#flash par Jacques Fabrizi

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Flash

L’actualité se présente parfois comme des histoires à raconter le soir au coin du feu, même si l’usage a disparu de notre quotidien ; le souvenir demeure cependant dans nos mémoires, au moins pour les plus âgés d’entre nous. Un flot de mauvaises nouvelles nous submerge : l’émergence des sous-variants BA.4 et BA.5 qui font craindre une nouvelle vague de contaminations, l’inflation qui repart à la hausse, la guerre en Ukraine qui fait rage, la famine qui menace, la variole du singe qui inquiète, un été caniculaire qui se profile, les services d’urgences qui ferment. On aspire, cela me paraît bien légitime, à des histoires « feel good » au dénouement heureux. La question de savoir si l’on peut rire de tout reste tout de même posée…

Après une journée harassante, confortablement installé dans mon canapé, je prends connaissance des dernières nouvelles. Qu’apprends-je ? Le Président de la République s’est rendu le 31 mai 2022 à Cherbourg-en-Cotentin pour prendre la mesure de la crise qui frappe les services d’urgences. Dans la foulée, il a annoncé le lancement d’une « mission flash » d’un mois pour faire un bilan des difficultés que rencontrent les équipes soignantes et apporter « dès cet été » des solutions. Une « mission d’urgence » sur les « urgences » confiée à un « urgentiste », qu’espérer de mieux ? Selon Emmanuel Macron, le système de santé doit faire l’objet d’une « vraie révolution collective ». Quel révolutionnaire, ce Président de la République ! En entendant « mission flash », j’ai été frappé par une fulgurance, une intuition, une idée soudaine. Je me garderai, cependant, de vous la révéler dès à présent au risque de déflorer la fin de l’histoire. Évidemment, comme pour toutes les histoires, je préfère avertir le lecteur, en toute honnêteté, qu’il y aura un premier et un second degré.

Pour commencer, je vous propose quelques chiffres, même s’ils peuvent se révéler indigestes ; il me paraît cependant nécessaire d’en passer par là pour tenter de comprendre l’origine du mal qui ronge l’hôpital et y voir un peu plus clair dans cette « sombritude ». Depuis les années 2000, le constat est sans appel : les établissements médicaux publics français ont perdu 79 896 lits d’hospitalisation, c’est-à-dire un quart de leur capacité d’accueil, selon les données de la Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques). Dans certains départements ruraux, sur la même période, ce nombre a presque été divisé par deux. Par ailleurs, selon le chiffre avancé le 26 octobre 2021 par « l’enquête flash » menée par le président du Conseil scientifique Jean-François Delfraissy, environ 20% des lits d’hôpitaux seraient inutilisés faute de personnel.

À chaque problème, chaque difficulté, sa mission, sa commission, son audit, son enquête, son étude, son rapport qui, souvent, ne sont jamais suivis d’effets. Cela devient une pratique courante de l’exécutif qui nous exhorte à nous demander à quoi servent les cabinets ministériels et tous les technocrates qui s’adonnent à la tâche ? À quand le rapport sur le rapport ? En ce qui concerne les urgences, il ne s’agit pas d’une première. Le rapporteur de la « mission flash » pourra s’inspirer des précédents en la matière.

Citons Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé qui annonçait le 9 septembre 2019 un « pacte de refondation des urgences » afin de traiter en profondeur la question des urgences et trouver des solutions durables. Composé de 12 mesures, il prévoyait jusqu’en 2022 plus de 750 millions d’euros de crédits pour transformer les urgences. Mentionnons également la proposition d’Olivier Véran, alors député de l’Isère, de réorienter, à compter du 1er avril 2020 et pour une durée de 2 ans, certains patients se présentant aux urgences vers la médecine de ville. Ce dispositif consistait à inciter financièrement les services des urgences hospitalières à réorienter les patients non urgents ou inadéquats vers la médecine libérale. Les hôpitaux devaient percevoir un forfait de 60 € par « patient réorienté ». Ainsi, rien que pour expérimenter le dispositif, le surcoût était estimé à 1,7 million d’euros par an. Sa généralisation à tous les établissements devait entraîner, selon les calculs du gouvernement, un surcoût de 30 millions d’euros. Par contre, les médecins libéraux ne pouvaient facturer aux « patients réorientés » que le tarif conventionnel soit 25 € sans possibilité de majoration. Ce qui avait poussé légitimement les syndicats de médecins libéraux à souligner l’absurdité d’un système qui rémunérerait un non-acte médical 2,4 fois plus qu’un acte médical. Les pouvoirs publics enjoignent les médecins généralistes libéraux à travailler plus, alors qu’ils exercent déjà en moyenne 54 heures par semaine. À croire que l’esclavage n’aurait pas été aboli ? Devenu ministre des Solidarités et de la Santé, M. Olivier Véran, le 4 mars 2020, se déclarait confiant : « Je vous confirme que notre système de santé est prêt et que notre vigilance est à son plus haut niveau. »

Les plans se suivent et se ressemblent dans leur inefficacité. Après « Ma santé 2022 », adopté en juillet 2019, pour inciter les soins de proximité à s’organiser au sein de structures d’exercice coordonné, comme les maisons ou les centres de santé, dans le cadre de communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS). « Ma Santé 2022 » dénonçait également l’exercice isolé — celui d’un professionnel de santé consultant seul dans son cabinet — comme devant devenir l’exception à l’horizon 2022. Elle signait la mort programmée des cabinets de proximité ; proximité à considérer, non pas sur un plan géographique, mais de manière humaniste, c’est-à-dire avec des médecins proches de leurs patients.

Enfin, on ne peut passer sous silence le « Ségur de la santé » tant il a engendré de déceptions pour les personnes concernées et tous ceux qui s’en sont trouvés exclus. Il devait tirer les leçons de la crise et refonder le système de santé. L’objectif était de traduire en actes la promesse faite par Emmanuel Macron, fin mars 2020, au plus fort de l’épidémie. « Un plan massif d’investissement et de revalorisation de l’ensemble des carrières » devait voir le jour à l’issue de cette crise. Les effets d’annonces se sont multipliés sans apporter de solutions pérennes pour enrayer les difficultés de l’hôpital, dont les services d’urgences qui ne représentent que la partie émergée de l’iceberg. Olivier Véran, ministre de la Santé, reconnaissait dans une interview à Libération le 27 octobre 2021 : « On prend le problème à bras-le-corps, mais on paye trente ans d’incurie. »

Au sujet des conclusions du « Ségur de la Santé », on se perd dans les chiffres annoncés, des milliards par-ci, des millions par-là, sans que, en fin de compte, rien ne change. Les problèmes demeurent. En médecine, deux conceptions du soin s’opposent : la première, holistique, qui s’intéresse plus à la personne qui porte le symptôme qu’au symptôme lui-même, et la seconde, qui traite les maux de manière symptomatique. Je crains malheureusement qu’en politique, l’on se contente d’une simple rustine, d’un correctif élaboré à la va-vite lors d’une « mission flash » ?

Toujours confortablement pelotonné dans mon canapé, à moitié assoupi sous le poids des mauvaises nouvelles, j’ai eu un « flash », une pensée lumineuse, soudaine ; dans un délire onirique, sans même avoir frotté la lampe merveilleuse d’Aladin, un génie m’est apparu dans un halo de lumière ; il m’a susurré à l’oreille LA solution qui permettrait de faire d’une pierre deux coups. Chacun connaît mon aversion pour les cabines de téléconsultations qui font peu de cas de la qualité de la relation soignant-soigné, mais, au point où nous en sommes, pourquoi ne pas en installer, aux abords des services d’urgences ? Ainsi, les patients qui ne relèvent pas des urgences seraient réorientés et l’on répondrait par là même aux objectifs du Ségur de la Santé à savoir : « Développer fortement la télésanté en s’appuyant sur les acquis de la crise pour mieux soigner les Français et mettre en place des outils de télémédecine. » Ne serait-ce pas là, une idée fabuleuse ? À déconseiller, toutefois, aux patients en déclin cognitif qui pourraient les confondre avec les anciennes cabines téléphoniques de la poste : « Allô, le 22 à Asnières ? »*

I’m a poor lonesome doctor…

 

* Fernand Raynaud, Le 22 à Asnières, 1966. https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i06268515/fernand-raynaud-le-22-a-asnieres

1 réponse
  1. S.C. dit :

    Quelle triste réalité ! On ne va pas parler des conditions de sélection par Parcoursup des futurs étudiants en médecine qui se basent principalement sur des algorithmes sans tenir compte des motivations et des résultats des élèves.
    Quand la sélection se focalise uniquement sur le fait de cocher une case ou pas, de choisir une spécialité ou pas en première, qu’on oblige l’élève à choisir d’ailleurs sans qu’il sache à quoi il aura le droit d’accéder, sans tenir compte de sa motivation, de son envie, de ses excellents résultats et qui se retrouve mal classé dans une liste d’attente pour obtenir le sésame. Tout cela parce qu’il a osé ne garder que les sciences de la vie et les maths accolés à la littérature anglaise et non aux sciences physiques souhaitant ouvrir son esprit,… Alors effectivement les futurs étudiants de médecine feront de bons médecins de télécabine rentrant dans les cases de notre système.
    Il n’y aurait donc pas que le système de santé à réformer ….

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