Hapax existentiel, hapax sociétal ?

Hapax ou apax, selon le Dictionnaire historique de la langue française, désigne un mot, une forme dont on ne peut relever qu’un exemple à une époque donnée. Il s’agit donc d’un événement unique dans ses aspects constituants qui fait naître brusquement et nécessairement un cheminement de vie et de pensée original et personnel. La notion d’hapax existentiel fut introduite par Vladimir Jankélévitch qui explique que « toute vraie occasion est un hapax, c’est-à-dire qu’elle ne comporte ni précédent, ni réédition, ni avant-goût, ni arrière-goût ; elle ne s’annonce pas par des signes précurseurs et ne connaît pas de seconde fois ». Nombre de philosophes l’ont expérimenté à titre personnel, notamment saint Augustin, Montaigne, Descartes, Pascal, Rousseau ou encore Nietzsche. À la suite de cet état d’exaltation extrême qui engendra un point de rupture, ils connurent une inflexion nouvelle dans leurs méditations, réflexions et créations littéraires… Certaines personnes contaminées par le coronavirus ont connu une forme grave de la maladie et côtoyé la mort ; ce fait médical dans leur histoire de vie pourrait-il s’apparenter à un hapax existentiel ? En écoutant ou en lisant leurs témoignages, il y a tout lieu de le penser.

Il serait tentant de faire un parallèle et d’extrapoler cette notion individuelle à l’échelle sociétale. La pandémie à SarsCov2 ne peut-elle faire penser à un « hapax sociétal » ? Les similitudes de cet événement inédit autorisent-elles cette expérience de pensée ? Quelle est la légitimité d’une telle démarche en regard des propos du Président de la République qui, dans son allocution télévisée du 16 mars 2020, soulignait qu’il s’agissait d’une « crise sanitaire sans précédent », en précisant que « le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour aux jours d’avant. Nous serons plus forts moralement. Nous aurons appris et je saurai aussi avec vous en tirer toutes conséquences, toutes les conséquences. » La démonstration me paraît éminemment convaincante. Il n’y a pas eu, en effet, de précédent d’une telle ampleur à la crise que nous traversons actuellement, encore moins de signes précurseurs, et elle ne connaîtra pas, j’ose l’espérer, une seconde fois.

Le jour d’après, nous y sommes presque… En réponse au tsunami que nous venons d’endurer, on nous propose un « Ségur de la santé » censé améliorer les conditions de travail à l’hôpital, les rémunérations du personnel soignant et la prise en soins des patients. Alors que le malaise est profond, on nous assure que le dialogue est ouvert. Cependant, ne faut-il pas craindre qu’il se réduise à un dialogue de sourds ? Ne faut-il pas redouter que l’on s’adonne une énième fois à des réformes à la marge et sur de menus détails ? Que l’on accentue le poids de l’administratif dans le domaine des soins et que l’on conforte la toute-puissance des agences régionales de santé et leur pléthore de fonctionnaires ? Que l’hospitalo-centrisme prenne encore plus d’envergure au détriment des soins primaires ?

Hapax existentiel et grain de folie iraient de pair ; ce n’est pas exclu ! Alors, soyons fous ! Sur l’air d’« Ah, Vita Bella », une tarentelle aux vertus curatives ancestrales, relevons le défi. Inventons une société où l’argent ne sera plus roi, ne sera plus loi et où altruisme et humanisme se conjugueront au présent. Une utopie sans doute. Nonobstant, n’est-il pas louable de vouloir embrasser l’avenir ? Cet élan, apanage de la jeunesse, n’est-il pas préférable au constat d’impuissance et à l’amertume de réaliser que la montagne aura encore une fois accouché d’une souris ? Heurtons-nous à l’incongruité du réel et des comportements humains. Prenons Emmanuel Macron au mot, quand il énonce avec lyrisme : « Hissons-nous, individuellement et collectivement, à la hauteur du moment ».

Ne dit-on pas qu’après l’orage vient toujours le beau temps ?

I’m a poor lonesome doctor

3 réponses
  1. Stiker dit :

    Salut Jacques,

    J’ai bien lu ton petit mot plus optimiste que d’habitude et je me demandais si cet optimisme te portais jusqu’à imaginer que Macron puisse être l’homme du “monde de demain”

    Bien à toi

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  2. Feriel dit :

    Très joli texte Jacques!
    Merci de partager ton ressenti avec nous.
    Hapax… voilà un nouveau mot appris grâce à toi!
    J’espère sincèrement que cette crise permettra enfin aux soignants d’être considérés à leur juste valeur.
    Tant au niveau des conditions de travail que de leur salaire.

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  3. POMPERMEIER dit :

    Nous avons apprécié comme les précédents ce “pamphlet” & nous attendons le prochain avec impatience.
    Nous espérons que le “poor lonesome doctor” continuera à nous faire profiter de ses écrits critiques & intéressants.

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