#urgences 28
par KGM

Morts, remords

Dans la forêt des résineux, ça sent le sapin.
Après, longtemps après, ça pique un peu, ça colle encore. Ça ressemble à des remords.

On a appliqué la procédure. Pas besoin de réfléchir, c’était pensé d’avance. Nous avions la « Fiche d’aide à la prise de décision de limitations de soins aux personnes résidents d’EHPAD, en prévision d’une contamination covid-19 symptomatique ».

En mars fleurissent les renoncules d’Asie, les anémones et les jonquilles. Cette année, je n’ai pas vu ces fleurs. Pas le temps, trop de travail. Mais, je me suis heurté aux arbres de décision. Dressés sur mon chemin, ils étaient là, partout autour de moi. Une forêt d’algorithmes, transformant le paysage. Une forêt dense avec toutes sortes de variétés. Aujourd’hui, je ne vous parlerai pas des arbres d’aide au diagnostic ni des différentes branches d’orientation thérapeutiques, pourtant… Oui, pourtant, sur ces terres-là aussi, on nous a demandé de labourer sans réfléchir, on a cultivé l’inculture…

Oublions ça. Venez, suivez-moi, n’ayez pas peur. Par ici, je vous emmène dans une pinède. Je vous préviens, ce n’est pas une partie de plaisir. Malaise au pays des mélèzes, ça sent le sapin. Les remords, c’est comme la résine, ça colle grave, je n’arrive pas en m’en débarrasser. Dans l’action, on ne sent rien. C’est comme ça la résine, c’est après, c’est quand on veut se les laver qu’on se rend compte qu’on a les mains sales.

L’action et les décisions d’inaction, c’était en mars. Pour acter la réduction des soins, nous avions à disposition des textes bien rédigés, mais nous les avons mal lus. Alors maintenant, trois mois après, si on analyse ces arbres décisionnels dans le détail, si on se creuse les méninges profond pour descendre jusqu’aux racines, si on gratte l’écorce du tronc en remontant jusqu’aux feuilles pour en lire chaque nervure et chaque ligne- zut les pins ont des épines, eh ben justement, ce sont des épines et trois mois après, ça pique encore.

On les a mal lus. On les a mal lus, parce qu’il y en a eu beaucoup, des textes dédiés à la simplification de prise en charge des patients gravement atteints par l’âge, par la dépendance et le CoVid19. Mal lus, alors qu’ils étaient, ou justement parce qu’ils étaient bien rédigés, très complets et ambivalents. Notamment celui mentionné dans mon premier paragraphe, issu d’une réflexion multidisciplinaire, de Normandie, peut-être bien que oui, peut-être bien que non. Ce texte exprime bien l’ambivalence qui est l’ingrédient de base, sans lequel la question ne serait plus une question.

Il y en a eu beaucoup. Émanant de sociétés savantes nationales, révisés par des collèges régionaux, ces papiers n’ont pas été écrits comme des « trucide, mode d’emploi ». Ils comprennent toujours, exprimés de diverses façons, des « il faut » et des « il ne faut pas ». Il faut une bonne connaissance du patient, il faut l’avis de la famille ou des proches, il faut prendre le temps de la réflexion… Il ne faut pas utiliser le seul algorithme, il ne faut pas cocher les cases en urgence, il ne faut pas décider seul. Sur les documents, ces explications et mises en garde étaient claires, elles s’étalaient sur 4 à 10 pages, mais nous les avons mal lues. On a zappé le mode d’emploi du mode d’emploi.

C’était chaud. L’écran plasma du SAMU était en feu. Du rouge pour signaler les équipes SMUR engagées sur des détresses vitales. Du rouge, beaucoup de rouge. Et de l’orange, pour celles rentrant en urgence pour réarmer, qui revenaient de loin, parce que les places en réanimation étaient comptées. Pas de vert, ou très peu, très peu d’équipes disponibles. Souvent le SMUR était réengagé sans toucher la case départ, la bande orange redevenant rouge direct, sans passer par le vert. Les couloirs des services d’urgence tout comme les chapiteaux dressés devant, étaient envahis par les brancards, les parkings étaient embouteillés par les ambulances. C’était chaud. Les actes de soin s’enchaînaient et étaient interrompues par le bip ou par le téléphone qui sonnait sans relâche. Les conversations téléphoniques étaient coupées par le cri d’un patient, l’appel à l’aide d’un autre soignant, par l’ordinateur affichant le résultat PCR-CoVid19 positif de Garnier Marie-Thérèse 82 ans (la famille a appelé, il faudra leur dire), par l’équipe du SMUR qui est là devant moi, avec Henri Javenel 77 ans, « oui, oui, j’ai été prévenue, vous voulez-bien l’amener en radio pour qu’il ait son scanner thoracique ? Après, on verra ce qu’on en fera ».

Nous avons zappé le mode d’emploi du mode d’emploi, parce que c’était chaud et parce qu’on est habitué aux raccourcis. Acteurs surmenés, on n’a pas le temps de plonger en profondeur dans les journaux scientifiques ou dans la presse écrite. Nous sommes aussi spectateurs passifs, habitués à voir des images et entendre des simplissimes slogans sur BFM et LCI. Dans les fiches d’aide à la prise de décisions de limitation des soins, nous avons coupé court, glissé sur les longues phrases en petit caractères, nous nous sommes focalisés sur les cases cochées vite fait, sur les branches principales des arbres de décision, imprimés gros et gras. Nous les avons mal lus, ces textes, aussi parce qu’ils avaient été conçus pour penser à notre place, pour qu’on ne voit que le raccourci.

En écrivant ça, à mon tour, je caricature bien sûr, je tiens à le dire. Mais il y a de ça dans ce qu’on a vécu et quand on parle maintenant, ça pique, ça colle et ça ressemble à des remords. Oui, en mars 2020, le travail de certains régulateurs SAMU a été influencé par ces messages réducteurs, le tri a été automatisé, amputé de la réflexion habituelle. Il est arrivé que certains réanimateurs, débordés et dépassés eux aussi, encouragent une exclusion basée sur l’âge et sur un profil de dépendance esquissé en deux traits. Non, cela ne s’est jamais résumé à choisir entre celui de 30 ans et celui de 70 ans, je n’ai (pour ma part) rencontré aucun dilemme réduit à ce point. L’extension des réanimations et les transferts en régions ont permis d’éviter ça. Un homme de 91 ans a même été admis en soins intensifs et s’en est bien sorti. Mais, des comme ça, il n’y en a pas eu beaucoup.

Les grilles d’évaluation ont été échafaudées pour enduire superficiellement les surfaces décrépies, en un temps record. On a donc fait vite. Trop vite. Dans les couloirs d’un service d’urgence, pendant une semaine, jour et nuit, mes collègues urgentistes ont coché les cases à grande vitesse, ont accéléré le débit des perfusions de morphine et boosté la rédaction des certificats de décès pour libérer les brancards et faciliter la rotation des ambulances empilées sur le parking. Certains ont voulu dégainer leur téléphone portable pour qu’un proche du mourant soit virtuellement présent via FaceTime, mais pas de place, trop de bruit, pas le temps, trop tard. Aujourd’hui, quand ils en parlent, ça colle et ça pique un peu.

Ich auch. Yo también. Me too. Moi aussi, j’ai été frustré de ne pouvoir parler aux familles. Moi aussi, dans ces EHPAD, je me suis contenté de fièvre coma 90 ans, je n’ai pas pris le temps de parcourir le dossier, je suis resté moins d’une heure, papiers inclus. Chaque fois, j’ai été lent, méticuleux et doux, en caressant la petite main ridée, en traversant la peau millimétrique et en insérant mon cathéter dans la veinule sinueuse. J’ai été délicat, deux minutes, en reposant l’avant-bras sur le matelas. Après, je n’ai pas traîné pour injecter les drogues, j’ai fait plus vite que d’habitude. Dès que le véhicule du SMUR a démarré, en bouclant l’affaire et ma ceinture, j’ai signalé au SAMU que nous étions disponibles pour une autre intervention, prêt à repartir, d’accord pour rester en rouge sur l’écran plasma. Next. Sljedeći. Prossimo. On s’arrache, on passe à autre chose.

En mars fleurissent les renoncules d’Asie, les anémones et les jonquilles. Cette année, nous avons zappé ces fleurs, nous n’avons vu que des arbres de décision à la sève résineuse et aux aiguilles pointues. C’était chaud. Il y a eu beaucoup de malades et beaucoup de morts. Il y a eu beaucoup de morts, mais, nous ne les avons pas comptés, on le faisait pour nous. Nous avons appliqué des procédures. Pas besoin de réfléchir, c’était pensé pour nous. Nous avions des fiches. Aujourd’hui, quand on y repense à froid, ça pique, ça colle. Ça ressemble à des remords.

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