#urgences 4
par KGM

Tranches de fictions extralucides inspirées d’un imaginaire récent

Cellules de régulation CoVid19, 26 mars 2020. Quelque part en France…

13 h 08.
Pauline Cartilini, femme, 38 ans. Enseignante confinée, interrogée par Magalie, interne du SAMU.
— Oui, j’ai 38 ans. Non pas de toux. Très fatiguée et, surtout, je ne sens plus, j’ai perdu l’odorat…
— Courbatures ? Fièvre ?
— Peut-être des douleurs, oui. Pas de fièvre, mais je me sens fébrile. Trois, j’en ai trois.
— Ils ont quel âge ? Ils vont bien ?
— 9 ans, 7 ans, 4 ans. La grande a une angine, le petit tousse.

13 h 09.
Docteur Legrand, pour Géraldine et Jules Pautas, femme, 88 ans, et homme, 87 ans, interrogée par le docteur Cagem, SAMU.
— Oui, je suis leur médecin traitant. Elle non, mais lui, il est alzheimer fin de parcours.
— Donc elle, autonome mais grande détresse respiratoire, et lui dyspnée modérée, c’est ça ?
— Oui. Tous les deux 39°C et toux depuis huit jours. Frère et sœur, aucune famille, à hospitaliser tous les deux. Elle parce que grave, lui car totalement dépendant.
— Bon, on va essayer de les serrer dans la même ambulance. Délai 2 heures, ça ira ?

« Il y a beaucoup fiches avec plusieurs patients, André. Quand c’est le cas, on peut regrouper les infos médicales dans le même champ, mais il faut préciser les symptômes de chacun : souvent dans une même famille, les dates de début, les stades d’évolution et les niveaux de gravité sont différents, on ne peut pas résumer si facilement. Tu n’as pas régulé du CoVid depuis huit jours ? Oh oui, ça a changé ! Maintenant, on a deux salles. Viens, André, je vais te briefer…
Tu voies, depuis quelques jours, masque obligatoire pour tous ! Films de cellulose sur les claviers, on vaporise tout toutes les heures. Nos aides-soignantes viennent aussi pour décontaminer 8 fois par jour, elles nous amènent des masques, des biscuits, du jus d’orange et du café… Non, pas de paille pour le boire ! Pour ça, on peut enlever le masque. D’ailleurs, moi, quand je suis à mon poste et à deux mètres des autres, je travaille sans. Sinon, avec le micro, la buée sur les lunettes… Mais, dès qu’on s’approche les uns des autres, hop, on le remet !
Non, ce n’est pas superflu. On a 15 arrêts, dont 11 confirmés CoVid. Personne n’est épargné dans le service : médecins, infirmiers, ambulanciers, auxiliaires de régulation… Finalement, c’est ici qu’il y a le plus de brassage entre des gens comme nous qui côtoient les patients, et le personnel administratif. Donc précautions maximales. Malgré ces arrêts, en cellule CoVid, on s’en sort plutôt bien, grâce aux médecins de l’extérieur, comme toi, qui viennent nous aider. Grâce aux internes et aux externes. Sans cette aide, on n’arriverait pas à gérer ces milliers de dossiers quotidiens. Non, non, le nombre n’augmente pas tant que ça… Mais, de jour en jour, on a de plus en plus de situations compliquées, des patients qui rappellent pour aggravation, des cas justifiant un transport à l’hôpital…
Installe-toi, André, je vais rester un moment en double écoute. »

13 h 08.
Solène Barthozin, femme, 27 ans, étudiante confinée.
— Oui, j’ai 27 ans, maux de tête, fatiguée et j’ai perdu l’odorat… C’est grave ?
« Depuis que la télé a parlé de l’anosmie, on en a plein, des comme ça… Tu la rassures et tu clôtures. Le plus souvent, ce sont des formes bénignes, et l’anosmie survient plutôt après un syndrome grippal banal de courte durée. Mais il paraît que cette perte d’odorat peut durer des semaines. Et en plus, dans le tas, il y a des enrhumés angoissés qui n’ont pas de véritable anosmie ! »

13 h 08.
Sébastien Courtaud, homme, 26 ans.
Interrogé par Mathilde, externe, à 11 h 42 : toux sèche, fièvre 38,5°C depuis le 16 mars, courbatures les trois premiers jours, puis mal à la gorge. Compte jusqu’à 15, sans gêne respiratoire. Veut un test car son épouse, 25 ans, est enceinte de 5 mois. Son épouse, Adeline Courtaud, sans ATCD particulier, asymptomatique, veut aussi un test.
Rappel par Julien, interne, à 12 h 22 : répondeur, message oral laissé. OK.
— Votre appel ne peut aboutir…
— Vous êtes sur la messagerie du…
« Bon, André, ne dis rien, raccroche. Ce dossier a été bien géré par l’externe, il n’y a rien d’inquiétant, et l’interne qui a rappelé est tombé comme toi sur le répondeur, il a laissé un message oral. C’est bon, tu envoies un SMS. Regarde : clique ici, tu vois, tu as 6 modèles de SMS. Le 4 est bien adapté. Tu cliques dessus, tu l’envoies en cliquant sur le champ avec le numéro de portable et tu clôtures cette fiche. On s’améliore de jour en jour, ici. »

13 h 12.
Roger Rioux, homme, 77 ans, comptable.
— Oui… j’ai 77 ans… mais je travaille… encore… de chez moi… de chez moi… depuis des… années… je travaille… de chez… moi…
« André, demande-lui s’il est asthmatique. »
— Non… mais… je respire mal… alors… j’essaye… la… Ventoline… Oui… 39,4°C…
« André, on envoie une ambulance CoVid avec oxygène, départ immédiat. Si ce n’est pas possible, alors on fait intervenir les pompiers. Et il faut aller en régulation SAMU pour prévenir, afin que le bilan soit géré par le régulateur SAMU. Il a l’air très gêné pour respirer, ce gars. Cette fiche-là, on ne la clôture pas, elle doit rester visible sur l’écran… »

13 h 18.
EHPAD Les nouveaux horizons. La cadre de l’EHPAD, Madame Lefebvre, souhaite parler à un médecin du SAMU.
Interrogée par Mathilde, externe, à 12 h 52 : nombreux pensionnaires atteints de syndromes grippaux, fièvre et/ou toux et/ou fatigue +++, dont trois avec grande altération de l’état général, et difficulté respiratoire.
Michel Jacquart, homme, 86 ans ; Jeanine Massenet, femme, 91 ans ; Dominique Duvernoy, femme, 89 ans.
— Votre appel ne peut aboutir…
— Vous êtes sur la messagerie du…
— Allô, allô ? Madame Lefebvre à l’appareil. Vous êtes médecin régulateur ? Oui, les trois résidents dont j’ai parlé sont inquiétants, mais eux encore, c’est gérable. Ils sont dans des grandes chambres individuelles et ils ont été vus par le Docteur Alexandra Benassia, notre directrice. Mais depuis hier, elle est elle-même en quarantaine, comme un bon tiers de mon personnel. Oui, j’ai deux aides-soignantes et une infirmière qui sont positives au CoVid19, sur six testés… Non, parmi les résidents, personne n’a été testé, mais le diagnostic est évident.

Oui, je comprends ce que vous dites, mais au premier étage, j’ai huit résidents dépendants, dont trois avec des symptômes : fièvre, toux, courbatures je ne suis pas sûre, ils ne parlent pas beaucoup, mais probablement… Isolement, isolement, c’est impossible. Ils sont alités, mais nous, on passe d’une chambre à l’autre avec la même tenue, on ne change que les gants. Et qu’est-ce que je fais avec mes trois alzheimer qui déambulent gaiement dans tout l’établissement ? Oui, j’en ai trois comme ça ! Oui, pour l’instant, eux, ils vont bien… Enfin, ils sont comme d’habitude. Je ne peux pas les attacher ! Fermer les autres chambres ? Non, elles n’ont pas de serrure…

Oui, je comprends. On ne peut rien faire. Vous ne venez pas chercher ceux qui sont malades, on ne les isole pas, on les mélange entre eux et avec nous. On ne peut pas faire de test à tout le monde. Si j’ai de nouveaux arrêts dans mon personnel, ce sera intenable ! Ah, il y a un réseau avec des gériatres et des équipes mobiles qui se met en place ? Bon. Si vous avez un numéro à me communiquer, ça m’intéresse…

« Bien, André, tu t’en es bien sorti. Les maisons de retraites, les EHPAD, les longs séjours, c’est une bombe… une bombe à retardement. Mais quand ça va exploser, les familles ne seront pas là pour voir, et on s’apercevra à ce moment-là que le CoVid19, en plus de l’anosmie, ça rend sourd, ça rend sourd ceux qui ne sont pas malades… »

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