Étoiles de cires – quand Jules rencontre Serge

Dans Étoiles de cires, notre héros, Jules, a la chance (mais est-ce bien uniquement de la chance ?) de rencontrer ses archétypes – dont l’irrésistible Serge Gainsbourg. Pour le plaisir, voici ci-dessous un extrait de la rencontre. Bonne lecture !

 

L’homme à tête de chou ajuste d’une main tremblante ses lunettes sur son nez crochu. Les cheveux en bataille, Gainsbourg est visiblement éméché. La voix basse et suave de Serge rythme le tempo. Les deux anges accrochés au lustre au-dessus de la table semblent s’amuser de cet air de reggae imprévu. Gainsbourg zigzague, prend appui sur la table qui n’a rien demandé et s’écrase sur le sol avec fracas. Perdant l’équilibre à son tour, l’homme à tête de chou échoue au pied de la banquette. Jules se précipite et l’aide à se relever. À nouveau debout, le chanteur grommelle en se rallumant une clope :
—   Putain de table ! J’pensais qu’elle était scotchée au sol ! J’suis plein comme une barrique, raide d’équerre. Et ça s’arrange pas avec l’âge. Avant, y’avait de l’orage dans l’air, maintenant, y’a de l’horreur dans l’âge, bordel !
Jules éclate de rire tandis que le dandy allumé lui tend un majeur bruni par le tabac en guise de réponse et se rassied tant bien que mal.
—   Je suis tellement heureux d’être là, avec toi, Serge ! lui déclare alors Jules.
—   Doigt d’honneur de bienvenue. Je connais mes limites, c’est pourquoi je vais au-delà, cow-boy ! Je voudrais que la terre s’arrête pour descendre ! Suis bourré comme un coing.
—   C’est quoi, cette fête ce soir ?
—   On s’ra plusieurs invités classieux, des agités du cruchon, des tourmentés du tonneau supérieur, bref des excités du réservoir droit. Écrivains, peintres, chanteurs et même des musicos. Ça va être éclectique, je dirais même électrique, électromagnétique.
Le fumeur de gitanes s’empare de la bouteille de pastis et remplit un verre qu’il pousse en direction de Jules. Il saisit l’autre, rempli à ras bord, et le brandit vers le haut, le bras légèrement plié. Cognant son verre contre celui de Jules, il exhale un nuage de fumée qui le fait disparaître le temps d’une fraction de seconde. La main du provocateur tremble un peu. L’atmosphère est étrange tout en étant réconfortante.
L’odeur de maïs brûlé envahit la pièce comme pour dessiner la carte et marquer le territoire. Jules n’a jamais apprécié l’odeur de la cigarette, il est d’ailleurs non fumeur et même anti-fumeur, toujours agacé par le comportement méprisant des fumeurs pour leur entourage : ils écrasent leur mégot sur les trottoirs ou dans les plantes de leurs hôtes, fument sur les terrasses des établissements sans se soucier de la direction du vent par rapport à leurs voisins de table ou, pire encore, fument dans leur voiture alors que leurs enfants sont installés à l’arrière… Sans oublier, au sommet de cette échelle du dégoût, les fumeurs qui jettent leur cigarette encore allumée par la fenêtre de leur véhicule et mettent ainsi distraitement le feu aux forêts. Gainsbourg, voyant Jules absent, pousse son paquet de la mort dans la direction de son invité en lui proposant de le partager, ce que l’intéressé refuse poliment d’un geste de la main.
—   Non, merci, pas pour moi. Je ne fume jamais sauf une ou deux fois par an, un bon cigare, un Churchill.
L’homme à tête de chou s’attendait à cette réaction et ne semble pas étonné :
—   Mes clopes auront été mes Coffin Nails, les clous de mon cercueil, mon p’tit Jules…
Jules se garde de froisser son idole et embraye de manière empathique mais un rien hypocrite au grand amusement de l’homme au jean délavé :
—   Ça sent bon le maïs grillé.
—   À ta santé, p’tit gars ! Cul sec !
—   Tchin, Serge !
Le chanteur remplit deux autres verres et s’autorise une nouvelle dose de liquide jaune avant de susurrer sur le ton de la plaisanterie :
—   Alors, il paraît que môsssieuuuu est écrivain à ses heures perdues ?
—   Bof, je me débrouille.
—   Ça m’enchante, l’ami Caouette, mais Bibi demande à voir !
Jules, emporté par son envie et par l’invitation, relève aussitôt le challenge et tente deux rimes :

J’ai crié : « La vie est méchante ! » 
L’écho m’a répondu : « Chante ! »

—   Court mais pas dégueu ! À notre rencontre ! Ça fait trop longtemps que je m’suis pas assis à table avec un bon 102 et un blaireau pas trop con ! « Le snobisme, c’est une bulle de champagne qui hésite entre le rot et le pet. »
Jules, qui connaît la plupart des citations de son compositeur préféré se dit qu’il peut en user un peu :
—   « La connerie, c’est la décontraction de l’intelligence, c’est pour cela que quelquefois je m’autorise à être con. »
—   Oôôôla, p’tit gars, celle-là, elle est de Bibi. Pas touche, sinon j’te casse la pipe !
Jules exhibe son smartphone et découvre que la vitre de l’écran est redevenue normale. Il tapote sur l’application Notes avant de s’adresser au maître de séance :
—   J’ai écrit une chanson sur toi. Tu veux lire mon texte ?
—   Non, lis-le moi, j’trouve plus mes binocles ! Et ma vue a baissé avec le temps…
—   Et avec le pastis !
—   Embraye et passe la vitesse supérieure. Lâche-toi, ma p’tite cocotte ! Là où y’a d’la gêne, y’a pas de désir ! Lis…

 

Découvrez la suite (et le début) des aventures de Jules dans Étoiles de cires !

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