dont cinq en France) ont été enregistrés à la suite d’une vaccination contre la Covid-19, d’après une information communiquée par le ministère français de la Santé. Ce chiffre comptabilise également les décès norvégiens. Même s’il ne semble pas y avoir de lien de causalité entre vaccination et décès, cela sème le trouble.

Au début, la volonté de l’exécutif était d’associer les médecins généralistes et de ne pas réitérer l’échec de la vaccination contre la grippe aviaire en 2009 ; les médecins en avaient été exclus par madame Bachelot alors ministre de la Santé et des Sports ; les vaccinodromes sont malgré tout de retour, intégrés au sein des établissements hospitaliers ou du fait d’initiatives de certaines municipalités préoccupées par l’évolution de l’épidémie. Sous prétexte d’un strict respect de la chaîne du froid et de la labilité du vaccin, les médecins traitants sont de nouveau exclus de fait ; sauf à intégrer les centres de vaccinations qui ont reçu l’aval de l’ARS, mais ils ne peuvent toujours pas vacciner au sein de leurs cabinets. Les pouvoirs publics multiplient les couacs et les injonctions paradoxales. Le consentement, un temps nécessaire, ne l’est plus forcément ; de même le délai réflexion, le simple fait de se déplacer dans un centre de vaccination équivaut à consentement et, pour la visite prévaccinale, il suffira à l’infirmière d’accueil de vérifier le questionnaire pour le moins sommaire rempli au préalable par le patient. C’est bien beau de vouloir vacciner à tour de bras, sans mauvais jeu de mots, alors que les plateformes d’appels sont saturées et que les vaccins sont livrés au compte-gouttes. Pour les personnes qui souhaitent se faire vacciner, c’est un parcours semé d’embûches.

Les médecins qui défilent sur les plateaux de télévision m’exaspèrent. Ils occupent le champ médiatique en rabâchant à longueur de journée des informations au conditionnel et parfois non valides. Leur mission consiste à faire l’article pour la vaccination afin de convaincre les incrédules ; faut-il rappeler qu’au début de la campagne de vaccination à peine 40 % des Français souhaitaient se faire vacciner. On se lasse de les écouter dans leurs apologies de la vaccination qui fleure la propagande. Leur attitude répond certes à des objectifs de santé publique et d’immunité collective, sauf que dans mon cabinet, mes patients me demandent un avis personnalisé : « Dites-moi docteur, vous pensez que je devrais me faire vacciner ? » Je me montre terriblement embarrassé pour leur répondre de manière péremptoire ; je tente, en toute humilité, de les aider au mieux ; je leur fais part de ce que je sais sans oublier de mentionner les zones d’ombre qui persistent. Je juge important de les rassurer ; quelle que soit leur décision, dans un sens ou dans l’autre, elle leur appartiendra. J’envie certains de mes confrères qui, sans état d’âme, prodiguent à leurs patients des avis emplis de certitudes, tandis que je baigne en permanence en mer de doutes, souvent à des profondeurs nietzschéennes. J’ai sans cesse à l’esprit, que vaut mieux « tranquille et très tranquille réflexion que décision du désespoir »*.

Dans un premier temps, compte tenu de ce climat rendu délétère par l’excès de prudence de l’exécutif amplifié par l’organisation calamiteuse de la campagne de vaccination et les carences logistiques, j’ai hésité à me faire vacciner. L’absence de recul face à ce nouveau vaccin à ARN messager, les éventuels effets indésirables à moyen et long terme encore méconnus, l’efficacité non démontrée contre les variants britanniques, sud-africains et brésiliens me préoccupent. Je ne sais rien non plus des performances du vaccin à 3, 6 ou 12 mois. Cependant, en tenant compte d’une balance bénéfices-risques malgré tout favorable, je me suis ravisé. Je ne me suis pas fait pas vacciner pour l’exemple, je n’ai rien d’un héraut ou seulement auprès de mes patients et encore moins d’un héros du quotidien. Je me suis fait vacciner en traînant les pieds avec une impression déjà ressentie. Ma décision, qui n’en est pas vraiment une, s’apparente à une reddition face au coronavirus et non à une franche adhésion à la vaccination.

En chemin pour aller me faire vacciner, le citoyen que je suis éprouve la même impression que lorsque je me rends au bureau de vote pour les élections et que je suis en proie à une grande indécision. Voter blanc a souvent ma préférence puisqu’aucun des prétendants ne correspond la plupart du temps à mes convictions ; mais au moment du passage dans l’isoloir, je me montre encore plus hésitant ; alors, je me ravise pour finalement glisser dans l’enveloppe, le bulletin du candidat le « moins mauvais », dans le but de ne pas favoriser le représentant de l’extrême droite dont j’abhorre les thèses et le programme politique. À mon grand désespoir, cette situation semble se renouveler de plus en plus fréquemment. La gauche a trahi mes idéaux, ruiné mes illusions. Ces circonstances représentent à mes yeux l’abomination de la désolation.

La similitude avec l’épidémie de SarsCov2 me paraît évidente et me tourmente encore plus que je le suis déjà. Après le fiasco des masques et des tests, le manque de lits de réanimation, de respirateurs et de médicaments essentiels, j’éprouve la même désillusion. Tandis que je me dévêts en vue de l’injection vaccinale, mon regard se porte sur le tee-shirt défraîchi d’une personne d’un âge incertain sur lequel est inscrit un slogan qui fit florès lors des événements de mai-juin 1968. Le texte en voie d’effacement permet néanmoins de lire : « Élections piège à cons ! »** Je me sens soudain nostalgique de cette éphémère période durant laquelle la jeunesse d’alors s’était enthousiasmée à l’idée de changer le monde ; tout à coup, ma vue se brouille et, un court instant, je crois lire : « Vaccinations, piège à… »

I’m a poor lonesome doctor

 

*Franz Kafka, La métamorphose.
**Formule popularisée par Jean-Paul Sartre.

4 réponses
  1. Claude GABURRO dit :

    cher docteur FABRIZZI,
    Tout d’abord merci pour ce demi éclairage sur le vaccin et sa fiabilité!? et la non-fiabilité de nos gouvernants!
    Les périodes depuis tout temps se succèdent et rien apparemment n’a changé “d’un yota” ou très peu varié !Les faveurs du pouvoir eux non plus n’ont pas changées – Marche et tais-toi!-Paie et tais toi!
    Pour paraphraser un chanteur très connu: non les gens(“ici les gouvernants!” n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux!
    Et moi j’ai aussi plutôt choisi le beau son du violoncelle à celui du clairon car il va sans dire qu’il sonne mieux et qu’il est plus mélodieux !
    Quand à la nostalgie d’une autre époque je laisse cela au passé ,qui a eu aussi son lot de fausses notes ;voir teintées d’amertumes et horreurs aussi!
    Claude
    Inconditionnel de BRASSENS

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  2. Nicole W dit :

    Quel excellent texte je me suis régalée tout au long de la lecture et les réflexions pertinentes sont un bonheur à partager avec d autres ce que je m empresse de faire …
    Bravo pour le talent de l auteur et l intérêt qu il porte à ce sujet délicat …

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  3. M.c Liège dit :

    Merci pour ce texte dont la sincérité fait du bien .

    Trop de déclarations péremptoires partout dans les médias nous donnent vertige et nausée.

    Au contraire tes questionnements me rassurent .

    Merci …..

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