#urgences 29
par KGM

Que veut l’urgentiste ?

24 juin 2020

Certains urgentistes sont en grève, d’autres non, tous travaillent. En grève ou pas, nous assurons toujours les mêmes présences et la même continuité des soins, parce que l’hôpital est malade et que nous ne voulons pas que son état s’aggrave. Nos souhaits et revendications sont multiples, je n’en citerai que deux. On veut des lits. On veut du temps.

Des patients graves, en mars et avril, il y en eu des milliers. Les réanimations étaient trop petites et pas assez nombreuses pour les recevoir. Il a fallu les agrandir et en inventer. Ce fut fait. Au-delà de ce qu’on pouvait imaginer. Bluffant, magique. Les capacités d’accueil ont été doublées. Le formidable élan de motivation et l’engagement des soignants ont été remarqués et félicités. Merci, bravo.
Mais ce n’est pas parce qu’on nous applaudi le soir que nous sommes des héros. Ce n’est pas parce qu’on nous décerne des médailles en nous enterrant que nous sommes des martyrs. Et ce n’est pas parce que ces réanimations éphémères ont sauvé des milliers de vie qu’on doit s’en satisfaire. Oui, la prolifération des lits de soins intensifs est sans doute le point d’orgue de toute cette aventure, mais, non, cela ne doit pas nous empêcher de dire la vérité : c’était insuffisant et c’est un cache misère.

Il a fallu opérer une sélection drastique à l’entrée des services saturés, il a fallu trier vite fait sur des critères primaires : le poids des années, le score de dépendance, la taille des ordonnances. Il a fallu simplifier, abréger, éliminer. On avait poussé les murs pour faire des places, mais pas assez. Ces lits d’appoint ont permis de réduire la mortalité. Mais comme des strapontins dans une salle de cinéma, c’était un pis-aller, un mode dégradé. Les respirateurs artificiels de renfort n’étaient pas toujours à la hauteur. Les soignants venus pour aider ont été extra, mais on ne s’improvise pas réanimateur d’un coup de baguette. Et même chez les meilleurs, la performance diminue lorsque le volume horaire dépasse 72 heures par semaine. Pour du dépannage, c’était bien, tellement bien qu’on n’ose pas souffler que par rapport au niveau habituel, c’était un ton en dessous. C’était tellement bien, qu’on dit « merci bravo, vous avez réussi », et on conclue « vous voyez, les moyens matériels et humains étaient à la hauteur ».

C’est un cache misère. En temps normal déjà, hors-crise, on manque de lits partout, dans toutes les spécialités, en particulier en réanimation. Dans nos services d’urgence, les patients stagnent, on ne sait pas où les mettre. Nos équipes SMUR attendent parfois plus d’une heure avec un malade instable, deux heures parfois, pour qu’on lui trouve une destination adaptée…

En dehors de toute crise sanitaire, au cœur de chaque nuit, des malades meurent sans bruit au fond des salles d’attente ou dans les couloirs des services d’urgence. Silence abyssal. On n’en parle pas. Assis sur les banquettes, allongés sur les brancards, ils s’éteignent dans l’obscurité, et certains ne sont plus chauds quand on allume la lumière pour découvrir leur raideur. Chaque année en France, des centaines de patients perdent la vie sans avoir été pris en charge. Chaque année, des centaines de décès non étiquetés, liés à l’embouteillage des services d’urgence, faute de lits, faute de temps.

A quoi reconnaît-on qu’un urgentiste est pressé ? Ce n’est pas une devinette, la réponse est évidente : un urgentiste est toujours pressé ! Ça fait partie du systématique obligatoire, ce n’est pas une option. Urgent signifie prioritaire, possiblement grave ou pouvant s’aggraver, pressant comme une envie de pisser. Pas le temps. Il est déjà 16h00, l’urgentiste part déjeuner. Dans le couloir, il s’arrête. Il raconte un AVC au neurologue, il décrit un ECG au cardiologue, il écoute le biologiste et il fait demi-tour. Il retourne en courant à jeun vers le box de déchoquage. L’urgentiste va au plus pressé, il s’occupe de ses patients d’abord. Son confort vient après, et la paperasse c’est quand il aura le temps… Ce n’est pas souvent.

De la paperasse durant l’orage de mars, il en est tombé. Pas des giboulées, un déluge. Il pleuvait des rivières. Imprimée ou virtuelle, la littérature de source virale faisait déborder les fleuves et inondait les vallées. Des mots, des lignes, des pages à ne plus savoir que lire. Des pièces jointes parachutées par courriel, des feuilles volantes aimantées sur des tableaux, des alertes SMS, des procédures empilées dans les boîtes à lettres, des algorithmes et des menus déroulant envahissant les écrans des ordinateurs. Nous avons coulé profond sous ce tsunami d’information. Et tout se passait comme si on avait le temps de lire, comme si on avait les capacités pour comprendre, comme si on avait les moyens d’appliquer tout ça.

Dans le même temps, le taf au SAMU-SMUR augmentait régulièrement et le virus nous contaminait. Le jour où l’on a atteint 200 transports CoVid19 en 24 heures dans notre département, beaucoup d’entre nous étaient infectés, certains sérieusement, quelques-uns étaient en réanimation. Pour les rescapés, (j’en faisais partie), le planning était révisé à la hausse de jour en jour. Il fallait plus de matelots sur le pont pour maintenir le navire à flot dans la tempête et il fallait aussi remplacer les absents. On leur demandait d’ailleurs de ne pas s’absenter trop longtemps : 8 jours. Oui, pour nous, 8 jours d’arrêt suffisaient. Si tu ne tousses plus, tu reviens bosser.

Ça n’arrêtait pas. Submergés par les soins, quand nous sortions la tête de l’eau, nous étions arrosés de consignes et de mises au point. Je le reconnais, durant ce mois de mars, j’ai zappé des trucs et je me suis souvent planté. Un matin, en régulation SAMU, j’ai confondu le coronavirus d’Asie avec celui d’Arabie. En SMUR, le soir où j’ai intubé mon premier patient, je n’avais pas lu le protocole édité trois jours plus tôt. On dérapait souvent, tous, chacun son tour, on avait un ou deux métros de retard sur les dernières guidelines, c’était sans conséquence, mais c’était frustrant et agaçant. C’était une caricature de ce qui se passe en période hors crise.

Et aujourd’hui, 24 juin 2020, en revenant au rythme d’avant, quand l’orage ne gronde plus, en retrouvant son activité de base, l’urgentiste s’aperçoit qu’il est toujours pressé, qu’il n’a pas le temps de s’asseoir pour lire et analyser les mises à jour. Il court moins vite que pendant la tempête, mais il court. Il court avec ses jambes d’un box à l’autre, avec la souris sur le tapis et avec ses yeux sur l’écran de l’ordinateur. Il court après le temps, il court après les lits. Il voudrait avoir du temps pour lire, réfléchir et prendre les bonnes décisions. Il voudrait avoir des lits d’aval pour les patients nécessitant une hospitalisation. Je ne sais pas ce que ça donne, traduit en langage politico-administratif. Exprimés en nombres de lits et en effectifs médicaux, j’imagine que ça se dit « beaucoup plus ». Je sais que c’est ce dont l’urgentiste a besoin, et je crois que c’est urgent. Pour lui rien ne sera comme avant et il saura le dire. A besoin de temps, a besoin de lits.

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