#urgences 9
par KGM

Tranches de fictions extralucides inspirées d’un imaginaire récent

Plénière extraordinaire du CPP, 24 mars 2020. Quelque part en France…

Le rôle des Comités de Protection de Personnes (CPP) est d’évaluer les recherches biomédicales. La situation sanitaire liée au CoVid19 oblige les chercheurs à s’activer pour comprendre cette maladie et proposer des traitements. La Direction Générale de la Santé (DGS) demande donc aux CPP d’examiner « en urgence » les études sur le CoVid19.

— Bonjour Sabrina.
— Salut Gérald, bonjour Jean-Filip, bonjour Oleg.

Sabrina est la présidente de notre CPP, chercheur INSERM. Gérald, médecin récemment retraité, longue expérience dans l’industrie. Jean-Fi et Oleg, nos deux juristes.

— Bon, réunion en vidéoconférence, on a largement le quorum, on est 17 ! On a 3 dossiers à voir. Commençons par le dossier Catégorie 3. Tu es prête Angèle ?
— Oui. Le titre, c’est…

Non, je ne vais pas vous donner le titre. Les projets soumis aux CPP sont confidentiels. Je vais juste essayer de vous inoculer l’ambiance du truc. Et puis, je ne vais pas énumérer tous les membres de notre CPP. J’en présenterai quelques-unes-et-uns avec tact et à mesure. Angèle, pharmacien, chef de pôle hospitalier, qualifiée en bio-statistique.

— Le but est d’avoir des data sur le développement des défenses immunitaires durant la maladie et d’analyser les liens entre immunité et progression de l’infection CoVid19, à la fois en terme de charge virale et d’atteinte respiratoire. Cette étude est purement observationnelle. Aucun traitement ajouté, il y a juste ces « tubes en plus », prélevés tous les 15 jours… Il est prévu d’inclure les enfants et les femmes enceintes. Je pense que ça ne pose pas de problème. Jean-Fi ?
— Sur le plan juridique, c’est bon. Ce serait dommage de les exclure. Pour les enfants, j’ai confronté les volumes de sang prélevés au tableau en fonction de l’âge et du poids, et c’est bon, ça passe.
— Quelqu’un a quelque chose à ajouter ? Non, parfait. 25 minutes pour boucler ce dossier, c’est pas mal. On passe au suivant, le dossier catégorie 2. Gérald ?
— C’est parti. Il s’agit d’un suivi de cohortes, genre registre géant. Il y a plein d’objectifs, c’est un fourre-tout. Ils n’ont pas fourni de cahier d’observation. Il y a tellement de données, cliniques, bios, radios, et sur une période de 12 mois, on s’y perd… Entre le protocole en anglais et la lettre d’information en français, il y a des discordances. J’ai tout mis dans mon rapport. Ma principale question c’est : pourquoi exclure les grossesses ?
— C’est la loi. C’est une catégorie 2 et la thématique ne cible pas spécifiquement les femmes enceintes, il faut les exclure. C’est la loi.
— Je sais bien, Jean-Fi, mais ça aurait presque pu être proposé en catégorie 3…
— Enfin, il y a quand même 270 ml de sang prélevé par patient, il y a les urines, les écouvillons dans le nez, les scanners tous les deux mois… Et sur des milliers de patients CoVid19. Donc grossesses exclues, je pense comme Jean-Fi.

Là, c’était Oleg. Normal qu’il soit d’accord avec Jean-Fi. Rare que nos juristes se contredisent. Quand ça arrive, on peut discuter. S’ils pensent pareils, aucune chance de les faire bouger.

— OK, OK, OK. Et question méthodologie, Korentin, tu veux dire un truc ?
— Oui. Puisque l’inclusion des patients suspects CoVid19 doit se faire à l’arrivée aux urgences, il faut revoir la procédure d’info et consentement. Ceux qui ont pondu ça, ne se rendent pas compte ! En zone CoVid, on est engoncés dans des sur-blouses, on a des gants, des masques, des lunettes embuées… On fait des fautes d’asepsie, en manipulant les dossiers, les stylos, les téléphones, les claviers d’ordis… Les accompagnants sont interdits, les patients sont seuls. Seuls, fébriles, grande angoisse et souffle court. On leur colle l’oxygène sur la figure, clac, ça c’est pour vous aider à respirer ! Et par-dessus, à mots couverts, pour nous protéger nous, le masque de chirurgie, clac, ça c’est… Faut se mettre à leur place. Ceux qui arrivent aux urgences sont tous plutôt graves. Il y en a qui décompensent et qui partent en réa. Comment voulez-vous caler une lettre d’information de 5 pages et un formulaire de consentement à faire signer par le patient et par le médecin ?
— Bon, bon, t’emballes pas, Korentin. On a compris, mais tu proposes quoi ?

Ouais, c’est vrai, je m’emballe. Je suis au CPP en tant que statisticien, mais mon vrai boulot, c’est urgentiste. Là, je suis assis au SAMU, devant mon ordi, adossé à la cloison qui sépare mon bureau de la petite salle de réunion aménagée en Régulation CoVid n°2. Le service des urgences est en dessous, sous mes pieds. Mes collègues en bas, c’est des mineurs de fond. Ils ne voient pas le bout du tunnel et pour eux, il n’y a pas d’horizon.

— Je propose qu’ils se contentent d’une tchat orale et d’un recueil de non–opposition. Sinon, ils n’incluront personne ! C’est ça ou rien. Cette recherche est importante et sans danger, pour qu’elle soit réalisée, il faut qu’elle soit réalisable.
— Sur le plan juridique, Oleg et moi, on valide.
— Rien à ajouter ? On passe au gros morceau, la Catégorie 1. Korentin ?

On a installé une, puis deux salles de régulation CoVid, pour épargner la régulation SAMU. Mais en SAMU on s’en prend plein quand même. On délègue chaque jour 150 transports CoVid aux ambulanciers, aux pompiers, aux Croix Rouge. Mais en SMUR on s’en prend 5 à 10 par jour et des graves de chez grave, qui vont en réa. Malgré notre charge de travail actuelle, j’ai souhaité être rapporteur de ce dossier, justement parce qu’on baigne dans le CoVid du soir au matin. On est au jus. Les politiques et les medias polluent les discussions scientifiques à propos de traitements miracles, ça marche, mais non c’est de l’intox. L’attente est forte. Compassionnelle. Sauver des vies. Vite, vite, ça urge. Gaffe quand même. Un mot : rationnel.

— Il faut une définition rationnelle des critères cliniques. Pas question de tester ces médicaments un patient sans symptôme, même si son test nasal est positif.
— Oui, leur cohorte « prévention », c’est inacceptable ! On vire !

Gérald est le général de l’armée des sceptiques. Dans ce jeu de rôle, il est excellent.

— On suggère que le scanner thoracique soit intégré dans l’algorithme décisionnel : il est plus pertinent que l’écouvillonnage pour évaluer la maladie pulmonaire et pour décider du traitement ! Et on demande des analyses intermédiaires.
— Oui, ça, c’est constructif… Avec du rationnel, cet essai clinique devient acceptable.

Sabrina est leader de l’équipe des pour. Pour qu’on valide l’étude. Jeu de rôle, mais normal, notre présidente est en interface avec la DGS. Bon, en sommant le temps passé par chacun des membres, plus de 500 heures de travail pour notre CPP, dont 5 heures de vidéoconférence. Finalement, Gérald a eu le dernier mot.

— La méthodologie est médiocre, je suis persuadé qu’ils ne pourront rien conclure ! Comme d’ailleurs la majorité des nombreux essais qui sont en train de fleurir… L’idée d’une grande coordination de ces études avec une gestion centralisée des analyses intermédiaires me plaît bien. Du rationnel national. Je suis sceptique là-dessus aussi, mais je vais m’y atteler. Bon, on a tout fait pour améliorer ce protocole, s’ils appliquent nos suggestions, on va valider.

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