Jacasserie

Jacasserie, jacassage, babillage, caquetage, papotage, verbiage…

La commission d’enquête parlementaire sur la crise du coronavirus a poursuivi ses auditions. Mercredi 1er juillet 2020, les députés ont entendu Roselyne Bachelot, ancienne ministre de la Santé et des Sports, en poste entre 2007 et 2010 sous le gouvernement de François Fillon. Elle a fait part d’une grande mansuétude en cherchant à dédouaner ses successeurs (sans doute pour ne pas entraver les pourparlers en cours en vue d’une imminente attribution d’un maroquin ministériel ?) et s’est refusée à porter un jugement sur la crise actuelle, considérant qu’« aucune pandémie ne ressemble à une autre » et qu’« il faut se méfier des leçons du passé ». Mais elle aussi a apporté aux membres de la commission d’enquête un certain nombre d’éclairages qui ont souligné, en creux, les failles ou les lacunes de la réponse de l’actuel exécutif à la crise sanitaire, qui a fait près de 30 000 morts.

L’ex-ministre qui avait quitté la scène politique pour les plateaux de télévision, animant des émissions relevant plus des coffee klatch que des débats d’idées, a longuement livré son expérience de la gestion en 2009 de la grippe aviaire H1N1. À l’époque, Roselyne Bachelot, docteure en pharmacie, n’avait pas été violemment critiquée pour sa gestion des stocks de masques déjà constitués par son prédécesseur, M. Xavier Bertrand, mais pour avoir commandé 94 millions de doses de vaccin à quatre laboratoires pharmaceutiques, GlaxoSmithKline, Sanofi-Pasteur, Novartis et Baxter. Moins de 5,4 millions de personnes avaient été vaccinées. La vaccination était initialement prévue dans un schéma à 2 injections ; finalement, une seule s’avéra nécessaire. La France a procédé dans un premier temps à une annulation partielle de commande et s’est ensuite lancée dans une opération de revente de vaccins qui se révéla désastreuse : seulement 300 000 doses vendues au Qatar tandis que 16 millions de doses seront données à l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et deux millions iront aux ambassades de France à l’étranger. Le surplus sera purement et simplement incinéré. Au total, ce seront près de 400 millions d’euros qui auront été dépensés pour les vaccins, achat et destruction compris.

Parmi les griefs retenus, le choix de ne pas recourir à la médecine de ville pour la campagne de vaccination avait été justifié à l’époque par le fait qu’il ne s’agissait pas de vaccins unitaires et que les cabinets médicaux ne disposaient pas de réfrigérateurs (sic !) pour la bonne conservation des vaccins. Cette décision fut préjudiciable et a largement contribué à une démobilisation des professionnels de santé dont le rôle en matière de délivrance des messages sanitaires et de prévention est essentiel. Les années suivantes, on constata une baisse sensible de la couverture vaccinale concernant la grippe saisonnière.

Au cours de cette audition, c’est avec un indéniable mépris et une volonté manifeste d’en découdre qu’elle critiqua le manque d’équipements des médecins et surtout leur manque d’asepsie. Cette « vieille dame de 74 ans », comme elle s’est elle-même présentée, a manifestement la mémoire courte ou plutôt sélective et elle a tendance à réécrire l’histoire à son avantage. C’est ainsi qu’elle se lança dans une diatribe dépréciative, considérant que les médecins attendaient « que le directeur de cabinet du préfet ou de l’ARS vienne avec une petite charrette porter des masques. » Qu’ils étaient « infantilisés » et qu’ils attendaient « tout du seigneur du château ». L’ex-ministre de la Santé semble avoir oublié que des distributions de masques de protection à destination des soignants libéraux avaient été organisées lorsqu’elle était en poste pendant l’épisode de grippe aviaire. Aidé à l’époque par une propagation du virus H1N1 moins rapide que celle du nouveau coronavirus en 2020, le gouvernement avait dès juillet 2009 permis aux médecins libéraux de se constituer un stock de masques chirurgicaux et FFP2 en prévision d’une possible épidémie, sans qu’elle dénonce alors une « infantilisation » du corps médical. Faut-il également rappeler qu’en janvier 2020 au moment de l’émergence du SarsCov2 les stocks de masques disponibles étaient réquisitionnés pour l’hôpital et que par ailleurs, il était impossible de s’en procurer comme l’a reconnu madame Agnès Buzyn, ex-ministre de la Santé devant cette même commission d’enquête, tout simplement parce qu’ils étaient fabriqués en Chine ? Elle critiqua aussi le manquement des médecins au respect des règles d’asepsie. Là encore, elle semble ignorer que depuis les travaux sur la fièvre puerpérale par un jeune médecin hongrois, Ignace Semmelweis, repris dans sa thèse de doctorat en médecine par Louis Ferdinand Destouches, dit Céline, tout médecin qui se respecte observe les règles élémentaires de l’asepsie, dont le lavage des mains.

Il y a tout lieu de penser que madame Bachelot était venue devant la commission parlementaire en cultivant une image vertueuse, mais avec l’envie de prendre sa revanche n’ayant manifestement pas apprécié les critiques qui n’avaient pas manqué de se faire jour quant à l’achat pour le moins dispendieux de vaccins et d’antiviraux dans des conditions très favorables aux laboratoires pharmaceutiques en 2009.

Une commission d’enquête n’est pas une émission de téléréalité où l’on s’oblige à faire le pitre pour glaner de l’audience quitte à dénigrer, mépriser ou blesser ses interlocuteurs. Faut-il rappeler que les médecins pour la plupart sont restés en première ligne et ont continué à s’occuper de leurs patients au péril de leur vie ? Le fait que l’on dénombre 51 morts dont 46 parmi les médecins libéraux et plus de 5000 médecins libéraux contaminés ne devrait-il pas suffire à un tant soit peu de décence et de respect à l’endroit des familles endeuillées ? S’en prendre aux médecins qui seraient, selon elle, victimes de leur propre incurie, relève de la provocation pour nourrir le spectacle et faire rire la galerie afin de faire oublier la face d’ombre de ses réformes lorsqu’elle était en responsabilité au ministère de la Santé et des Sports.

En effet, les questions des parlementaires se sont focalisées sur les stocks de maques insuffisants, occultant la loi HPST (Hôpital, Patients, Santé et Territoires), dite « loi Bachelot », qui a fait de l’hôpital une entreprise. C’est cette loi qui est à l’origine des difficultés qu’a connues l’hôpital public récemment en supprimant « le service public hospitalier » pour le remplacer par « des établissements de santé aux statuts variables ». Elle a, au nom de la lutte contre les abus du pouvoir médical, supprimé tout pouvoir soignant pour donner tout le pouvoir aux gestionnaires. Elle a signifié formellement la fin des services qui regroupent les équipes soignantes, remplacés par des « pôles » de gestion. Elle a consacré le pouvoir du directeur, « seul patron à bord », sous la tutelle étroite du directeur de l’ARS (Agence Régionale de Santé), véritable préfet sanitaire aux ordres du gouvernement. Le seul objectif devient celui de la rentabilité promue par la généralisation de la tarification à l’activité dite « T2A » qui illustre parfaitement l’alliance perverse entre le mercantilisme et le bureaucratisme. L’augmentation des activités « rentables » est devenue l’obsession.

La T2A incite, en effet, à augmenter l’activité (qu’elle soit utile ou inutile), à optimiser le codage (c’est-à-dire à augmenter la facture à la Sécurité sociale), à sélectionner les patients jugés rentables (ceux qui bénéficieront d’un acte technique programmé), à raccourcir les séjours quitte à les multiplier. Sur un plan bureaucratique, le codage devient de plus en plus sophistiqué, nécessitant un temps de médecins et de secrétaires de plus en plus important. On en vient à embaucher des codeurs professionnels. Le codage génère des contrôles. Il faut donc former de nouveaux contrôleurs, les médecins-conseils de la Sécurité sociale n’y suffisent plus, avec à la clé des pénalités qui engendrent contestation, recours et expertises contradictoires…

La loi Bachelot, qui est à l’origine du mal qui ronge actuellement le système de santé français et qui a poussé les soignants à faire grève et à manifester durant plus d’une année avant la survenue de la pandémie à Covid-19, n’aura finalement pas été évoquée.
Mais, que ce soit sur les plateaux de télévision ou devant la commission d’enquête parlementaire, madame Bachelot jacasse.

 

GÉRONTE
— Ah ! Quelle impétuosité de paroles, il n’y a pas moyen d’y résister. Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette.

SGANARELLE
— C’est une chose qui m’est impossible. Tout ce que je puis faire pour votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez.

Le malade imaginaire, acte 3, scène VI, Molière.

 

I’m a poor lonesome doctor

3 réponses
  1. Martine ETIENNE BERTOZZI dit :

    J’aime cette chronique! tout est rappeler, rappeler les méfaits assassins de ces gens qui ne se remettent jamais en cause! Ces gens: ces grands médecins, avocats, pharmaciens, notaires, grands professeurs, banquiers (banquiers!j’allais oublier!) et autres grands….bourgeois qui nous gouvernent ou qui nous ont gouverné et qui ne vivent pas dans le même monde que le Français lambda….Mais pourquoi changeraient- ils? Tout doit être rentable même la santé bien sûr! le pire? c’est que les gens finalement n’y trouvent rien à redire! caron ne l’exprime pas de cette façon! le politique ne dit pas clairement dans sans discours “la santé doit être rentable” il dit “la maternité doit fermée car elle ne pratique plus assez d’accouchements”….Il dit aussi “cet hôpital doit fusionner avec celui d’à côté car il n’y a pas assez de patients” et fusionner c’est quoi? Ben c’est fermer des services en attendant que ? …tout ferme…Le monde d’après? Il sera pire que le monde d’avant, c’est sûr….

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  2. Salvi dit :

    Très bien ce texte. Il resitue bien la responsabilité de R. Bachelot dans l’affaiblissement général du secteur public hospitalier en France.
    Ce texte est avant tout politique mais il est aussi pédagogique en ce sens qu’il montre bien où son les responsabilités.
    F. Salvi

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  3. SCHMITT Luc dit :

    Effectivement la description est juste. Il faut remplacer la tarification à l’activité par l’expertise d’échantillon de malade traités dans les services hospitaliers. La caricature de la tarification à l’activité c’est d’admettre dans les services hospitaliers des faux malades. C’est un excellent moyen de faire des séjours courts que l’on peut multiplier.
    Les pôles de service hospitaliers ont été un très bon moyen de casser toute influence médicale sur la gestion hospitalière. Les pôles réunissent des services sans aucune cohérence. Il faut lire les en tête des lettres de sortie des services hospitaliers du CHR , ils sont incompréhensibles. Il faut si reprendre à deux fois pour savoir si le patient a été hospitalisé à Thionville ou Metz .Le chef de pôle ne connait pas la réalité des services du pôle si ce n’est la réalité de son propre service. Ne pouvant alors avoir de convictions il est confiné au rôle de courroie de transmission du pouvoir administratif.
    La tarification à l’activité et les pôles sont à réformer d’urgence pour le maintien d’un service public de qualité.
    Il y aurait aussi à dire sur la formation des médecins par l’université. Curieusement c’est un sujet qui n’est jamais évoqué.

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