Extrait :
Un chemin de croix
de Jacques Fabrizi

La fragilité d’être

L’annonce d’une maladie grave représente un traumatisme psychique pour le patient concerné, mais aussi pour le médecin à qui échoit cette redoutable mission. Ceci se trouve corroboré par les patients eux-mêmes qui, interrogés à distance de cet événement, le décrivent comme un souvenir indélébile, une rupture qui introduit dans leur histoire de vie un avant et un après. C’est dire l’importance de cette consultation dite « d’annonce ». Le médecin référent semble être la personne idoine pour exercer cette mission. Il est le médecin du premier recours, celui que le patient consulte dès l’apparition des premiers symptômes. C’est sans doute cette proximité qui explique qu’il soit fréquemment à l’origine du diagnostic tant redouté de cancer avec, en filigrane, une constante menace de mort. Au fil du temps et des consultations, il est devenu imperceptiblement le dépositaire de l’histoire médicale du patient. Les liens qui se sont ainsi tissés, chemin faisant, entre son patient et lui, font qu’il connaît son environnement familial, social et professionnel ; il ne méconnaît pas ses éventuelles difficultés relationnelles au sein de son cercle intime. C’est ainsi que, dans ce cadre, il lui sera facile, dès l’énoncé des symptômes, de les intégrer dans un contexte et de cerner dès les premiers instants de la consultation leur caractère anodin ou au contraire de gravité ; l’examen clinique ne venant ensuite que conforter son intime conviction initiale, celle qui le conduira au diagnostic ou à la suspicion du diagnostic de cancer. La consultation médicale engendre la prescription d’examens complémentaires nécessaires à la confirmation ou non du diagnostic. Mais parfois, leur réalisation ne peut s’envisager qu’en milieu spécialisé. Il ne s’agit plus alors d’une consultation d’annonce, mais de pré-annonce.

Elle en revêt cependant une égale importance. Cette distinction, qui pourrait apparaître purement théorique, est au contraire déterminante. Tout d’abord, pour le patient lui-même qui perçoit ce moment comme étant celui de la révélation du diagnostic possible de maladie grave. Mais aussi pour le médecin généraliste, parce qu’elle souligne avec une extrême acuité le caractère fondamental et incontournable de sa fonction, aux avant-postes de l’organisation des soins primaires, véritable pivot du système de santé. Le diagnostic de certitude sera ensuite finalisé par des spécialistes d’organe qui souvent assument dans le même temps la consultation d’annonce à proprement parler. Mais il serait réducteur d’assimiler cette consultation d’annonce à une séance unique. Il est, me semble-t-il, préférable de l’envisager de façon progressive, pas à pas, au côté de son patient plutôt que dans une relation frontale, et surtout en tenant compte de la connaissance que l’on s’est forgée, au fil des consultations antérieures, de son patient et de ses possibilités d’adaptation.

C’est pourquoi il paraît utile pour le patient qu’il revoie rapidement son médecin référent pour une consultation de réannonce afin de compléter les informations délivrées lors de la première annonce ; le malade, sidéré par le choc émotionnel, n’est souvent plus en capacité de les intégrer ; cette difficulté d’intégration se trouve confortée par la mise en oeuvre quasi immédiate de mécanismes de défense, avec, en premier lieu le déni. Il importe donc de s’assurer de la bonne compréhension par le patient quant au diagnostic énoncé, puis quant aux différents protocoles thérapeutiques proposés. Il ne faudra pas hésiter également à aborder le problème des éventuelles recherches faites par le patient sur Internet. Cette démarche est à présent devenue usuelle et il semble judicieux de s’enquérir des informations qu’il y aura trouvées et de vérifier avec lui leur validation. Cette démarche procède de l’accompagnement et paraît préférable à celle de faire comme si l’on ignorait cette pratique. Il est même envisageable de lui conseiller des sites de référence qui lui permettront de parfaire son information et d’alimenter la teneur des entretiens ultérieurs.

Sous-estimer l’importance de ces consultations d’annonce ou de pré-annonce serait à mon sens une erreur préjudiciable ; ce serait, en effet, priver le patient de possibilités d’adaptation. Cependant, nombre de médecins ne semblent pas à l’aise avec ce type d’annonce, surtout lorsqu’ils pressentent un mauvais pronostic à court ou moyen terme, mais aussi lors d’une phase d’aggravation de la maladie, de rechute, ou de passage du registre curatif au registre palliatif.

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