#guerre par Jacques Fabrizi

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Guerre

L’année 2022 après J.-C. touchait à sa fin et nous nous apprêtions à fêter le Nouvel An III après S.-C. (Sars-CoV-2), selon le nouveau calendrier covidien. La situation internationale était explosive et l’on ne parvenait plus à lister les conflits qui faisaient rage sur notre planète. Aux portes de l’Europe, le Président de la Russie, nouveau tsar démocratiquement autoproclamé, nostalgique de l’empire, considérait l’espace postsoviétique des pays baltes à l’Asie centrale en passant par l’Ukraine, la Biélorussie et le Caucase comme sa zone d’influence naturelle. Dans une relecture de l’histoire, il tenta le 24 février 2022 « l’Anschluß » sur l’Ukraine, mais le résultat escompté ne se révéla pas à la hauteur de ses espérances. L’occident se ligua contre la Russie en venant en aide à l’Ukraine, injustement agressée par son ogre de voisin. Dans de nombreux pays, l’extrême droite s’institutionnalisait et occupait des postes à responsabilité. La démocratie semblait plus que jamais en péril.

En France, pendant ce temps-là, certains se montraient hors sol dans leurs palais feutrés, tandis que d’autres marchaient sur la tête. Les sociétés du CAC 40 réalisaient des bénéfices considérables et l’exécutif tolérait cet état de fait en s’opposant à la taxation des super profits. Une colère sociale commençait à sourdre dans la population ; le bas peuple ne parvenait plus à faire face aux répercussions de la guerre en Ukraine, à l’explosion des prix de l’énergie et à l’inflation galopante. Les citoyens manifestèrent leur mécontentement en descendant dans la rue pour réclamer l’indexation des salaires sur l’inflation, l’amélioration des conditions de travail et une plus grande justice sociale. D’aucuns appelaient à la mobilisation générale tout en faisant un parallèle avec la Révolution française quand les 5 et le 6 octobre 1789, les femmes marchèrent sur Versailles contre la vie chère et ramenèrent le roi, la reine et le dauphin de force à Paris sous le contrôle populaire. Bref, nous vivions une période plus qu’agitée.

Sur le plan de la santé, la guerre contre le Covid-19, quoique moins médiatique, se poursuivait. Nous affrontions une huitième vague épidémique ; le taux d’incidence se stabilisait à un niveau élevé après cinq semaines d’augmentation, ce qui représentait en moyenne près de 56 000 nouveaux cas chaque jour, plus de 1000 patients hospitalisés en soins critiques et 390 décès hebdomadaires. Un variant, le BQ.1.1, lui-même dérivé du variant Omicron BA.5, représentait déjà 16 % des nouveaux cas positifs et proliférait partout en Europe et aux États-Unis. Alors que la situation épidémique semblait incertaine, la polémique sur l’obligation vaccinale des soignants rebondissait et une proposition de loi visant à la réintégration des soignants suspendus fut déposée à l’Assemblée nationale.

Subrepticement, les acronymes envahissaient la novlangue médicale la rendant inintelligible et absconse pour la plupart des usagers sans pour autant réussir à dissimuler la réalité des faits. Après cinquante années de mauvaise gestion, le système de santé se révélait au bord de l’implosion. Les gouvernements successifs et les parlementaires qui portaient l’entière responsabilité des mesures mises en place pour réduire le nombre de prescripteurs et donc de prescriptions — numerus clausus, mais aussi le mécanisme d’incitation à la cessation d’activité anticipée (MICA) — cherchaient à masquer leurs implications dans l’émergence des déserts médicaux. Dans une même logique, à l’hôpital public, les fermetures de lits s’intensifiaient tandis que la tarification à l’activité (T2A) qui imposait à l’hôpital une gestion d’entreprise poursuivait ses ravages. Les maigres revalorisations prévues dans le cadre du Ségur de la Santé ne parvenaient pas à juguler l’hémorragie de soignants. La plupart d’entre eux faisaient face à des situations de burn-out qui les poussaient à changer d’orientation. Ceux qui pouvaient exercer à l’étranger en Suisse ou au Luxembourg s’en trouvaient fort satisfaits…

L’actuel ministre de la Santé et de la Prévention, médecin urgentiste et président de Samu-Urgences de France, avait remplacé l’ancien ministre des Solidarités et de la Santé, neurologue de formation, devenu, dans le cadre d’une partie de chaises musicales, ministre délégué auprès de la Première ministre, chargé du Renouveau démocratique et porte-parole du Gouvernement. Il devenait, en effet, extrêmement urgent de résoudre le problème d’accès aux soins. Dans le cadre du « Conseil national de la refondation » (CNR) — à ne pas confondre avec le Conseil national de la résistance dont le programme s’intitulait « les jours heureux » —, la veille du lancement du volet santé, le ministre récemment nommé déclarait : « Mon objectif est que chacun ait un médecin traitant » bien évidemment sans expliquer comment. Il précisait cependant « prendre le problème à bras-le-corps » et se disait prêt, dans les déserts médicaux, à « faire la guerre avec les troupes qu’on a, en misant sur la coopération entre les acteurs ». Sans mentionner les responsabilités des politiques de santé menées par le passé, il invoqua la notion de « responsabilité collective » de tous les acteurs de terrains. Il fut aussi question d’allonger la durée de l’internat pour les études de médecine générale à quatre ans et d’inciter très fortement les étudiants à aller dans les déserts médicaux, le plus souvent livrés à eux-mêmes sans bénéficier d’un nécessaire encadrement par un maître de stage. De quoi les dissuader de poursuivre leur carrière dans cette voie. Une conscription qui ne disait pas son nom et que les intéressés refusaient à cor et à cri ; ils se déclaraient prêts à aller jusqu’à la grève…

À l’Assemblée nationale, les parlementaires débattaient du Projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) pour 2023. L’objectif national des dépenses d’assurance maladie (Ondam) à 2,9 % pour la ville, alors que l’inflation atteignait les 6 %, laissait dubitatif quant à la priorité affichée du gouvernement de permettre à chaque Français de trouver un médecin traitant et de sortir le système de la crise. Accusé d’immobilisme et de se comporter comme un clergé, même l’Ordre des médecins, Ordre créé au cours des années sombres de l’occupation par une loi du 7 octobre 1940 émanant du régime de Vichy, entrait dans la danse en concluant un accord dans le cadre du Comité de Liaison des Institutions Ordinales (CLIO), accord qui fit polémique. Cependant, dans un communiqué rendu public, on pouvait y lire : « Depuis plusieurs années, nous faisons face à une crise de l’accès aux soins et du parcours de soins qui ne fait que s’aggraver. Des millions de nos concitoyens — et des centaines de milliers de patients souffrant d’affections de longue durée (ALD) — n’ont plus de médecin traitant. Nous subissons des décennies de décisions totalement inadaptées aux enjeux de notre système de santé. » Il réclamait également de manière fort surprenante « une revalorisation forte et sincère du rôle du médecin généraliste dans sa dimension tant professionnelle que financière. » Du jamais vu ! Fallait-il croire que l’heure était grave et que sa survie était en jeu ?

Tandis qu’en Ukraine, les canons français Caesar tiraient des obus de 155, à l’Assemblée nationale, pour faire adopter le projet de loi de financement de la sécurité sociale, la Première ministre dégainait le 49-3. « J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête. »*

I’m a poor lonesome doctor…

 

* Louis-Ferdinand Céline, Guerre, Éditions Gallimard, 2022.

1 réponse
  1. Metha dit :

    Le pétrole recouvre nos rues, une étincelle et le feu va de nouveau embraser le monde…

    On cherche aussi à nous endormir, et les coups de 49-3 résonnent comme ceux de la grosse bertha.

    Vive le poor lonesome doctor !

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